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interview

Jean-Eric Branaa : "La politique de Joe Biden ne sera pas très différente de celle de Trump"

"Si Biden est élu, le monde ne sera pas révolutionné", estime le politologue Jean-Eric Branaa. ©Antonin Weber

Spécialiste de la politique américaine, Jean-Eric Branaa pense que si Joe Biden devient président des Etats-Unis, il mènera une politique pas très différente de celle de Trump, en tout cas sur le plan international.

Nous avons interviewé Jean-Eric Branaa, politologue spécialiste des Etats-Unis, maître de conférences à l'université Paris 2-Assas. Il publie une biographie de Joe Biden*.

Cette élection américaine sera-t-elle capitale ?

Je ne pense pas que cette élection soit capitale. Elle a été dramatisée par les candidats, qui ont des agendas très différents. Ils ont donc intérêt à radicaliser leur base. Mais, en réalité,  il n’ y a rien de capital. Si Trump est réélu, il va tenter de mener exactement la même politique, avec cependant une différence importante : au Congrès, il ne peut actuellement plus faire passer aucune loi. Et il y a de grandes chances qu’il ne puisse pas conserver le Sénat. N’importe quel sénateur pourra donc faire capoter ses projets. Concernant la politique étrangère, la réélection de Trump gèlerait davantage les relations avec certains pays. Mais, en quatre ans, les chefs d’Etat du monde, qui avaient été surpris par ses façons de faire, se sont habitués à son style. La vraie question désormais est de savoir s’il est capable de faire pire. Les relations avec l’Europe pourraient encore se dégrader, car il veut notamment retirer les soldats américains d’Allemagne. Mais même s’il veut quitter l’OMC, par exemple, le Congrès ne le laissera pas faire.

Et si Biden l’emporte, les choses vont-elles changer ?

La politique de Joe Biden ne sera pas très différente de celle de Trump. Si Biden est élu, le monde ne sera pas révolutionné. Il y aura une continuité très forte avec ce qui a été fait, mis à part avec l’Europe. La relation avec la Chine sera quasiment la même. Sur le plan intérieur, il y aura tout de même certaines différences.

Comment jugez-vous les campagnes de Trump et de Biden ?

Il est étonnant de voir à quel point Trump ne trouve pas d’axe de campagne. Durant la précédente campagne, il avait su construire des messages très clairs et très forts comme le fameux "Make America Great Again". Il se positionnait contre les migrants et en faveur des ouvriers. Tout le monde pouvait comprendre ses messages. Aujourd’hui, il est impossible de dire quelle est sa ligne. Le problème est que Trump a construit sa campagne contre Bernie Sanders, persuadé que ce dernier gagnerait la primaire démocrate. Or, cela n’a pas été le cas. L’histoire de la menace communiste ne tient pas une seconde avec Biden, qui incarne le centriste par excellence. C’est comme si en France, Bayrou était assimilé à Mélenchon. La campagne de Trump est donc partie à vau-l’eau. Au mois de mars, il a d’abord inventé "l’Obamagate", un grand complot délirant qui aurait été orchestré par l’ancien président Obama… Ensuite, il a entonné le "Law and Order" en surfant sur l’affaire George Floyd et le mouvement Black Lives Matter. Mais il se heurte à un problème sur ce sujet : le défenseur du "Law and Order" chez les démocrates, c’est Joe Biden, qui  a une sensibilité ouvertement  sécuritaire et qui connaît très bien cette question. 

Biden donne l’image d’un politicien un peu timide et un peu plan-plan face à Trump… C'est le cas ?

Biden est l’homme politique le plus aguerri aux États-Unis. Ce n’est pas un hasard si Obama l’avait choisi comme vice-président. Il a des réseaux très importants et c’est un grand technicien. Il mène une campagne tranquille. Ce qui peut paraître étonnant, car il a souvent été une grande gueule durant sa longue carrière politique. Il ne faut pas oublier qu’il est l’inventeur, aux États-Unis, de la campagne en porte-à-porte. Stratégiquement, il se positionne volontairement en retrait durant cette campagne. Il laisse faire Trump, qui se prend les pieds dans le tapis tout seul. Biden est un politicien expérimenté, et ça paye.

"Biden est l’homme politique le plus aguerri aux États-Unis. Ce n’est pas un hasard si Obama l’avait choisi comme vice-président."
Jean-Eric Branaa, politologue, spécialiste des États-Unis.

Aux États-Unis, la barre des 200.000 morts vient d'être dépassée suite à la crise sanitaire. La pandémie pourrait-elle être fatale à Trump ?

Face à la pandémie, Trump pouvait faire le choix d’agir en grand président, en déclarant l’état d’urgence, en fermant les frontières, en transformant son industrie en industrie sanitaire, en produisant plus de respirateurs, en fabriquant des masques, en mettant en place le confinement, etc. Mais il a été pris d’une espèce de folie idéologique. Tous les gouverneurs lui demandaient d’agir, et il n’a rien fait. Il n’a pas su prendre de la hauteur face à la situation. Il s’est focalisé uniquement sur l’économie. Même les plus vieux dans ses propres rangs ont compris qu’il était prêt à les laisser mourir. Il faudrait que la pandémie s’arrête totalement et que l’économie reparte pour que Trump ait une chance…

Le décès de Ruth Bader Ginsburg ne pourrait-il pas changer la donne ?

La mort de Ruth Bader Ginsburg change l’équilibre de la Cour suprême, qui se divise, pour le dire simplement, entre "progressistes" et "conservateurs". La troisième nomination d’un juge par Donald Trump va avoir pour conséquence directe de changer l’équilibre qui prévalait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale avec une majorité limitée 5-4, qui va donc basculer à 6-3 en faveur des conservateurs. Sur les plans judiciaire et politique, cela signifie donc que la Cour va se pencher plus volontiers sur des questions qui intéressent ce camp, telles que le droit de porter une arme, les questions ayant trait à la religion ou à la liberté de conscience, l’accès à l’avortement ou le mariage gay. Dès novembre, la Cour suprême pourrait considérer que l’Obamacare est désormais totalement annulé, comme le prétendent les conservateurs, puisque Donald Trump a supprimé la mesure pivot qui constituait l’épine dorsale du projet-phare de Barack Obama : l’amende pour ceux qui n’adhéraient pas au système. Sur le plan politique, enfin, la disparition de la doyenne des juges change la donne dans cette campagne, en détournant l’attention de la crise du Covid-19, qui écrasait les débats. Cela relance un attrait fort pour les électeurs qui, du fait du poids gigantesque des décisions de la Cour suprême sur leur vie, se passionnent volontiers pour les questions de remplacement de ces juges, lorsque cela revient dans l’actualité.

"Sur le plan politique, la disparition de Ruth Bader Ginsburg change la donne dans cette campagne, en détournant l’attention de la crise du Covid-19, qui écrasait les débats."
Jean-Eric Branaa, politologue, spécialiste des Etats-Unis.

La question du racisme et des violences policières est-elle également la toile de fond de cette élection ?

Ce n’est pas un enjeu dans cette campagne. Au sein de la gauche, il y a une division entre les modérés et les progressistes, qui veulent poser la question communautaire et identitaire. Avec l’affaire George Floyd, la question est apparue sur le devant de la scène, mais sans devenir politique pour autant. Biden est contre le racisme, mais pas à n’importe quel prix. Il tend la main aux républicains. Il veut notamment donner plus de moyens à la police, en revoyant en profondeur la formation des policiers. Cette réponse est acceptable pour la droite ainsi que pour les modérés. Il a également envoyé un signal fort à la communauté afro-américaine en nommant Kamala Harris comme colistière, et donc potentiellement vice-présidente. Mais il ne va pas plus loin. Il ménage la chèvre et le chou, comme il l’a toujours fait.

"Biden est contre le racisme, mais pas à n’importe quel prix. Concernant cette question, il tend la main aux républicains."
Jean-Eric Branaa, politologue, spécialiste des Etats-Unis.

Projetons-nous au lendemain des élections : Trump ne veut pas lâcher le pouvoir. Une hypothèse plausible, selon vous ?

C’est un fantasme. Un think tank a émis cette hypothèse. Mais ce n’est précisément  qu’une hypothèse, de la même façon qu’une armée peut imaginer une guerre bactériologique pour mieux se préparer. Trump est borderline et interprète la Constitution à sa manière, mais il n’est jamais sorti des clous. Il manque tout simplement de culture institutionnelle et constitutionnelle. Ce n’est pas un homme politique. Quand on lui dit qu’il a tort, il rentre dans le rang. Jusqu’à maintenant, sur les grands points constitutionnels, on ne peut pas dire que Trump ait violé la loi. 

On en fait trop au sujet de Trump ?

Il y a un bruit énorme autour de Trump, qui en rajoute évidemment. Il obéit à l’adage "peu importe ce qu’on dit de vous, l’important c’est qu’on parle de vous". Le monde médiatique s’emballe beaucoup trop à son sujet. J’ai entendu tant de fois "Trump sera destitué", "Trump ne finira pas son mandat", etc. C’est peut-être la raison pour laquelle Biden plaît peu : on se dit que ça va être trop calme avec lui… 

Les réseaux sociaux avaient joué un rôle important lors des deux précédentes élections. Que va-t-il en être pour celle-ci ?

Nous ne sommes plus dans la situation de l’élection d’Obama ou de Trump. La société est clivée. Le taux d’indécis est très bas : à peine deux pour cent. Les gens savent déjà pour qui ils vont voter. Dans les swing states, il y a un véritable matraquage publicitaire, mais les gens n’écoutent plus. Soit ils sont fatigués de Trump et ils veulent s’en débarrasser, soit ils le soutiennent à n’importe quel prix et veulent absolument le garder au pouvoir.

*Joe Biden. L'homme qui doit réparer l'Amérique , Jean-Eric Branaa, Nouveau Monde, 320 p., 17,90 €

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