interview

"Je ne gueule pas contre le système, je suis le système, nous sommes le système"

©Francesca Mantovani

Conseiller de l’état français dans la crise migratoire, le docteur Frédéric Tissot raconte sa proximité avec le peuple kurde dans "L’Homme debout", un livre digne d’un roman d’aventure capable de susciter des vocations.

Quand le docteur Frédéric Tissot ouvre la bouche, c’est pour déverser un torrent de paroles, sans point ni virgule. Dans la vie, rien ne l’arrête. Il semble d’ailleurs en avoir vécu plus d’une.

Né en Algérie en 1953, médecin coopérant au Maroc, il s’embarque, en 1982, à dos de mulet, à pied aussi, pour les montagnes du Kurdistan iranien, avec l’Aide médicale internationale (AMI). Il y fait la rencontre du Dr Abdul Rahman Ghassemlou*, qui le marquera à jamais.

Ce médecin dans le cœur et dans les tripes fera un bout de chemin avec Bernard Kouchner, en Somalie et au Kosovo. En 2006, lors d’une mission en Haïti, Frédéric Tissot perd l’usage de ses jambes. "Ca ne m’a jamais cloué", confie-t-il.

L’année suivante, il est nommé premier consul général de France à Erbil, au Kurdistan irakien, un poste qu’il occupera jusqu’en 2012. "Ce fut un souffle de vie extraordinaire… C’est ça la vie, c’est continuer, aller toujours plus loin que la mission pour laquelle on est fait."

Aujourd’hui conseiller de l’état français dans la crise migratoire, il raconte ce destin exceptionnel et sa proximité avec le peuple kurde dans "L’Homme debout", un livre digne d’un roman d’aventure capable de susciter des vocations.

"Regardez dans les cours de récréations, ce sont toujours les grands qui commencent les bagarres et qui les gagnent aussi. Je l’ai constaté dans tous les pays du monde, en Afghanistan, au Maroc, au Kurdistan, on veut toujours piquer la source d’eau potable du voisin, et ça fait la guerre…"

Les offensives de Mossoul et de Raqqa sont en cours pour déloger l’État islamique. Que vous inspirent ces batailles?

Tout d’abord, je suis bien sûr inquiet du bilan humanitaire. Mais je salue aussi la détermination de la communauté internationale de tenir ses paroles puisque depuis pas mal de temps elle disait qu’elle allait enfin attaquer la capitale de Daech en Irak et la capitale de Daech en Syrie. Malheureusement, il est impossible de négocier avec un mouvement comme Daech. Il faut en venir aux armes, ce qui n’est jamais très bon dans l’humanité, d’autant plus que ça va être extrêmement sévère.

Les Peshmergas kurdes sont aux côtés des forces irakiennes pour reprendre Mossoul. Qui sont-ils?

Peshmerga veut dire littéralement "qui va au-devant de la mort". Ils ont toujours été des résistants aux états centraux qu’étaient Téhéran et Bagdad. Ils se battaient contre l’oppresseur. Est-ce que ce sont des milices, un mot très négatif? Depuis 2005, la Constitution en Irak leur a permis d’exister en tant que tel, puisqu’elle permet à cette région d’avoir sa propre force de sécurité.

L’un des enjeux de la bataille de Mossoul, c’est aussi l’indépendance du Kurdistan irakien. Vous y croyez?

Le gouvernement régional du Kurdistan d’Irak a montré que cette région pouvait être indépendante, qu’elle avait les ressources économiques nécessaires, certes sans accès à la mer. Sa population le mérite même si sa classe politique est très divisée. Je ne vois pas en quel nom, sauf dans l’intérêt des autres puissances régionales, le Kurdistan d’Irak ne pourrait pas décider de son indépendance.

D’où vient votre engagement auprès des Kurdes?

D’abord de ma rencontre avec le Dr Abdul Rahman Ghassemlou* (1930-1989), un géant, un homme d’état, extrêmement intelligent, polyglotte. Il m’a raconté, pendant des nuits, au Kurdistan iranien, comme un livre d’histoire, sur des cartes, ce qu’avait été cette région du monde depuis la chute de l’Empire ottoman, les différents Kurdistan, les différentes forces politiques, les différents chefs historiques, la République de Mahabad (1946), etc.

J’ai découvert ce peuple qui souffrait, qui était en proie aux différentes oppressions. Je n’ai pas peur d’employer ces mots car je l’ai vécu, aussi bien du côté turc, iranien, irakien que syrien. Si on regarde l’histoire, ça n’a pas été la fête pour les populations kurdes. Ni pour d’autres minorités dans ces pays.

J’ai travaillé deux ans au Kurdistan d’Iran. Pas auprès des Peshmergas. Moi, je suis un médecin de base, absolument de base. J’accouche les femmes, je soigne les enfants, je soigne les vieux qui se sont cassé un truc, qui ne peuvent plus marcher.

Dans votre ouvrage, vous racontez votre décision d’avorter une combattante kurde, célibataire, enceinte de quatre mois, qui craint pour sa réputation de femme et de guerrière. Pourquoi avoir choisi cette histoire?

Parce que c’est aussi montrer la réalité des choses, la réalité sociale, et que moi en tant que médecin, je suis confronté à des situations réelles pour lesquelles il faut prendre une décision en une minute. Il y a un fœtus, un enfant en devenir, il y a une femme, la vie physique d’une femme, sa vie sociale, militaire, et en même temps de toute sa famille, sa société, son village, et c’est à moi de décider de sa vie, de son destin, alors que c’est elle qui le demande? Si elle le demande, c’est n’est pas pour rien, non? Ce n’est plus une question de loi, c’est une question d’éthique universelle. En tant que médecin humanitaire, je n’ai jamais regardé aux lois d’un pays, sinon, je n’aurais jamais rien fait.

Il y a aussi beaucoup de transparence dans votre livre au sujet des salaires que vous percevez. Pourquoi était-ce important de donner les chiffres, notamment quand vous étiez employé par le gouvernement français?

Parce que c’est de l’argent public. Pendant deux ans, j’ai été payé 26.000 euros par mois, après avoir fait du bénévolat pendant des années. Vous vous rendez compte? Qui décide de ces salaires extravagants? Alors qu’on soit très bien payé parce qu’il y a des risques, parce qu’on va être séparé de sa famille ou parce qu’il faut scolariser ses enfants à l’étranger dans des lycées français où les frais sont importants, d’accord, mais enfin, c’est un peu gros. Surtout si on compare ce que j’étais payé et le montant de la subvention à une ONG française qui bosse aussi énormément et qui recevait comme subvention par an ce que je touchais en un mois. Je ne peux que réfléchir à cela.

Vous critiquez la manière dont nos états gèrent l’aide humanitaire. Vous dites "la générosité tue", notamment en Afghanistan…

Je ne critique pas l’aide humanitaire mais le fait que cette aide humanitaire se fasse contre l’avis et contre l’intérêt du gouvernement en place. Nous sommes tous allés à Kaboul en 2001 pour soutenir le nouveau gouvernement afghan et pour reconstruire l’Afghanistan.

J’étais alors conseiller du ministre français de la Santé. Nous travaillions avec les Afghans, les Américains, la Banque mondiale et d’autres pour définir une vraie politique de santé. Quand je dis une politique de santé, ce n’est pas un truc dans les rapports. C’était une stratégie pour reconstruire un système de santé, allant de la formation des médecins jusqu’aux plus petits dispensaires au fin fond des montagnes afghanes.

Je vois tout d’un coup une initiative menée par la journaliste Marine Jacquemin, que j’adore par ailleurs, qui lance une campagne pour construire un hôpital pour enfants à Kaboul alors qu’elle était à 200 mètres d’un hôpital pour enfant, l’hôpital Indira Gandhi. Le projet s’enflamme à Paris et pendant tout ce temps, personne ne se soucie de savoir si cette structure correspond aux intérêts de l’Afghanistan. Tout le monde est capable de faire une clinique privée dans un coin, c’est facile. Et après, où est l’Afghanistan, dans quel état?

On a l’impression que l’ONU est impuissante dans le dossier syrien. Que pensez-vous du rôle de Staffan de Mistura, qui est votre ami?

©Stock

L’ONU c’est nous, ce n’est pas le pauvre Staffan de Mistura. Il est fonctionnaire des Nations Unies et il reçoit des directives. Quand il va discuter avec Sergeï Lavrov et John Kerry, ça m’étonnerait qu’il pèse grand-chose. Car les mecs, ils s’en foutent du Conseil de sécurité. Ils ont leurs propres intérêts à faire respecter. Point. De temps en temps, on donne quelques heures au pauvre Staffan, que j’admire car c’est un boulot absolument impossible. Heureusement qu’il y a des gens comme lui pour tenter le tout pour le tout.

Votre livre, est-ce un plaidoyer envers plus d’engagement humanitaire ou un coup de gueule contre notre impuissance à régler les problèmes mondiaux?

Je ne gueule pas contre le système, je suis le système, nous sommes le système. Je décris ce que j’ai vu. C’est nous, Français, Belges ou Luxembourgeois qui avons élu nos présidents et chefs d’états. Ce n’est pas un plaidoyer non plus, c’est le récit de ma vie.

La guerre et la paix sont-elles toujours dépendantes des intérêts des puissants?

Bien sûr. Regardez dans les cours de récréations, ce sont toujours les grands qui commencent les bagarres et qui les gagnent aussi. Je l’ai constaté dans tous les pays du monde, en Afghanistan, au Maroc, au Kurdistan, on veut toujours piquer la source d’eau potable du voisin, et ça fait la guerre…

* Ancien secrétaire général du Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), assassiné en 1989 à Vienne par des émissaires iraniens.

L’Homme debout, Frédéric Tissot avec Marine de Tilly, Éditions Stock.

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