carte blanche

Faut-il s'inquiéter des poussées fascistes en Inde?

Par Stéphanie HENG, politologue, experte en communication & anciennement chercheuse invitée à l’Observer Research Foundation (ORF) à New Delhi, et Alban de la SOUDIERE, polytechnicien, fonctionnaire international

Depuis quelques années, une certaine poussée hindouiste antimusulmane s’observe du côté du gouvernement indien et du BJP (Bharatiya Janata Party), le parti du Premier ministre Narendra Modi. Cette poussée explicite contre l’islam est assez problématique dans un pays qui compte la deuxième population musulmane au monde après l’Indonésie, à savoir environ 200 millions de musulmans indiens. Certes, cela constitue moins de 14% de la population totale du pays, et par conséquent ils sont considérés localement comme une minorité.

Une nouvelle loi sur la citoyenneté

Fin 2019, le Parlement indien a voté un texte facilitant l’attribution de la citoyenneté indienne aux réfugiés d’Afghanistan, du Bangladesh ainsi que du Pakistan, mais à la condition qu’ils ne soient pas musulmans.

Cette loi est pour l’essentiel de même nature que la loi fondamentale allemande sur la nationalité, hormis l’exclusion religieuse qui crée un problème de discrimination difficilement compatible avec la démocratie et l’État de droit. Cela dit, il existe d’autres "démocraties" avec des entorses institutionnelles aux grands principes d’égalité et de non-discrimination (exemples: Israël, Liban et même, dans une certaine mesure, l’Allemagne, comme nous l'avons mentionné précédemment).

Eu égard à la situation institutionnelle de l’Inde plutôt fédérale, sinon confédérale, en tout cas assez décentralisée (le nom complet du pays est "Union" indienne), il est intéressant de se pencher sur les risques, les conséquences et les enjeux de cette loi dans le contexte actuel en Inde.

La nouvelle loi sur la nationalité a engendré de nombreuses protestations dans l’ensemble du pays et souvent des incidents violents dont les images ont largement circulé dans les médias.

Étonnamment, dans une économie indienne qui fait actuellement face à une crise, les manifestations (des étudiants, etc.) en raison de cette nouvelle loi sur la citoyenneté semblent apparaître comme l’une des menaces principales pour le pays, avec peut-être d’autres questions sociétales dont notamment la situation des femmes et les violences à leur encontre, suite à plusieurs crimes ayant eu un fort retentissement. Les relations diplomatiques avec les deux voisins et rivaux pakistanais et chinois, tous deux dotés de l’arme atomique, ne sont pas non plus au beau fixe et des incidents surviennent régulièrement, au Cachemire ou dans les zones frontalières himalayennes, exacerbant les attitudes nationalistes.

Détourner l'attention de la population

Le BJP a aujourd’hui la majorité au Parlement face à une opposition relativement faible et fragmentée. Plusieurs politiques mises en place par le gouvernement n’ont pas apporté les résultats escomptés et ont même échoué. C’est le cas de la démonétisation décidée il y a quelque trois ans: les billets de 500 et 1.000 roupies de la série Mahatma Gandhi ont ainsi perdu leur cours légal.

Dans un contexte actuel de crise multidimensionnelle, le gouvernement indien semble avoir tendance depuis quelque temps à mettre en exergue des politiques basées sur la religion. Cela permet sans doute de détourner la majorité de la population d’autres préoccupations notamment économiques ou sociétales, mais cela comporte d’autres risques non négligeables dans la poudrière régionale.


Les auteurs s’expriment à titre personnel.


Lire également

Messages sponsorisés