chronique

Imagination

Des idées claires et distinctes. La chronique de Luc de Brabandere.

Les manifestants de Mai 68 suggéraient de mettre l’ « imagination au pouvoir ». Et le mot est ensuite devenu porteur, tant dans les cercles politiques qu’économiques. Mais qu’est-ce donc que l’imagination ?

Dans son traité «De l’âme», Aristote l’appellera «phantasia» (de phaos, lumière) et la définira comme «la faculté de produire des images, à partir desquelles nous formons des jugements susceptibles du vrai et du faux». Convaincu que l’universel ne pouvait se former qu’à partir de l’expérience, le philosophe se met dans une position opposée à celle de son maître Platon, en soutenant qu’on ne peut penser sans image.

L’imagination rend sensibles les objets concevables qui existent déjà, ceux qui n’existent pas encore et ceux qui n’existent que fictivement. Cette même activité peut ainsi donner un contenu intuitif tout à la fois au pôle Nord même si on n’y a jamais été, à l’après-Covid même si on en est encore loin, et au mouvement perpétuel même s’il est impossible à réaliser.

La folle du logis

Après la publication du texte "De l'âme", la question de l'imagination ne quitta plus jamais l'ordre du jour des philosophes, ou celui de leur nuit.

Mais que les choses soient claires. Pendant des siècles et des siècles, c'est la Raison qui domine et l'imagination, officiellement censurée, sombre même dans l'ésotérisme ou disparaît dans la clandestinité des recherches alchimiques de la Renaissance. La Raison domine depuis Socrate, culmine avec Saint Thomas d'Aquin, triomphe avec Descartes.

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Mais l'imagination est toujours là, irréductible, dérangeante et les assertions suivantes ne peuvent laisser indifférentes. Spinoza déclara l'imagination « puissance amorale, principe des plus féconds des idées inadéquates »! Malebranche l'appelle « folle du logis » et Pascal « maîtresse de fausseté et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours ». Surprenant de la part de celui qui a inventé « l'esprit de finesse » ? Pas autant qu'on le croit. Car Pascal nuance. Il donne l'exemple des illusions d'optique, qui ne trompent que ceux qui ne connaissent pas la géométrie, ceux qui ne savent pas qu'un cercle peut être perçu comme une ellipse.

"Victor Hugo dit de l'imagination qu’elle est « intelligence en érection ». Baudelaire la qualifie de « reine des facultés ».
Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Si l'Anglais Newton est célèbre pour avoir prétendu qu'il « n'imaginait pas d'hypothèse », son grand rival du calcul infinitésimal, l'Allemand Leibniz, ouvre lui une porte en disant: « J'approuve fort la recherche des analogies ». Le philosophe anglais Berkeley avait troublé ses contemporains en faisant remarquer qu'on ne peut se former une image abstraite. « Nous ne pouvons pas nous représenter un homme en général, dit-il, parce que l'homme qu'on se représente est toujours grand ou petit, chevelu ou chauve… » L'image sensible ne peut donc être générale.

De l’adjectif au substantif

Les grands philosophes du XVIIe siècle entretiennent avec l'imagination une relation bien complexe, souvent paradoxale et c'est Kant qui, une fois de plus, remettra de l'ordre dans la maison.

A partir de Kant en effet, l'imagination change de statut. Elle n'est pas simplement construction d'image et outil de compréhension et de connaissance. Elle est associée maintenant avec le rêve et la création artistique. Témoin de ce changement, le mot « imaginaire » passe du statut d'adjectif à celui de substantif.

Victor-Marie Hugo. ©©TopFoto

Autre mutation sémantique : le roman, pur produit de l'imagination, qualifie une époque. Le romantisme est né, réaction privilégiée de ceux qui ont grandi du bon côté de la révolution industrielle. Victor Hugo dit de l'imagination qu’elle est « intelligence en érection ». Baudelaire la qualifie de « reine des facultés ». Cyrano de Bergerac clame: « L'imagination mène la vie de l'Homme. S'il pense au feu, il est en feu! »

Le romantisme véhicule une nouvelle vision du monde. L'imagination devient un sens visuel élargi qui rend présent ce qui ne l'est pas. A côté de la clarté et de la qualité des idées, les romantiques valorisent également la quantité et l’originalité des idées. Il devient utile, voire nécessaire, de rêver, il devient possible, voire obligatoire, de créer. L'imagination peut mobiliser les autres facultés intellectuelles. Ce qu'elle ne manquera pas de faire.

"L’outil esthétique de l'imagination s’est petit à petit mué en ressource stratégique, plus puissante que le savoir selon Einstein."
Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Freud accordera un privilège à l'inconscient dans la vie psychique de l'individu. L’imagination y devient thérapeutique. Jung se distinguera de son maître – il tuera le père - en affirmant que les imaginaires personnels s’enracinent dans un fond commun, qu'il appelle l'inconscient collectif.

Une faculté de connaissance

En 1936, Jean-Paul Sartre publie "L'imagination" et quatre ans plus tard "L'imaginaire". Il y reprend le thème d'intentionnalité de Husserl qui affirme que toute conscience est conscience de quelque chose. Pour lui, perception et imagination sont complémentaires. La première vise un objet réel présent, la seconde produit l'objet comme absent. Mais toutes deux sont des formes par lesquelles la connaissance se donne un objet.

Jean-Paul Sartre, écrivain et philosophe sur le balcon de son studio. ©Rapho

À la même époque, Gaston Bachelard soutient qu'il y a deux versants opposés du psychisme humain. La conceptualisation d'une part qui culmine dans la science, la rêverie d'autre part qui trouve un accomplissement dans la poésie. Pour lui, il existe une grammaire de l'imagination qui fait d'elle un principe organisateur et puissant de la conduite humaine.

Cette brève histoire de l’imagination montre un mouvement. La fabrique d’images est lentement devenue faculté de connaissance et ensuite exploration de l’imaginaire. L’outil esthétique s’est petit à petit mué en ressource stratégique, plus puissante que le savoir selon Einstein. Les vieilles oppositions réel versus virtuel, sensible versus intelligible, image versus concept, profane versus sacré, ont du mal à rester les repères de la pensée.  

Cette brève histoire révèle cependant quelques constantes. L'imagination reste située quelque part entre le donné sensible et l'objet conceptuel. Comme le dit Julien Green, elle est la mémoire de ce qui ne s'est pas encore produit.

Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

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