chronique

Georges-Louis Bouchez et le système politique belge

Politologue - UCLouvain

Georges-Louis Bouchez est un alibi facile pour un système politique qui, de l’aveu de plus en plus d’observateurs avertis, ne fonctionne plus.

On a tout entendu à propos de Georges-Louis Bouchez cette semaine. Faisons l’impasse sur les portraits psychologiques pour constater qu’il a été désigné, à l’unanimité sauf lui, comme le responsable d’un hypothétique échec de la Vivaldi. Avec son franc-parler, son goût pour la communication, son côté individualiste et "no limit", le président du MR a bien sûr tout du coupable idéal – sans parler de la qualité de son néerlandais. Mais qu’il nous soit cependant  permis de douter que l’attitude d’une seule personne soit susceptible de faire échouer une formation gouvernementale, en particulier lorsque celle-ci est la dernière alternative avant des élections que tous annoncent apocalyptiques. On peut surtout s’interroger sur les raisons qui font qu’un désaccord entre négociateurs oblige ceux-ci à prendre le pays et le Roi à témoin et à faire entrevoir le pire après presque deux ans sans gouvernement majoritaire. Georges-Louis Bouchez est en réalité un alibi facile pour un système politique qui, de l’aveu de plus en plus d’observateurs avertis, ne fonctionne plus.

"Mais qu’il nous soit cependant permis de douter que l’attitude d’une seule personne soit susceptible de faire échouer une formation gouvernementale..."
Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

Les causes de ce dysfonctionnement sont multiples. Limitons-nous à en pointer deux. La première est l’absence d’esprit de compromis, couplée au goût personnel pour la communication de plusieurs présidents de parti. Georges-Louis Bouchez peut bien sûr être mis en cause ici. Mais, si l’on regarde l’ensemble du processus de formation depuis l’automne dernier, il serait hasardeux d’affirmer que son attitude est plus problématique que celle d’un Paul Magnette ou d’un Conner Rousseau. Rappelons que la nécessité du compromis découle directement du mode de scrutin proportionnel. Mais le fait est que l’attitude de nombreux acteurs a consisté, depuis quelques années, à agir comme si nous étions dans un système majoritaire. Dans un tel système, on peut à loisir diaboliser son adversaire et prononcer des exclusives. L’électeur désignant directement le Premier ministre ou le Président, ledit adversaire se retrouvera nécessairement dans le camp d’en face après l’élection.

La seconde cause de dysfonctionnement est l’existence de deux paysages médiatico-politiques: un flamand, un francophone. C’est cette situation que Bart De Wever qualifie, de manière abusive, de "deux démocraties". Cette formation gouvernementale a pourtant vu les familles libérale et socialiste se rassembler comme jamais. Mais il reste que l’asymétrie politique entre ces deux espaces, tant du point de vue des positions sur l’avenir institutionnel de la Belgique que du clivage gauche-droite, est fondamentalement problématique.

"Plus qu’un alibi, Georges-Louis Bouchez est aussi un bouc émissaire, désigné comme tel car il s’affranchit des codes de la politique belge... "
Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

Mais, plus qu’un alibi, Georges-Louis Bouchez est aussi un bouc émissaire, désigné comme tel car il s’affranchit des codes de la politique belge, lorsqu’il ne veut pas les casser. Il l’a fait de bien des manières mais, si l’on reste sur les propositions, voir un libéral défendre le revenu universel posait ici de bonnes bases. Une fois élu président du MR, la transgression la plus flagrante et la plus significative fut probablement son coming out belgicain dans le magazine Wilfried (décembre 2019). Une position qui allait à l’encontre de l’air du temps, tout en étant très populaire. Il est utile de préciser que cette popularité concernait aussi la Flandre, où aucun parti politique ne développe un tel attachement sentimental à la Belgique. Le paysage politique flamand se sépare en effet entre les nationalistes affirmés et ceux qui expliquent que la Belgique est une valeur ajoutée (sous-entendu pour la Flandre). Pire, Georges-Louis Bouchez a ouvertement expliqué que, sur ce point comme sur d’autres, il entendait convaincre les Flamands et qu’il voulait "se faire aimer" de l’autre côté de la frontière linguistique. Il transgressait ici l’un des codes implicites de la politique belge, établi depuis la fin des partis nationaux : chacun s’occupe de son électorat, et on ne cherche pas à intervenir dans le débat de l’autre côté de la frontière linguistique. Encore moins pour briser le consensus de la classe politique flamande sur l’intérêt uniquement instrumental de la Belgique avec, circonstance aggravante, un néerlandais balbutiant. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est une interview accordée par Georges-Louis Bouchez à Humo qui a mis le feu aux poudres le week-end dernier. En aurait-il été de même si cette interview avait été accordée à un média francophone ?

C’est probablement dans cette attitude très belge qu’il faut voir la cause de l’incroyable agressivité de Bart De Wever à l’égard du président du MR. Sur le clivage droite-gauche, les deux hommes avaient pourtant tout pour s’entendre. Mais Bart De Wever a peut-être compris la menace que constituerait un Georges-Louis Bouchez soudain porte-parole de ces Flamands pro-belges qui n’ont aujourd’hui quasiment aucun représentant politique. Et si par malheur le MR parvenait à devenir le premier parti wallon, c’en serait fini de l’association PS-Wallonie essentielle à la rhétorique nationaliste. De ce point de vue, c’est certainement une grande victoire pour Bart De Wever de voir Georges-Louis Bouchez faire l’unanimité contre lui en Flandre – après avoir fait la même unanimité dans la gauche francophone. Mais ses adversaires ne devraient pas se réjouir trop vite. Car être mis à l’index d’une classe politique largement décriée n’est pas forcément un handicap en termes de popularité.

"Comme son devancier Didier Reynders, Georges-Louis Bouchez serait certainement plus à son aise dans le paysage politique français."
Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

Du fait de son ambition, de sa capacité de transgression et de sa communication, il fait peu de doute que Georges-Louis Bouchez est en décalage avec le système politique belge. Comme son devancier Didier Reynders, il serait certainement plus à son aise dans le paysage politique français. Mais précisément, sachant que ce système est à bout de souffle, il est peut-être tout à fait adapté à celui qui adviendra. Son positionnement sur le clivage Flamands-Francophones montre qu’il peut également être un vecteur d’évolution dudit système. Espérons simplement que ce sera pour aller vers autre chose que le confédéralisme et l’arrivée du Vlaams Belang au pouvoir.

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