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Javier Cercas, écrivain: "Selon une tendance ancestrale et universelle, les riches veulent se séparer des pauvres"

Pour Javier Cercas, si une cause juste est défendue de façon dogmatique et violente, elle se transforme en une mauvaise cause. ©EFE

Il adore mélanger réalité et imagination, passé et présent et jouer avec les genres littéraires. L'écrivain espagnol Javier Cercas, actuellement traduit dans plus d'une trentaine de pays, défend une littérature qui " bouleverse les certitudes les plus ancrées ". Pour ce romancier de 59 ans, par ailleurs chroniqueur au grand quotidien espagnol El Pais et professeur de littérature à l'université de Gérone, l’écriture et l’ironie sont aujourd'hui les meilleurs instruments pour lutter contre toutes les formes de cynisme et de tyrannie.

La réponse de l’Union européenne à la pandémie semble jusqu'à présent avoir déjoué les formes les plus violentes du populisme. C'est aussi votre avis?

La réponse des institutions européennes face à la crise sanitaire a été bien meilleure par rapport à celle, catastrophique, après la crise financière de 2008. Les leaders qui étaient alors déjà au pouvoir, comme la chancelière Merkel, se sont, en effet, rendu compte qu’en 2008 l’absence d’actions coordonnées de solidarité avait provoqué la naissance ou la consolidation des mouvements populistes à travers tout le continent, ce qui constitue évidemment un vrai danger pour la stabilité de l’UE et la survie de l’euro. Nos dirigeants n’ont pas répété les mêmes erreurs.

"Prenons l’exemple de l’Italie. La politique y est bipolaire, elle passe, d’un coup, du « vaffanculo » des populistes à Mario Draghi."
Javier Cercas
Ecrivain espagnol

Cette accalmie des extrêmes va-t-elle durer?

Prenons l’exemple de l’Italie. La politique y est bipolaire, elle passe, d’un coup, du « vaffanculo » des populistes à Mario Draghi. L’équilibre offert par ce dernier rassure Bruxelles tout comme les Italiens. La conversion des partis antisystème pourrait donc y être durable. Mais il ne faut pas perdre de vue pour autant le national-populisme polonais, hongrois ou les ambitions séparatistes comme celles de la Catalogne, tous extrêmement dangereux pour l’Europe. La durée de cette trêve politique dépendra de nous, électeurs européens. Nos dirigeants ne peuvent pas être considérés comme responsables de tout. Ce sont les citoyens qui, par leurs choix, détiennent le pouvoir et sont appelés à l’exercer au mieux.

"Si les défenseurs des particularismes devaient gagner, nous foncerions tout droit vers la catastrophe!"
Javier Cercas
Ecrivain espagnol

L’un de vos écrivains préférés, Italo Calvino, affirmait que les disparités entre les nations se sont progressivement estompées. Pourtant, même au sein de l’Europe, certains pays revendiquent, avec une vigueur renouvelée, leur droit à la différence. L’avenir appartient-il aux globalistes ou à ceux qui défendent les particularismes ?

Si les défenseurs des particularismes devaient gagner, nous foncerions tout droit vers la catastrophe ! Notre grand défi est la construction d’une Europe fédérale de souverainetés partagées. Une grande union politique qui respecte les diversités culturelles de tout un chacun. L’essor des nationalismes a été, dès le 19ème siècle, un mouvement révolutionnaire positif. Or, cet élan a été cruellement corrompu par les extrémismes identitaires délirants du 20ème siècle. Remettre en question aujourd’hui les avancées extraordinaires d’une Europe unie reviendrait à renoncer à la paix, la prospérité économique et la démocratie.

Vous n’avez jamais été partisan des ambitions indépendantistes de la terre où vous avez grandi, la Catalogne. Pourquoi?

Le faux référendum sur l’indépendance catalane, organisé en 2017, pouvait être fatal à l’unité du pays. Il s’agit là d’ambitions sécessionnistes profondément antidémocratiques dans une nation qui est pourtant déjà fortement décentralisée. Les dirigeants catalans ont violé la Constitution en menant une sorte de coup d’Etat post-moderne, c’est-à-dire un « golpe » contre la démocratie, orchestré par le pouvoir même.

"La Catalogne est la région la plus riche d’Espagne et, selon une tendance ancestrale et universelle, les riches ont voulu se séparer des pauvres."
Javier Cercas
Ecrivain espagnol

La Catalogne est la région la plus riche d’Espagne et, selon une tendance ancestrale et universelle, les riches veulent se séparer des pauvres. Exactement comme la Ligue du Nord italienne de la première heure, ou comme les pays de l’Europe du Nord tentés parfois de se défaire du fardeau représenté par certains états membres du Sud…

Un exemple à redouter donc…

Ces élans sécessionnistes catalans représentent un danger très insidieux pour l’Europe tout entière. Il s’agit là d’un mouvement réactionnaire, qui n’a rien de démocratique même s’il est perçu, en raison d’une ignorance des faits dangereuse et diffuse, comme un mouvement de libération. L’Espagne est une démocratie imparfaite, comme toutes les démocraties. Mais c’est une nation qui incarne un vrai libéralisme politique. Il est temps d’en finir avec les vieux clichés qui présentent encore ce pays comme un régime franquiste.

"L’ironie représente l’instrument premier de la connaissance. Elle est une arme de destruction massive."
Javier Cercas
Ecrivain espagnol

Vous êtes convaincu que l’ironie est essentielle à la survie de la démocratie. Pourquoi?

Avec son Don Quichotte, l’écrivain espagnol Miguel de Cervantes a inventé l’ironie moderne. Sans ironie il n’y aurait pas de roman. Don Quichotte était un personnage exquisément ambivalent : héroïque, lucide, intelligent mais aussi ridicule, exalté, absurde. L’ironie représente, en effet, la «forme du paradoxe», l’instrument premier de la connaissance. Elle est une arme de destruction massive qui peut être utilisée contre toute vision univoque, dogmatique et totalitaire de la politique et du monde. Sans ironie et sans roman, il n’y aurait pas de démocratie ou de liberté possibles.

Vous répétez que les citoyens doivent pouvoir dire "non", même si cela les transforme en "rebelles potentiels"…

L’écrivain Albert Camus disait qu’un homme révolté est « un homme qui sait dire non ». Le dissentiment est la condition même de l’éthique et de la liberté. Mais il faut savoir dire « non » même à son propre camp, lorsque tous acquiescent et se plient. Le risque est d’être considéré comme « l’ennemi du peuple » et d’engager une lutte qui n’a rien de policé. L’héroïsme des solitaires est une forme d’excellence morale, le don des êtres audacieux qui, même au sein de nos sociétés contemporaines, conservent l’instinct de la vertu et du courage.

"Il faut défendre une vision adulte de l’histoire et de la culture et ne pas succomber à cet infantilisme radical, à ce désir puéril de destruction propre aux talibans."
Javier Cercas
Ecrivain espagnol

Des universités américaines ont menacé d’interdire l’enseignement du grec et du latin parce que, soutiennent-elles, la culture gréco-romaine est source d’exclusion et de ségrégation culturelle. Qu’en pensez-vous?

J’ai du mal à y croire. Comment se passer de Platon, d’Aristote ? C’est une folie ! Comme le disait le philosophe Walter Benjamin, « il n'existe aucun document de culture qui ne soit en même temps un document de barbarie ». Ce qui signifie que même les choses les plus extraordinaires peuvent témoigner des pires horreurs. Mais tuer Aristote, parce qu’à son époque les femmes étaient considérées comme inférieures aux hommes, revient à tuer notre civilisation. Il faut défendre une vision adulte de l’histoire et de la culture et ne pas succomber à cet infantilisme radical, à ce désir puéril de destruction propre aux talibans.

"Si une cause juste est défendue de façon dogmatique et violente, elle se transforme en une mauvaise cause."
Javier Cercas
Ecrivain espagnol

Cette nouvelle tendance liée à la “culture woke” de lire l’histoire comme une éternelle dialectique entre victimes et oppresseurs nous sauvera-t-elle des injustices?

La « culture woke » a des aspects positifs et défend, par exemple, des vérités universelles comme l’égalité entre les hommes et les femmes. L’oppression d’une moitié de l’humanité par l’autre moitié n’est pas une invention du mouvement #metoo : c’est une réalité ancestrale ! Mais attention, si une cause juste est défendue de façon dogmatique et violente, elle se transforme en une mauvaise cause.

Camus nous vient encore une fois en aide. Il disait: «La fin justifie les moyens. Mais qu’est-ce qui justifiera la fin?» Le caractère totalitaire de la chasse aux sorcières lancée aujourd’hui contre une foule de coupables présumés risque de gâcher la pureté et la pertinence mêmes du débat et de la lutte engagés.

"Sans codes, lois et limites, l'espace virtuel finira par nous tuer."
Javier Cercas
Ecrivain espagnol

On évoque régulièrement l’essor d’un "capitalisme de surveillance" dans lequel les espaces de liberté de l’individu se restreignent progressivement face à l’omnipuissance des entreprises digitales comme Facebook ou Amazon. Cette réalité vous inquiète-t-elle?

Oui et cette inquiétude devrait nous pousser à agir. Ce capitalisme de surveillance, si brillamment analysé par la sociologue Shoshana Zuboff, représente un vrai danger pour nos démocraties. Au fil des années, un espace virtuel, dépourvu de toute règle, s’est progressivement constitué. Sans codes, lois et limites, cet espace finira par nous tuer. La proposition, délibérément extrémiste, qui a été formulée est de déclarer l’univers des réseaux sociaux comme illégal jusqu’au moment où il sera, lui aussi, régi par des règles. N'oublions pas que les réseaux sociaux ont été capables de déstabiliser même une grande puissance comme les Etats-Unis. Aucune société ne peut donc se considérer à l’abri.

"Contrairement à la guerre, il n’y a rien d’épique dans la maladie."
Javier Cercas
Ecrivain espagnol

Vous soutenez qu’en 2025 on ne parlera plus de la pandémie de Covid-19. En êtes-vous toujours aussi certain?

Je ne suis pas un futurologue mais je connais l’histoire. Et l’histoire nous enseigne à décrypter les innombrables facettes du temps présent. La dernière grande pandémie, la grippe espagnole, a fait 50 millions de morts. Pourtant, quelques années après sa fin, la littérature l’avait oubliée. Contrairement à la guerre, il n’y a rien d’épique dans la maladie. Le Covid-19 restera, donc, dans nos mémoires mais personne ne ressentira plus le besoin de l’évoquer.

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