interview

Julia Cagé: "La démocratie, c'est à qui paye gagne"

Julia Cagé est professeur d'économie à Science-Po (Paris). ©BELGAIMAGE

Qu’est devenu le principe égalitaire "une personne, une voix"? Dans nos démocraties, ce sont les préférences des plus riches qui s’imposent dans les urnes avec pour conséquence la privatisation de la chose publique. C’est ce que démontre Julia Cagé, professeur d’économie à Sciences-Po (Paris) dans "Le prix de la démocratie".

Cette étude inédite et exemplaire détaille quatre années de recherches portant sur les données fiscales et le financement de la vie politique dans une dizaine de pays, sur une période de cinquante ans. Cette recherche démontre le lien causal entre dépenses électorales et résultat des élections, non seulement aux États-Unis mais aussi en Europe: "La démocratie, c’est à qui paye gagne." Mais il reste possible de corriger cette tendance.

Le vrai sujet du livre, c’est la crise de la représentativité dans nos démocraties; les populismes en sont-ils la conséquence directe? De même qu’un mouvement comme celui des gilets jaunes?

Oui, c’est le lien entre crise de la représentation et montée du populisme d’une part et financement de la démocratie de l’autre que j’ai voulu montrer. Car les classes modestes et populaires ne se sentent plus représentées ni entendues par les partis ou les médias. D’où la poussée de l’abstention et des "populismes" ou l’apparition d’un mouvement comme celui des gilets jaunes. Et ce n’est pas en fermant les frontières qu’on résoudra ce problème de fond.

Les partis de gauche se droitisent car ils vont, eux aussi, chercher l’argent là où il est.

Mais quels liens avec le financement des campagnes électorales et des partis politiques?

Le financement de la démocratie est l’une des causes essentielles de cette crise de la représentation. Aux États-Unis, qui sont devenus une ploutocratie, il n’y a pas de limites au financement privé des partis et des campagnes. Dès lors, un cercle vicieux s’est mis en place: les élus prennent des décisions qui avantagent les plus riches, qui les ont financés, en sorte que les inégalités économiques renforcent les inégalités politiques et celles-ci renforcent d’autant plus les inégalités économiques. L’élection de 2016 est emblématique: pour la première fois depuis 1974, les élections primaires comme l’élection générale se sont déroulées sans financement public. Or, quel était le programme de Clinton? Il n’y avait pratiquement pas de mesures économiques redistributives, rien sur la taxation des hauts revenus ni sur l’augmentation du salaire minimum, donc rien sur le pouvoir d’achat des plus modestes. Clinton s’est financée auprès de Wall Street et son programme économique était très conservateur. Le seul point de division entre elle et Trump, c’était sur les questions de société. Les classes populaires ne se sentaient donc plus représentées par les démocrates. Rien d’étonnant alors à ce que désormais, selon le politiste Thomas Franck, "les pauvres votent à droite".

Les systèmes de financement de la vie politique en Europe sont-ils plus raisonnables?

En Allemagne, il n’y a pas de limites aux dépenses électorales, ni aux dons des individus ou des entreprises. Dès lors, qui finance la vie politique? En partie l’industrie chimique et pharmaceutique et l’industrie automobile. On comprend alors le dieselgate et toutes les politiques qui ont été mises en place depuis 2005 (pression sur les salaires, mise en œuvre de politiques tournées vers l’export – ce qui d’ailleurs a des conséquences au niveau européen). En Angleterre aussi, le système est assez dérégulé, et les politiques de flexibilisation ont été accélérées par le nouveau parti travailliste de Toni Blair (un parti de plus en plus financé par de riches individus et des entreprises); ce qui explique en partie la montée électorale de Ukip et le Brexit. Et en Italie, le Mouvement Cinq Étoiles a obtenu la fin du financement public de la démocratie.

Un cercle vicieux s’est mis en place: les élus prennent des décisions qui avantagent les plus riches, qui les ont financés.

La France et la Belgique sont-elles mieux loties?

La France devient aussi une ploutocratie. On a l’impression d’avoir mis des limites car le don privé aux partis est de 7.500 euros maximum par individu et par an. Ce plafond, très haut, est-il garant d’égalité politique? Au regard du salaire médian, qui est à peine plus élevé que le Smic, donner 200 ou 300 euros, c’est énorme; donner 7.500 euros, c’est tout simplement impossible! Ce montant de 7.500 euros crée donc une inégalité très forte entre les Français face au financement de la démocratie. On constate que les 10% les plus riches, qui représentent en France 33% du total des revenus, représentent plus de 53% du total des dons aux partis; il y a donc une surreprésentation des plus riches parmi ceux qui contribuent: ils donnent beaucoup plus, en proportion et en montant. En outre, ils sont remboursés à 66% par l’État, c’est-à-dire par l’ensemble des contribuables, du fait du système de réduction fiscale. Ceux qui donnent peu, eux, ne sont pas remboursés, car ils ne sont pas imposables au titre de l’impôt sur le revenu. Le système français marche sur la tête. À l’inverse, la Belgique est le pays qui est allé le plus loin dans la régulation: dons privés plafonnés à 2.000 euros, interdiction – comme en France – des dons d’entreprises, forte régulation des dépenses de campagne. Ca marche mieux qu’ailleurs et ce n’est peut-être pas étranger au fait qu’on y voie monter les écolos alors qu’en Allemagne, c’est l’AFD, en Italie, Salvini, et en France, le RN et l’abstention…

La France devient aussi une ploutocratie.

Les partis de droite sont-ils plus riches que les partis de gauche?

Oui, c’est une constante, avec des variations dans les pays selon qu’il y a, ou non, des plafonds aux dons. Les partis de droite reçoivent plus de dons privés. La logique est claire. C’est pour cela que j’ai travaillé sur les données fiscales: quand on regarde qui donne, on voit qu’il n’y a pratiquement que les plus riches qui le font, et ils ne vont pas donner à un parti de gauche qui voudrait, par exemple, une progressivité de l’impôt. On comprend aussi pourquoi les partis de gauche se droitisent car ils vont, eux aussi, chercher l’argent là où il est. Ils adaptent leurs discours et leurs programmes politiques, ainsi que je le disais avec Clinton. Ces partis de gauche se redéfinissent alors principalement sur les questions de société. On l’a vu avec le Parti travailliste de Tony Blair au Royaume-Uni, le SPD en Allemagne ou le Parti démocrate de Renzi: c’est Renzi qui a fait le Job’act en Italie – pas Berlusconi – et qui s’est donc déporté vers la droite sur les questions économiques car il était, lui aussi, en chasse des dons privés. Pour les classes populaires et modestes, il restait soit Salvini, soit le M5S.

La crise de représentativité touche donc les partis eux-mêmes?

Effectivement, quand on regarde la sociologie des élus au Parlement, elle varie très peu, entre partis de gauche ou de droite. Les partis de gauche ne sont donc plus représentatifs de leur électorat historique. À présent, ils font, en Europe et ailleurs, l’objet d’un désamour; et c’est pourquoi la gauche a implosé dans un certain nombre de pays.

Les partis de droite reçoivent plus de dons privés.

Quelles solutions proposez-vous pour modifier ces tendances?

Premièrement, limiter drastiquement le montant des dons privés: je propose un plafond à 200 euros. Car le problème d’inégalité économique crée une inégalité de représentation vu que les partis politiques ne s’adressent plus qu’à ceux qui les financent, donc à ceux qui ont de l’argent. La limitation à 200 euros supprime une partie de l’intérêt des partis politiques à ne parler qu’aux mieux lotis, pour les amener à parler à l’ensemble des citoyens.

Deuxièmement, les Bonds pour l’égalité démocratique: chaque année, via sa déclaration fiscale, chacun pourra allouer comme il le souhaite 7 euros d’argent public au mouvement politique de son choix. C’est un financement égalitaire et dynamique de la démocratie, indépendant des revenus ou du patrimoine. L’autre avantage est que, l’attribution de ces 7 euros étant annuelle, on met en place un processus de démocratie continue, qui rend possible l’émergence de nouveaux partis entre les élections. Car dans le système actuel, les montants ne sont accordés aux partis que tous les cinq ans et sur base de leur score électoral antérieur. Mais ce système n’est pas dynamique: il ne permet pas l’émergence de nouveaux partis entre deux élections, à moins, comme Macron, d’être capable d’aller lever suffisamment d’argent privé, ce qui a un impact très fort sur les politiques menées… Or la vie politique ne peut pas être figée par intervalles de 5 ans. Il y a sans cesse de nouveaux mouvements qui émergent. Il faut leur permettre d’obtenir rapidement un financement public pour ne pas se laisser corrompre par l’argent privé. Ce qui est fondamental pour moi, c’est de rendre possible l’émergence de nouveaux partis.

Le problème d’inégalité économique crée une inégalité de représentation.

Mais il faut aussi agir sur la mixité sociale au Parlement. À cet égard, vous prenez vos distances avec l’idée d’une 3e Assemblée?

Pour garantir une meilleure représentation des différentes catégories de la population, de professions, etc., une 3e chambre me semble illusoire car elle n’a pas nécessairement force de loi. Pour palier le déficit de représentation, il faut repenser la composition de l’Assemblée nationale. Je propose que, comme on l’a fait pour la parité hommes-femmes, on introduise une dose de "parité sociale". Dans mon modèle, que j’ai appelé l’"Assemblée mixte", on garde deux tiers des sièges élus comme actuellement, et pour le tiers restant, une élection à la proportionnelle sur des listes qui soient socialement paritaires, c’est-à-dire avec au moins une moitié d’ouvriers, d’employés et de travailleurs précaires.

Malgré tout, vous restez optimiste: la démocratie est une idée neuve?

Oui! Le vote des femmes, en France, ne date que de 1944! Donc on avance, doucement, mais on avance. À l’échelle de l’histoire, la démocratie vient à peine de naître. Ce dont il faut vraiment convaincre les jeunes générations.

"Le prix de la démocratie" Julia Cagé, éd. Fayard, 464 p., 23 euros.

©doc


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