"Il faut restaurer le culte de l'intérêt général"

©Kristof Vadino

Pour Bruno Colmant, 2019 sera peut-être l’année de bouleversements socio-politiques importants.

Bruno Colmant, qui publie un nouveau livre intitulé "Du rêve de la mondialisation au cauchemar du populisme" (1), est-il un pessimiste invétéré ou un optimiste qui s’ignore? Dans la préface du livre écrit par l’économiste de Degroof Petercam, Mark Eyskens avance une autre option. Pour le ministre d’Etat et ancien Premier ministre, Bruno Colmant est devenu le séismologue socio-politico-économique des secousses qui traversent notre monde tous azimuts. Et son message échappe à ce dilemme entre pessimisme et optimisme, sachant aussi que l’optimiste est souvent un pessimiste mal informé... À ses yeux, Bruno Colmant appartient à une autre école de pensée et de volonté qu’il appelle le "méliorisme" à savoir que les choses et les hommes sont améliorables et que les changements peuvent être transformés en véritable progrès humain. Bref, l’avenir n’est pas un droit acquis mais il faut le construire.

Lors d’une rencontre avec quelques journalistes, Mark Eyskens et Bruno Colmant ont tenté de cerner les raisons du malaise sociétal actuel. "Notre société est soumise au règne d’ON, un pouvoir dépersonnalisant et opaque" confie Mark Eyskens. Il s’agit d’une aliénation qu’il appelle l’"onitude" et qui affecte les électeurs auxquels s’applique l’expression "they have a vote but no voice". Ces gens demandent à être entendus.

Bruno Colmant avoue qu’il a rédigé ce livre en raison de son sentiment de malaise face aux mouvements populistes. Il a en débuté la rédaction avant les manifestations des gilets jaunes. Manifestations qui n’ont évidemment qu’accentué le malaise.

 

Contrairement à certaines thèses contemporaines, l’économie de marché ne coïncide pas avec un pouvoir public chétif. L’Etat doit s’inscrire dans une logique à la fois régulatrice et protectrice.
Bruno Colmant

Dans son ouvrage, il écrit que 2019 sera peut-être l’année des bouleversements socio-politiques après que nous ayons éreinté le modèle social-démocrate solidaire qui avait prévalu après le second conflit mondial.

D’une ampleur exceptionnelle, la crise devrait faire sentir l’amplitude de son cycle et la violence de ses effets endéans les très prochaines années, prévient-il.

On ne pourra donc pas éviter le dialogue avec les gilets jaunes comme avec des mouvements comme Podemos ou les indignés de Stéphane Hessel.

La trame du livre est que le capitalisme est une source incontestable de prospérité et de liberté mais que sa mutation en néolibéralisme de type anglo-saxon, qui n’est plus balisé par les Etats européens, est source de malaises sociaux.

Solutions

Face à ces constats, Colmant avance des solutions. Il préconise une restauration du culte de l’intérêt général. Ceci peut faire penser à certains égards à "l’économie du bien commun" telle que défendue par le prix Nobel d’économie Jean Tirole.

Pour Colmant, il faut nous assurer que les générations suivantes pourront bénéficier d’un monde en croissance solidaire. Il s’agit donc de restaurer, dans le cadre de l’économie de marché, le culte de l’intérêt collectif, avec un Etat qui redevient stratège.

"Contrairement à certaines thèses contemporaines, l’économie de marché ne coïncide pas avec un pouvoir public chétif. L’Etat doit s’inscrire dans une logique à la fois régulatrice et protectrice. Il doit gagner en importance dans un modèle économique qu’on veut voir dépouillé de monopoles et d’oligopoles". Le membre de l’Académie royale de Belgique prône une approche plus formelle du déploiement de nos économies. Quitte à ressusciter l’idée de plans quinquennaux que la France avait mis en œuvre après la guerre.

Il en appelle ainsi à une impulsion d’envergure européenne qui rapproche pouvoirs publics et privés et qui conduit à des efforts concentrés dans certains domaines. Étant donné les défis en matière de climat ou de mobilité, il est clair que les Etats ont ici un rôle à jouer. Concernant le climat, il souligne d’ailleurs l’importance des manifestations de jeunes. "On ne peut pas décevoir les jeunes sur ce  point et en même temps leur demander de payer nos pensions dans 20 ans".

Dans le cadre des exigences d’une solidarité sociale renouvelée, il se demande si la fiscalité et la parafiscalité ne devraient pas être agrégées. Le niveau de revenus conditionnerait ainsi les prestations sociales. La gratuité des prestations serait assurée pour les faibles revenus alors que les hauts revenus seraient moins protégés par l’Etat.

L’actuel ralentissement de la croissance économique dans la zone euro intervient en tout cas au plus mauvais moment. "Avec 1% de croissance économique, il sera quasiment impossible d’assurer nos engagements sociaux. Mécaniquement, cela signifie que les déficits publics et l’endettement des Etats vont augmenter. Et les engagements sociaux vont aussi augmenter dans un contexte d’une population qui vieillit". Les Etats européens risquent donc d’être bel et bien coincés. D’où la nécessité de repenser le rôle de ces Etats et de relancer la croissance via des investissements publics.

(1) Du rêve de la mondialisation au cauchemar du populisme, par Bruno Colmant. Préface de Mark Eyskens. Renaissance du Livre, 224 pages, 18 euros.

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