chronique

Génération Covid, génération perdue?

Politologue - UCLouvain

Les 16-25 ans éprouvent régulièrement des difficultés à adopter les règles anti-Covid. Et il y a des raisons objectives à cela.

Depuis quelques semaines, un groupe est particulièrement pointé du doigt : ces "jeunes" qui, manifestement, ne respectent pas, ou pas complètement, les règles anti-Covid. Même si tous les cas de figure existent, il ne fait aucun doute que la génération des 16-25 ans a plus de mal à adopter ce qui constitue en réalité un nouveau mode de vie. Mais le fait est qu’il y a des raisons très objectives à cela.

Pour le comprendre, il faut d’abord remettre en cause l’idée, largement admise, selon laquelle la réponse à la pandémie se résume à un dilemme entre le fait de préserver l’économie ou la santé. Posée en ces termes, la réponse à apporter est évidente. Dans cette nouvelle version de "la bourse ou la vie", on choisira bien entendu toujours la vie. Mais le fait est qu’avec le confinement, on ne sacrifie pas seulement l’économie, mais en réalité toutes les interactions sociales, dont l’économie ne constitue qu’une partie. C’est d’ailleurs devenu le nouveau mot d’ordre : il faut réduire les contacts sociaux. Le réel dilemme est en réalité entre la santé d’une part, et la qualité et la quantité de ses relations sociales d’autre part. C’est en ayant ceci à l’esprit que l’on peut comprendre à quel point les mesures anti-Covid posent problème à la jeune génération.

(...) le fait est qu’avec le confinement, on ne sacrifie pas seulement l’économie, mais en réalité toutes les interactions sociales, dont l’économie ne constitue qu’une partie.

En effet, lorsque l’on est bien établi dans tous les aspects de la vie – professionnels, sentimentaux, familiaux – le confinement revient à mettre cette vie en pause. On travaille à distance, on ne voit plus ses amis que virtuellement, mais on sait que tout ceci ne durera qu’un temps. Notre vie reprendra son cours ensuite, quasiment inchangée – à moins que vous n’ayez la malchance d’être restaurateur, cafetier ou petit commerçant. Mais pour un adolescent ou un jeune adulte, la perspective est fondamentalement différente. À cet âge on est en formation dans tous les domaines : personnel, professionnel, sentimental. Les priver de relations sociales, d’activités, de voyages, c’est leur faire rater des opportunités dont ils sont persuadés qu’elles ne se représenteront plus jamais.

Afin de bien mesurer la chose, posez-vous cette simple question : combien avez-vous rencontré de personnes nouvelles depuis mars dernier ? Il y a fort à parier que ce chiffre est faible et que, s’il n’est pas nul, ces nouvelles rencontres se sont faites durant l’été, soit à l’époque d’un relâchement que l’on nous décrit aujourd’hui comme coupable. Mais vous n’avez pas forcément besoin de nouvelles rencontres. Pour de jeunes adultes en construction de vie, c’est en revanche essentiel.

Aujourd’hui les adolescents ne voient plus leurs amis. Les étudiants rentrent chez leurs parents ou doivent rester seuls dans leur kot. Les jeunes diplômés cherchent en vain du travail. Ils ne peuvent même pas tenter de développer leur réseau, puisqu’il n’y a plus ni lieu, ni occasion pour cela. Avez-vous déjà tenté de discuter avec votre voisin lors d’un webinaire ? La restriction de la vie sociale n’est donc absolument pas vécue de la même manière pour ces jeunes ou pour la majorité de la population, c’est-à-dire le standard auquel nos décideurs se réfèrent. Les mêmes contraintes sont imposées pour tout le monde. Mais derrière cette apparente égalité, il y a une iniquité profonde tant les contraintes pèsent de manière différente. Voici pour le premier terme du dilemme. Concernant le second, la santé, l’importance que les jeunes lui accordent peut peut-être se résumer à un chiffre : quatre. C’est le nombre de victimes du Covid-19 âgées de moins de 25 ans recensées en Belgique depuis mars. Moins que les accidents de la route, beaucoup moins que les suicides, et surtout infiniment moins que ces vies brisées et traumatisées par la solitude et le manque de perspectives.

Avez-vous déjà tenté de discuter avec votre voisin lors d’un webinaire ?

Il n’y a donc rien de surprenant à ce que beaucoup de jeunes ne respectent pas ces consignes qui les amputent d’une partie de leur vie. Surtout, on leur demande d’avoir désormais une attitude qui est en contradiction avec ce qu’on leur a enseigné jusqu’alors. On leur a appris l’esprit critique, la remise en cause, et on leur dit aujourd’hui qu’il faut suivre les messages officiels. On leur a dit qu’il était essentiel de voyager pour découvrir d’autres cultures et s’ouvrir l’esprit. Mais les frontières sont fermées pour un temps indéterminé. Surtout, on leur a appris qu’il fallait qu’ils soient autonomes et responsables. Et au moment même où ils franchissent cette étape, ils sont soit confinés chez leurs parents, soit incapables de construire leur autonomie professionnelle et financière. Par-dessus le marché, ils doivent subir des messages infantilisants sur le mode : "Si vous êtes sages et que vous respectez bien les consignes, vous aurez droit à un beau Noël ."

On peut bien sûr les taxer d’égoïstes, en leur reprochant d’être indifférents au sort de leurs aînés. Quand j’entends cela, je ne peux m’empêcher de repenser à mon petit-neveu qui m’avait un jour sorti cette phrase magnifique : "Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi ." On pourrait en effet retourner l’argument, en demandant aux baby boomers d’être un peu plus solidaires avec cette génération sacrifiée. Par bien des aspects, la gestion de la pandémie de Covid-19 a divisé les populations et fracturé les sociétés (voir à ce sujet ce livre). Mais le clash entre générations est peut-être le péril le plus grand qui nous guette, d’autant que ses effets ne seront pleinement visibles que dans quelques années. On parle souvent de la difficulté à intégrer les nouvelles générations (X, Y, millennials) dans le monde du travail. Mais tout ceci relèvera probablement de l’aimable plaisanterie lorsqu’il faudra faire le même exercice avec la génération Covid.

(...) on ne pourra contenir le Covid-19 par une politique qui se ferait sans, voire contre, la jeunesse.

Face à cette situation, la réponse est théoriquement simple : mettre fin aux règles "one size fits all" censées s’appliquer à l’ensemble de la population de manière uniforme, quels que soient son âge, son risque sanitaire et ses besoins sociaux. La réponse concrète est en revanche complexe. Mais il est en tout cas essentiel d’en donner une, non seulement au nom d’une certaine conception de la justice, mais aussi par souci d’efficacité. Car on ne pourra contenir le Covid-19 par une politique qui se ferait sans, voire contre, la jeunesse.

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