chronique

Gardez vos intentions pour vous

Co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral

Le " ce n’était pas mon intention " est un poison qui mine les organisations et un aveu de faiblesse. L’excuse est une force.

« Mon intention n'était nullement de heurter qui que ce soit». Cette phrase est issue d’un tweet d’une responsable politique, qui a fait grand bruit il y a quelques jours. Laissons de côté qui l’a prononcée et dans quel contexte. Cette phrase, vous l’avez probablement entendue des centaines de fois, au travail, dans votre couple ou votre famille. Vous auriez sans doute pu la prononcer.

Laurent Hublet

Cette phrase est banale. Elle est aussi hautement toxique. Pour cette raison, je m’efforce de ne pas l’utiliser avec mon équipe, mes clients, mes actionnaires ou dans tout autre contexte professionnel. J’essaye aussi de la proscrire avec ma femme, mes enfants ou mes parents (même il m’arrive d’avoir des rechutes, je dois bien l’avouer).

Pourquoi faire ainsi un procès à l’intention ? Ça peut paraître déroutant, tant ce concept est structurant dans la pensée occidentale, et tout spécialement en Europe continentale.

Nous le devons au philosophe Emmanuel Kant, penseur allemand de l’époque des Lumières. Kant a fait de l’intention le socle de la vie en société. Comment juger si une action est bonne (et donc conforme à la morale) ? « Si celui qui a posé cet acte a eu l’intention d’agir bien » nous dit Kant en substance. Cette approche morale, dite de l’intention ou « déontologique », irrigue des pans entiers de notre société et nos lois.

Le monde n’est pas une cour d’assises, heureusement

Ainsi, en droit pénal, on distingue l’ « homicide involontaire » (ou violence ayant entraîné la mort sans intention de la donner) de l’homicide volontaire (meurtre ou assassinat). Bien que le résultat soit le même dans les deux cas (une femme ou un homme a été tué), la procédure pénale et la peine encourue seront très différentes.

Mais le monde n’est pas une cour d’assises, heureusement. Et dans un contexte professionnel ou familial, se défendre sur base de « l’intention bonne » constitue à mon sens un triple poison

«Mon intention n’était pas de heurter » revient à répondre à un « tu t’es trompé » par « je n’ai voulu tromper ». Ce n’est pas le bon registre.

D’une part, c’est souvent totalement inutile. L’intention appartient au registre de la faute (« tromper »). Or la phrase « mon intention n’était pas de heurter » est souvent prononcée dans un contexte d’erreur (« se tromper »). Elle revient à répondre à un « tu t’es trompé » par « je n’ai voulu tromper ». Ce n’est pas le bon registre, ça n’a juste rien à voir.

De plus, l’intention n’est pas un fait partageable. Elle constitue une expérience intérieure, qui ne peut être constatée par personne d’autre que nous même. Donc l’intention ne peut être discutée. Quand un collègue ou un proche invoque «ses bonnes intentions», il ferme en réalité la discussion. L’autre se retrouve exclu. Cette réaction est donc néfaste au collectif. 

Enfin, la défense par l’intention déforce aussi celui ou celle qui adopte cette ligne. En effet, l’intention est muette sur les conséquences problématiques d’une action sur autrui. Quand on a effectivement heurté quelqu’un, les bonnes intentions ne changent rien à cet état de fait.

Une excuse, tout simplement

Un tel reproche avait déjà été fait à la morale de Kant : « le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de main ». La défense par l’intention est d’autant plus inopportune que l’on est en position de responsabilité. On appelle « responsable » (d’une société, d’une ONG, d’un parti politique,…) quelqu’un qui gère pleinement les conséquences de ses actes.

La justification par l’intention n’a pas sa place dans la construction d’un collectif.

Mais alors, par quoi remplacer le « mon intention n’était pas de… » ? Par une excuse, tout simplement. Ou par toute autre parole qui témoigne d’un souci ou d’un soin porté aux conséquences de nos actes sur autrui.

Faut-il carrément laisser tomber l’intention ? Certainement pas. Les motivations de nos actes importent. Mais nous sommes seuls à même de les appréhender. La justification par l’intention n’a donc pas sa place dans la construction d’un collectif.

Au tout début de ma carrière, j’avais reçu d’un manager le conseil suivant : « surtout, quoi qu’il arrive, ne t’excuse jamais ». Aujourd’hui, je pense que c’est le plus mauvais conseil qui m’ait été donné. Nous faisons tous des erreurs, tout le temps. Parce qu’il nous est impossible d’anticiper toutes les conséquences de nos actes.

Exprimer auprès des autres que nous sommes conscients de nos erreurs et que nous les assumons, en nous excusant, est le moyen le plus puissant de créer du respect, de l’engagement et de la confiance. Le « ce n’était pas mon intention » est un poison qui mine les organisations et un aveu de faiblesse. L’excuse est une force.

Laurent Hublet
Co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral

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