interview

Frédéric Encel: "Le monde arabe comme puissance géopolitique n'existe plus"

Pour Frédéric Encel, le monde arabe s’effondre par pans entiers depuis la chute de la Somalie en 1991. ©BELGAIMAGE

La décision de l’Arabie saoudite, suivie par le Bahreïn, les Emirats arabes unis, l’Egypte et le Yémen de rompre leurs liens diplomatiques avec le Qatar plonge la péninsule dans une crise qui pourrait avoir de lourdes conséquences géopolitiques.

L’émirat est accusé de complaisance avec Daech et Al-Qaïda mais aussi avec des groupes chiites comme le Hezbollah libanais et les rebelles yéménites.

Le Qatar – faute de recensement public – a une population estimée à 300.000 habitants, dont la moitié sont des expatriés bien rémunérés, souvent originaires de pays occidentaux, l’autre étant une main-d’œuvre bon marché issue d’Inde, du Pakistan, du Népal ou autres.

Docteur en géopolitique, maître de conférences à sciences-po Paris et à la Paris School of Business, Frédéric Encel* nous décrypte ce nouveau bras de fer diplomatique qui secoue violemment la région.

Que signifie la rupture diplomatique décidée par trois pays du Golfe, dont l’Arabie saoudite, avec le Qatar?

Ce n’est pas à proprement parler une nouveauté, car dès 2014, on avait enregistré de graves frictions diplomatiques, notamment avec les Emirats arabes unis. Mais cette crise est la plus profonde que le Conseil de coopération du Golfe, qui regroupe la quasi-totalité des pétromonarchies de la péninsule Arabique, doit subir.

Les voisins du Qatar lui reprochent sa grande autonomie diplomatique; c’était déjà vrai avec le média Al Jazeera accusé de saper les fondements de régimes arabes amis (exemple: l’Egypte de Moubarak naguère), ça l’est devenu davantage encore avec le soutien de grandes familles qatariotes à des groupes djihadistes ou aux Frères musulmans, et, pire encore, avec la mansuétude de Doha vis-à-vis de Téhéran!

Quel rôle jouent les Etats-Unis dans cette décision?

Le Président américain a non seulement donné son feu vert mais encouragé l’Arabie saoudite – sa grande alliée depuis 1945 – à renforcer le front anti-iranien. Du coup, à Riyad, on ne s’est pas gêné pour hausser sévèrement le ton.

Le Président américain a non seulement donné son feu vert mais encouragé l’Arabie saoudite - sa grande alliée depuis 1945 - à renforcer le front anti-iranien.

Cela dit, pour Trump, l’enjeu suprême de tout cela reste l’emploi des travailleurs américains: avec des contrats d’achats d’armements faramineux de la part de Riyad, mais aussi, en définitive et comme on vient de l’apprendre, par Doha (NDLR: le Qatar a signé mercredi avec les Etats-Unis un méga-contrat de 12 milliards de dollars portant sur l’achat d’avions de combat F-15), on demeure surtout dans une géopolitique de la posture…

Combien de temps peut durer ce blocus terrestre, aérien et maritime? Avec quelles conséquences?

D’abord, il n’est pas total, et le Qatar peut s’approvisionner par voir maritime. Ce n’est donc pas un vrai blocus, et au regard de ses gigantesques réserves de cash pratiquement indexées sur ses ressources gazières (les troisièmes réserves au monde), ce petit confetti peut tout à fait survivre, même si la situation lui coûtera cher en termes de confiance d’investisseurs et de surcoût d’approvisionnement.

Les récentes rumeurs de coup d’Etat, de menace d’intervention militaire saoudienne vous semblent-elles crédibles?

Non. Les Saoudiens démontrent chaque jour au Yémen qu’ils ne veulent ni ne savent faire la guerre! Et puis, Washington ne permettrait pas une déstabilisation d’une de ses principales bases aéronavales dans le Golfe, en même temps qu’un bon client de son industrie d’armement…

En quoi Doha est plus "dangereux" que l’Arabie saoudite?

En rien. Les deux régimes se caractérisent, d’une part, par le wahhabisme – autrement dit une vraie forme virulente d’islamisme au pouvoir – et par un clientélisme tribal (et religieux) de nature archaïque et très prosélyte, d’autre part. Sauf qu’en France, le Qatar investit considérablement et finance grassement des lobbies pseudo-géopolitiques et footballistiques qu’il va nous falloir désormais contrôler de très près. Il faut impérativement imposer à ces régimes un contrôle accru de leurs dépenses réalisées chez nous; ils ne nous sont pas indispensables et nous devons le leur dire.

Quid de l’Europe? Son silence est assourdissant… Que peut-elle faire?

Justement, l’Europe occidentale étant aujourd’hui l’une des premières cibles de l’islamisme radical, je pense qu’elle doit réagir de concert non seulement vis-à-vis de l’éventuelle complaisance du pouvoir qatariote avec certaines de ses grandes familles fortunées proches de ce fléau, mais encore renforcer sa lutte antiterroriste de façon générale. Je pense qu’avec un baril de brut durablement à moins de 50 dollars et un Qatar sous pression de ses voisins, le rapport de force est en notre faveur…

Comment voyez-vous l’avenir du monde arabo-musulman? Assiste-t-on à son éclatement? Quelles répercussions possibles en Europe?

"Géopolitique du printemps arabe" (grand Prix de la Société de géographie), PUF, 2015. ©rv doc

Voilà des années que j’alerte sur cette véritable guerre civile qui ensanglante le monde arabo-musulman, d’abord entre sunnites et chiites, ensuite entre nationalistes et islamistes.

Quant au monde arabe stricto sensu, c’est encore pire! Il s’effondre par pans entiers depuis la chute de la Somalie en 1991. Et le Printemps arabe n’a fait que renforcer la tendance à la balkanisation et à la fragmentation de ce monde. Dorénavant, avec la division du riche Conseil de coopération du Golfe (et à l’exception remarquable du Maroc), je considère que le monde arabe comme puissance géopolitique n’existe plus.

* Auteur de "Géopolitique du printemps arabe" (grand Prix de la Société de géographie), PUF, 2015.

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