"Je me suis toujours dit: si ça tourne mal, je deviens fermier"

©Antoine Doyen

Gérard Mestrallet présidera sa dernière assemblée générale d’Engie vendredi prochain. Après plus de vingt-cinq ans au sommet de ce qui s’appelait encore il y a deux décennies la compagnie de Suez. Le grand patron a accepté de revenir sur ces années durant lesquelles la Belgique et l’Europe de l’énergie ont connu des bouleversements radicaux. Sur son parcours surtout.

Du haut de cette tour, un quart de siècle vous contemple… Gérard Mestrallet goûte un café serré dans son bureau du trente-sixième étage. Le dernier. S’y hisser tient du cérémonial à la mesure du groupe dirigé – Engie, c’est 65 milliards de chiffre d’affaires, 24 millions de clients et plus de 150.000 employés dans le monde. Pour arriver au sommet, des étapes doivent être franchies: identification à l’accueil, contrôle de sécurité, ascenseur supersonique, attente dans un salon et cinq hôtesses pour piloter cette montée vers le saint des saints.

La pièce est vaste, peuplée de présidents et de monarques qui, figés sur papier, saluent le maître des lieux. Dans un coin, une longue-vue. Gérard Mestrallet appuie sur un bouton et le mur de verre opaque qui borde un large canapé devient transparent: Paris et ses milliers de toits luisants s’invitent.

Le président a tombé la veste. Son regard bute par moments sur les bulbes blancs de Montmartre ou sur l’Arc de triomphe, qui cuisent sous le soleil au loin. Le secret de sa longévité? "Une bonne santé!" sourit-il. "Nécessaire mais pas suffisant", tempère-t-il d’emblée. "Une entreprise traverse une crise tous les 5 ans, au mieux tous les 10 ans. Il faut donc avoir en permanence le souci de transformer. Et ce phénomène s’accélère."

Jean-François Cirelli Ancien numéro deux du groupe GDF Suez

Que pensez-vous de l’état dans lequel vous laissez le paysage énergétique belge?

Gérard Mestrallet: "Le secteur de l’énergie a connu, en Belgique comme dans toute l’Europe une triple révolution: digitale, technologique, culturelle. Avec la prise de conscience de l’impératif climatique. Le groupe ENGIE a participé localement à cette transformation. Il en a aussi subi, parfois, les conséquences. Au regard de la situation actuelle, on peut dire que nous avons plutôt mieux résisté que nos grands concurrents de la plaque de cuivre. Nous le devons, notamment, à l’expertise reconnue de nos équipes en Belgique. Des équipes qui sont aujourd’hui fortement mobilisées pour faire d’ENGIE le premier acteur de la transition énergétique du pays."


Points suivants du manuel de la durabilité patronale: "Avoir une conviction, voir l’intérêt de la société à long terme et s’entourer de gens qui ont des visions différentes". Comme Philippe Bodson, patron de Tractebel viré par l’actionnaire Mestrallet en 1999 pour divergence de vues? Comme François Jaclot, le directeur financier du groupe, qui a sauté en 2002? Comme Willy Bosmans, le patron d’Electrabel (filiale de Suez), invité à aller voir si l’herbe était plus verte ailleurs en 2004? Ou, plus récemment, Jean-François Cirelli, le successeur désigné, sacrifié par un soir d’automne? Les lèvres de Gérard Mestrallet se retroussent. Le grand patron d’Engie ne s’énerve (presque – on y reviendra) jamais. "Tout cela a pris du temps, tout de même… Je ne suis pas un tueur expéditif. Mais dans la bataille entre un exécutif d’une entreprise et son actionnaire, à la fin, c’est l’actionnaire qui gagne. Philippe Bodson faisait obstacle à l’intégration du groupe (NDLR, de Tractebel dans Suez). C’était devenu assez insupportable." Il boit une gorgée, marque une pause, puis songeur: "Dommage. On aurait pu faire une bonne équipe…"

"Je n’ai pas un ego démesuré"

Il reprend: "Willy Bosmans, lui, en 2002-2003, au moment où Suez était dans une situation très difficile et avait besoin de liquidités, a fait acte d’absence totale de solidarité, parce qu’il avait misé sur l’effondrement de la maison-mère." L’indiscipline, Gérard Mestrallet n’apprécie guère. Pas un mot de plus. Exit Bosmans. "François Jaclot, c’est un regret pour moi. Suez vivait sa période la plus difficile, avec d’énormes problèmes de liquidités, et en tant que directeur financier, il a dû partir. Cela fait partie des rituels dans le monde de l’entreprise, c’était injuste, et je regrette de ne pas avoir résisté davantage à cette décision."

"Philippe Bodson faisait obstacle à l'intégration du groupe. Dommage. On aurait pu faire une bonne équipe..."

François Jaclot, c’est surtout un fusible. Qui saute au moment où Suez vacille. Comme vacille son capitaine. En 2002, la compagnie croule sous 28 milliards d’euros de dettes. Ses comptes sont plombés par la guerre menée dans le secteur de l’eau contre Vivendi. Gérard Mestrallet est critiqué. Albert Frère, le premier actionnaire de Suez, songe à le démettre… A-t-il eu peur? "Non. J’étais dans l’action, même si je me suis toujours dit que ça pouvait arriver. Vous savez, je suis un terrien. Quand j’étais adolescent, je voulais être fermier, comme mes grands-parents. J’ai acheté ma première maison de campagne avec mes frères à 15 ans, pour 8.000 euros, un vieux moulin en Touraine avec un hectare de terres qu’on a retapé ensemble. Plus tard, j’ai eu une maison dans le pays de Bray. Et maintenant, je suis dans le pays d’Auge, où j’élève des vaches et des chevaux. Pour revenir à cette période difficile, pendant que le tout Paris s’agitait, je faisais mon job, en sachant que si mes actionnaires choisissaient quelqu’un d’autre pour diriger Suez, j’avais ma ferme. Cela me donnait une tranquillité intellectuelle, cela m’a permis de rester calme durant la tempête." Aurait-il digéré un renvoi à la ferme? "Je ne sais pas… Je pense que oui. Au moins pour un certain temps. Je n’ai pas un ego démesuré."

L’"ultimatum" à Sarkozy

S’il a failli valser en 2002, Gérard Mestrallet a failli démissionner aussi. À deux reprises. "J’ai toujours dit à mes équipes: ne me proposez pas votre démission, parce que je l’accepterai immédiatement! On fait rarement cela pour des questions stratégiques, mais pour des raisons personnelles…" Et pourtant: "J’ai brandi cette arme de la démission à deux reprises, et ça a été utile. Une première fois, alors que je venais d’arriver comme PDG de Suez. J’étais convaincu qu’il fallait vendre la banque Indosuez, qui allait voir sa notation dégradée de deux crans, ce qui signifie la faillite pour une banque qui n’a pas de dépôts, et avec elle, celle de Suez. J’avais négocié discrètement, en organisant des ‘data rooms’ dans des appartements loués dans Paris. Et j’avais un accord avec le Crédit Agricole. J’ai convoqué un conseil d’administration, mais les représentants des grands actionnaires étaient contre – ils trouvaient le prix convenable, mais voulaient revoir à la baisse les garanties octroyées. J’ai refusé de différer la décision, disant que s’ils rejetaient cette proposition, ma crédibilité en aurait été affectée et que je partirais. J’ai alors obtenu du conseil le mandat de réduire les garanties, avec possibilité de signer en cas de réussite. Et la nuit même, j’ai renégocié avec le Crédit agricole, et on a signé. J’ai appris plus tard que deux des grands actionnaires s’étaient mis d’accord pour repousser cette vente et lancer, dans un délai d’un mois, une OPA sur Suez, avant de se partager les dépouilles… Mon petit moment de lucidité ou d’inconscience a fait qu’on peut se parler aujourd’hui, sinon, dès 1996, Suez disparaissait."

Philippe Bodson Ancien patron de Tractebel

"Etes-vous satisfait de l’évolution du cours du titre durant tout votre passage à la tête du groupe?"

Gérard Mestrallet: "J’ai la fierté d’avoir construit ce groupe, mais si j’ai un regret, c’est bien sûr l’évolution du cours de bourse. Il y a en fait eu deux périodes. Durant la première, à deux reprises, on a eu la meilleure performance du CAC40. Et puis après 2008, avec la crise économique et surtout la crise énergétique, cela a été beaucoup plus difficile. Et le regret que j’ai par rapport au cours de bourse n’est pas tempéré par le fait que d’autres énergéticiens ont fait moins bien que nous."

 

La seconde fois, c’était lors de la fusion avec Gaz de France en 2007. "Le président Sarkozy me fait venir et dit, je suis d’accord pour la fusion, mais il faut vendre l’environnement (NDLR, l’une des branches de Suez). Je lui ai dit que ça n’allait pas être possible. Le personnel de GDF était déjà contre la privatisation, celui de Suez allait être contre le démantèlement, et ce n’était pas notre projet. Je ne voulais pas de cette solution, je résiste, et j’envoie une lettre à l’Élysée où je m’engage à mettre en Bourse, l’année qui suivra la fusion, 30% de Suez Environnement, en disant ‘dépêchez-vous, parce que ça fait quand même un an et demi qu’on a annoncé la fusion’. Un ‘dépêchez-vous’ qui pour la presse, est devenu l’ultimatum de Mestrallet à Sarkozy… Et tous mes administrateurs, qui avaient été appelés par l’État, m’enjoignaient à céder. J’ai dit non, si c’est la condition, on ne réalise pas la fusion. Et si vous ne voulez pas du statu quo, je m’en vais. Puis j’ai proposé ma solution: la distribution de deux tiers des actions de Suez Environnement gratuitement à nos actionnaires, Suez conservant 35%, ce qui permettait, en signant un pacte avec nos grands actionnaires, de garder le contrôle et de continuer à consolider la société. Et ça a marché: le président de la République a donné son accord."

"Je n’ai jamais cassé de porcelaine"

Gérard Mestrallet ne s’énerve donc jamais. À son adversaire, il offre un sourire. Non un sourire idiot ou condescendant. Un sourire de décontraction. Comme une soupape. Qui lui permet de préparer la riposte sans prêter le flanc. "Sortir de mes gonds? Non. Je n’ai jamais cassé de porcelaine en la jetant violemment par terre, mais il m’est arrivé de réagir vigoureusement face à des injustices."

Il ne s’énerve pas mais il dit les choses. Comme en 2011, à la cérémonie des 130 ans de L’Echo où devant le futur roi Philippe et Didier Reynders, Gérard Mestrallet lance: "Quelque chose est brisé dans notre histoire commune". Et jette un froid. "Avec le recul, je comprends vraiment l’émoi que ça a provoqué", dit-il. "Pourtant, sur le fond, si la situation se représentait, je redirais ce que j’ai alors exprimé. Souvenez-vous. Unilatéralement, le gouvernement avait décidé d’une taxe nucléaire, à un moment où je voyais déjà tout le secteur de l’énergie s’effondrer – E.ON, qui était la première capitalisation boursière allemande, allait être divisée par cinq… ça a été un drame. Et cette taxe nucléaire avait été calculée sur les résultats de 2007, avant la crise. C’était une rupture. C’était injuste. Et effectivement, quelque chose s’est brisé entre la Belgique et nous." Encore aujourd’hui? "Le temps a passé. Et avec Charles Michel, nous avons eu une grande négociation, avec notamment un dîner ensemble le soir des attentats au Bataclan, qui a abouti fin 2015 à l’accord sur l’allongement de la durée de vie de deux réacteurs, lui acceptant de réduire la taxe nucléaire, et nous investissant 600 millions d’euros dans cette prolongation. Et chacun a parfaitement respecté cet accord. Un peu plus tard, d’ailleurs, j’ai été invité à déjeuner par le Roi, et nous sommes revenus sur cet épisode. J’ai pu lui dire que cette page difficile était tournée, que les choses avaient beaucoup changé, que la relation avec la Belgique était renouée. Dans une ambition partagée avec le Premier ministre, nous voulons faire d’Electrabel le premier acteur de la transition énergétique."

" On va mettre tout ça dans un cercueil de béton"

Olivier Deleuze Secrétaire d’Etat à l’énergie en 2003, père de la loi de sortie du nucléaire

Quel restaurant bruxellois recommanderiez-vous à votre successeur pour négocier un dossier nucléaire avec le gouvernement belge?

Gérard Mestrallet: "Toujours L’écailler du Palais Royal… Je vais parfois ailleurs - avec Davignon, on va souvent au Comme chez soi. Mais L’écailler est pour moi une valeur sûre. J’y allais souvent avec Lippens."

 

Au rayon des moments peu roses qui lient feue Suez devenue Engie à la Belgique, il y a cet épisode rocambolesque de l’Electragate: en 2004, Suez envoie trois barbouzes pour pirater l’ordinateur d’un responsable des relations avec les investisseurs d’Electrabel. Pas de bol, les plombiers sont maladroits et sont repérés. C’est le scandale de l’Electragate qui mènera notamment à l’inculpation d’un conseiller de Nicolas Sarkozy et du patron d’Electrabel, Jean-Pierre Hansen (qui obtiendra, in fine, la suspension du prononcé).

La Justice ne parviendra cependant jamais à faire toute la lumière dans ce dossier. Qui a commandité l’opération? "On ne va pas parler de ça!" Il y a prescription, non? Il sourit (un signe). "C’est un épisode du passé. La page est tournée."

"J'ai été invité à déjeuner par le Roi. J'ai pu lui dire que la relation avec la Belgique était renouée."

Vendredi, la page Electragate et surtout, celle de la compagnie de Suez, alias GDF-Suez, alias Engie, sera définitivement tournée. Dur? "Il y a évidemment de l’émotion. Mais je me suis préparé à cela. Je le fais sans aucune nostalgie. La question a été de savoir si je ferais plusieurs choses ou si j’allais me concentrer sur un projet." Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane, le prince héritier d’Arabie saoudite, ont tranché pour lui: "Je vais m’occuper du développement d’une zone grande comme la Belgique en Arabie saoudite, une énorme zone touristique et culturelle".

Le président français inspire notre homme: "On vit une période de transformation du pays assez enthousiasmante. J’ai été pendant 13 ans président de la place financière de Paris, Paris Europlace, un poste que je vais quitter en juillet. Et nous avons fait plus de progrès ces deux dernières années que durant les 11 premières. Le Brexit a aidé, mais le gouvernement a décidé de faire de Paris la première place financière en Europe, en annonçant des réformes sur le droit du travail, sur l’impôt des société, la flat tax sur les dividendes, plus-values et intérêts, l’exonération de l’impôt sur la fortune pour les actifs mobiliers, plus la suppression de la taxe sur les hauts salaires dans les banques… L’attractivité de la France, d’un seul coup, s’est transformée radicalement. Il y a l’effet Macron, l’impact de l’image, mais aussi une vraie amélioration des règles. Avec le Brexit, une partie des activités financières traversent la Manche, et choisissent Paris. Il s’est vraiment passé quelque chose en France. Je l’ai vu de façon très concrète à New York il y a trois semaines, où j’ai rencontré 700 financiers américains. Le regard sur la France a complètement changé. C’est un élément de fierté, parce qu’on a ramé pour cela… Macron, il pousse pour que la France devienne une ‘startup nation’. Il s’est passé quelque chose de magique."

Soixante-neuf printemps au compteur et toujours enthousiaste. Il sourit – non, rien ne l’a énervé. Il sourit parce qu’il songe déjà à demain. C’est sans doute cela le secret de Mestrallet: regarder devant, toujours devant.

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