interview

François Gemenne: "Il y a un risque de glissement vers une société de délation et de surveillance"

Le politologue François Gemenne estime que "ceux que l'on décrit habituellement comme des 'indésirables', notamment les travailleurs migrants et sans-papiers (...) ont révélé qu’ils étaient aussi, souvent, des travailleurs essentiels pour nos économies durant la crise sanitaire." ©©Julien FALSIMAGNE/Opale/Leemag

Chercheur en sciences politiques à l'Université de Liège, François Gemenne est spécialiste des migrations* et des questions climatiques. Il fait le bilan de cette année 2020.

Quelles leçons devons-nous tirer de cette crise inédite, selon vous?

Deux grandes leçons: d’une part, il est malgré tout possible dans nos sociétés, face à un danger imminent, de tout arrêter, c’est-à-dire de prendre des mesures radicales; d’autre part, nous avons pu faire passer la santé avant l’économie. Je trouve, par exemple, que la solidarité des jeunes, qui ont accepté de mettre leur vie entre parenthèses pour protéger les plus fragiles, a été admirable.

Et en ce qui concerne le phénomène migratoire, que retenez-vous de cette année?

Deux choses. Premièrement, ceux que l'on décrit habituellement comme des "indésirables", notamment les travailleurs migrants et sans-papiers (et qui sont d’ailleurs souvent exclus de nos systèmes de santé), ont révélé qu’ils étaient aussi, souvent, des travailleurs essentiels pour nos économies durant la crise sanitaire. De nombreux secteurs se sont retrouvés en grande difficulté, faute de travailleurs migrants. Deuxièmement, les Européens ont fait l’expérience de devenir eux-mêmes des "indésirables" dans de nombreux pays. Nous ne pouvions plus voyager nulle part. Nous nous sommes confrontés aux mêmes restrictions de voyage que celles que nous imposons à ceux qui habitent au-delà de la Méditerranée.

"Sans la crainte d’un chaos migratoire en Angleterre, il n’y aurait probablement pas eu de Brexit."
François Gemenne
Politologue

L’Europe a mis en place un plan de relance et elle vient de mettre sur pied son programme de régulation du numérique. N’est-il pas temps, en 2021, qu’elle prenne ses responsabilités concernant la crise migratoire?

Ce problème dure depuis 25 ans au moins. Les conséquences sont catastrophiques, avec plus de 40.000 morts en Méditerranée depuis les années 90, dont plus de 20.000 depuis 2014. Notre incapacité à mettre fin à cette tragédie est le signe d’une grave crise politique, qui porte sur des valeurs fondamentales. Sans la crainte d’un chaos migratoire en Angleterre, il n’y aurait probablement pas eu de Brexit. C’est un sujet qui divise, mais qui est pourtant la priorité absolue. La Commission européenne en a conscience, mais elle est torpillée par les gouvernements. Et ceux qui la soutiennent sur ce sujet se livrent souvent à un concours de lâcheté, tétanisés par l’extrême-droite.

Le nouveau pacte proposé en septembre représente un nivellement par le bas, pas une sortie par le haut. La solidarité à la carte devient la règle, et on essaie sans cesse de repousser ceux qui cherchent l’asile au-delà des frontières de l’Europe. Comme si le plan avait été écrit par la Hongrie et la Pologne; en cédant aux voix anti-européennes dans l’espoir de s’attirer leurs bonnes grâces. La Commission se tire une balle dans le pied.

Au niveau du climat, cette crise sanitaire pourrait-elle avoir un impact positif à long terme?

La baisse des émissions des gaz à effet de serre en 2020 sera de 7 à 8%, ce qui est une trajectoire compatible avec l’Accord de Paris. Mais cela montre, en creux, l’insuffisance des politiques climatiques menées jusqu’ici. Nous sommes sur une trajectoire subie, et non choisie. Et personne ne voudra réitérer l’expérience de cette année 2020, même si la part importante de la population hostile au vaccin, combinée aux lenteurs dans l’administration de celui-ci, risque bien de nous y contraindre…

"Cette crise offre l'opportunité de penser l’économie du futur plutôt que s’évertuer à sauver à tout prix l’économie du passé."
François Gemenne
Politologue

Par ailleurs, au-delà de nos frontières européennes, la machine des énergies fossiles a été largement relancée, que ce soit en Chine, au Canada ou en Inde. Si nous voulons choisir plutôt que subir une décarbonation de notre économie, il va falloir des mesures structurelles et durables, et non plus du court terme. En avril, je craignais que l’on considère un peu rapidement cette crise comme une "bonne chose" pour l’environnement, ce qui était une vision simpliste et choquante. Par contre, elle offre l'opportunité de penser l’économie du futur plutôt que s’évertuer à sauver à tout prix l’économie du passé. De nombreuses entreprises l’ont bien compris.

Craignez-vous une récupération de cette crise sanitaire par les populistes?

Toute crise engendre, au moins dans son volet narratif, une logique de fermeture des frontières. C’est pour cela qu’en matière de migrations, les populistes ont tout intérêt à perpétuer l’imaginaire de "crise migratoire", parce que cet imaginaire sert un agenda de fermeture des frontières, comme moyen de se prémunir de la crise. Or l’effet de la fermeture des frontières, c’est surtout de créer une crise humanitaire, qui elle-même va nourrir l’imaginaire de "crise migratoire". C’est un cercle vicieux.

La crise sanitaire a aussi conforté l’idée que le meilleur moyen de se prémunir des crises était de fermer les frontières. Deux tiers des Français souhaitent, par exemple, que les frontières restent définitivement fermées, même après la crise. Il y a donc un risque réel que les populistes utilisent cette crise sanitaire pour pousser un agenda de fermeture des frontières. Les appels à la relocalisation de l’économie, même s’ils partent d’une bonne intention, pourraient ainsi fournir de l’eau au moulin de cet agenda de fermeture des frontières.

En France, le Rassemblement National a fait de la relocalisation son cheval de bataille en matière écologique, ce n’est pas pour rien... C’est le grand rêve de l’extrême droite : la constitution de nations autarciques, souveraines et ‘pures’, qui ne dépendraient plus les unes des autres. Or la crise a poussé chacun à restreindre les contacts et les échanges, à s’isoler, à s’insulariser. Le risque est que cet isolement constitue à terme un programme politique dont l’idée principale serait que nous serions plus en sécurité claquemurés à l’intérieur de nos frontières, sans dépendre du monde extérieur.

Comment mesurer le coût social de cette crise?

Il est difficile de chiffrer avec précision, et certaines dimensions ne sont pas quantifiables. Mais il me semble que l’impact sur la santé mentale est très sous-estimé, notamment chez les jeunes.  Ce qui est certain, c’est que cette crise a plongé de nombreuses personnes dans le désespoir. Ce sont des perspectives de vie qui ont été brutalement bouchées, des projets stoppés nets, des rêves brisés. Il faudra absolument trouver des moyens de réparer cela.

"De nombreux verrous et garde-fous ont sauté dans nos pays: qui sait l’usage que ferait demain un gouvernement autoritaire de cet arsenal de mesures?"
François Gemenne
Politologue

Une dérive autoritaire est-elle possible?

C’est un vrai risque. Ne serons-nous pas, après cette crise, davantage enclins à accepter d’autres restrictions pour d’autres urgences ? Au nom de l’urgence sanitaire, nous avons accepté des restrictions considérables à nos droits et libertés, et  les parlements ont été mis complètement entre parenthèses pour la gestion de la crise. C’est très problématique de gouverner dans l’état d’urgence, sans délibération parlementaire, en se retranchant parfois derrière des avis d’experts. 

Au printemps,  l’argument de l’urgence était acceptable. En revanche, en ce qui concerne la deuxième vague, clairement annoncée par les experts, c’est difficile à justifier. Nous avions tout l’été pour nous préparer et établir une réelle délibération démocratique sur la stratégie à suivre. Il y a un vrai risque de glissement vers un Etat de plus en plus autoritaire, et une société de délation et de surveillance.  

En janvier 2020, nous regardions la Chine mettre en place le confinement de Wuhan, en pensant que des mesures aussi autoritaires seraient impossibles à mettre en oeuvre dans nos démocraties. Deux mois plus tard, nous avons pourtant adopté des mesures similaires. De nombreux verrous et garde-fous ont sauté dans nos pays. Qui sait l’usage que ferait demain un gouvernement autoritaire de cet arsenal de mesures ?

La vaccination a débuté. Est-ce la fin de ce que vous nommiez, dans une carte blanche, la "tyrannie du risque zéro" ? Allons-nous apprendre à vivre avec ce virus?

C’est une question qu’on a évacuée sous le tapis : quel risque sanitaire sommes-nous prêts à accepter dans une société démocratique ? De manière générale, la délibération démocratique a cruellement manqué pendant cette crise. Nous n’étions pas préparés d’un point de vue sanitaire, mais également d’un point de vue démocratique. Il nous a manqué un consensus démocratique au sujet du niveau de risque que nous étions prêts à accepter. 

Avec l’arrivée du vaccin, il y a clairement un risque de voir apparaître de nouvelles tensions, entre ceux qui vont se faire vacciner et ceux qui vont refuser. Il ne faut certainement pas minimiser la puissance du mouvement anti-vaccin ni la défiance d’une partie de la population. Si nous ne parvenons pas à atteindre l’immunité collective parce qu’un trop grand nombre de personnes refusent de se faire vacciner, pourra-t-on imposer aux vaccinés un nouveau confinement ? Cela me semble très compliqué. La solidarité ne peut pas être à sens unique. Je crois qu’il est aujourd’hui du devoir des personnes fragiles de se faire vacciner, en solidarité avec les plus jeunes. Pour que ceux-ci puissent reprendre leurs études, leurs projets, leur vie tout simplement. 

*"On a tous un ami noir", François Gemenne, Fayard, 256 p., 17 €

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés