interview

Julia de Funès : "La mécanique métro, boulot, dodo est mise à mal avec le télétravail et c'est tant mieux!"

©Photo News

Petite fille du célèbre acteur français, la philosophe Julia de Funès, a publié plusieurs essais* au sujet du monde de l'entreprise. Elle analyse les effets de la généralisation du télétravail suite à la crise sanitaire.

Peut-on déjà évaluer l’impact du télétravail généralisé sur le monde de l’entreprise?

Le télétravail s’est en effet généralisé. Il s’agit d’une tendance de fond qui est appelée à s’inscrire dans la durée. Ce que l’on remarque c’est que les gens sont plutôt heureux de ce changement. En France, 70 % des salariés plébiscitent le télétravail. Les salariés ont gagné en autonomie, car le télétravail représente à la fois une liberté spatiale et un gain temporel. Mais le télétravail permet  aussi et surtout une libération psychologique. Moins visible nous gagnons en liberté. Ce qui suppose une confiance de la part de la direction. Par ailleurs, selon les études de l’institut Petterson, les gens sont plus efficaces avec ce système : il y a moins de dispersion et la comédie humaine qui se joue habituellement dans les bureaux s’atténue. Depuis quelques années, on a fait du bonheur au travail une espèce de mode. Or, avec cette crise, nous venons de réaliser concrètement que ce mieux-être au travail réside en partie dans cette libération accordée aux salariés grâce au télétravail notamment.

"Les gens sont plus efficaces en télétravail : il y a moins de dispersion et la comédie humaine qui se joue habituellement dans les bureaux s’atténue."
Julia de Funès
Philosophe

Mais il y a aussi des impacts négatifs...

Oui. Les inégalités sociales sont amplifiées par le télétravail. Les logements des salariés ne sont pas toujours adaptés. Pour certaines personnes, il est difficile de concilier vie professionnelle et vie personnelle. Cela suppose une auto-discipline rigoureuse et une chambre à soi comme dit Virginia Woolf. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, loin de là.

Quelles sont les entreprises qui sont le mieux préparées à ce changement?

Celles qui ont su conjuguer une maturité numérique et un management par la confiance. Les entreprises qui fonctionnent encore avec un management vertical et paternaliste ont beaucoup plus de mal à laisser leurs salariés télétravailler. Le management et le leadership doivent donc s’adapter et se penser selon un rapport de confiance et non comme un système de contrôle. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’ y aura plus de contrôle…

Ne risque-t-on pas précisément un excès de contrôle et de surveillance avec le télétravail?

Cela dépend de la maturité de l’entreprise au sujet du télétravail. Celles qui n’y sont pas habituées redoutent encore beaucoup de choses et contrôlent par voie de conséquence. Celles qui y sont accoutumées depuis des années savent mieux faire confiance. De la même façon qu’il ne faut pas faire du présentiel pour faire du présentiel, il ne faut pas faire du virtuel pour faire du virtuel. Le virtuel n’est pas là pour se substituer au présentiel, mais pour le seconder.

"Les gens doivent pouvoir travailler d’où ils veulent et quand ils veulent. Les salariés doivent devenir les acteurs de leur vie professionnelle."
Julia de Funès
Philosophe

Quelles sont les nouvelles valeurs qu’il faut développer?

Principalement, l’autonomie. Les gens doivent pouvoir travailler d’où ils veulent et quand ils veulent.Les salariés doivent devenir les acteurs de leur vie professionnelle. La confiance est essentielle dans l’accès à l’autonomie. Si l’autre ne fait pas confiance on n’accède jamais à l’autonomie. La confiance est un pari sur l’inconnu : c’est savoir jouer avec les aléas, les incertitudes, être ouvert à l’aventure et à la contingence des choses. Ce qui n’est pas forcément évident pour un esprit rationnel. Mais la crise du covid nous a appris ça : une plus grande tolérance au risque et à l’incertitude.

Le télétravail a également des conséquences sur la mobilité...

C'est évident : l’immobilier de bureau chute en flèche, les bureaux sont moins occupés et les transports sont moins bondés le matin. En revanche, je ne crois pas que les gens vont forcément quitter les grandes villes. Il ne suffit pas d'avoir la possibilité de télétravailler pour provoquer un changement de vie. L’exode urbain reste, pour l’instant, une velléité. D’autres paramètres doivent être pris en compte, notamment la présence suffisante d’écoles, hors des grandes villes.

Mais l’activité économique autour des lieux de travail pâtit de cette situation...

Oui, d’un point de vue strictement économique, c’est un désastre. Tout l’écosystème des entreprises est affecté par cette crise. Il y a également des entreprises qui ne peuvent tout simplement pas mettre en place un système de télétravail. Mais le télétravail n’est pas en lui-même responsable de cette situation.

Dans un entretien, Jacques Attali déclarait que "le seul endroit important dans une entreprise, c'est la machine à café." Qu’en pensez-vous?

L’image de la machine à café est sympathique, mais désuète. Les réunions informelles ne constituent pas le cœur stratégique d’une entreprise. Pour élaborer un projet commun, élaborer une stratégie, c’est dans un bureau fermé que ca se joue ! Et ce sont ces moments qui sont les plus déterminants pour l’entreprise ; une mauvaise décision et il n’y a plus de salarié ni de machine à café ! Les décisions importantes ne se prennent pas de façon informelle. Les discussions informelles sont essentielles pour l’ambiance et le bien-être des collaborateurs, mais la stratégie et les enjeux financiers et économiques se jouent à un autre niveau. Minimiser cela, c’est réduire le rôle des dirigeants et des managers.

Mais justement le télétravail ne risque-t-il pas d’isoler les travailleurs?

Le télétravail n’empêche pas le retour à des relations réelles et à un travail collectif fructueux. Dans les open spaces, les employés ne se parlent pas toujours plus que dans un système de télétravail. On s’envoie un mail pour ne pas déranger le reste du plateau, on se retrouve donc en télétravail quand bien même nous sommes en présentiel ! Enfin, le fait de virtualiser les relations les rendent d’autant plus attendues et désirées. Il suffit d’être privé d’une présence pour en ressentir tout le besoin. Le fait que les gens ne se voient plus aussi souvent rend les moments de réunions plus rares et plus désirables. 

"Le télétravail n’empêche pas le retour à des relations réelles et à un travail collectif fructueux. Dans les open spaces, les employés ne se parlent pas toujours plus que dans un système de télétravail."
Julia de Funès
Philosophe

Si je vous comprends bien, le télétravail nous sort en quelque sorte du train-train du travail?

Oui, d’une certaine façon.La fameuse mécanique : « métro, boulot, dodo » se retrouve mise à mal avec le télétravail et c’est tant mieux ! Le télétravail nous force à nous organiser autrement et à remettre en question certains repères. Ca peut être aussi déstabilisant que stimulant.

Vous plaidez donc pour un équilibre entre le présentiel et le télétravail?

Oui, une forme d'hybridation. Beaucoup de choses ne passent pas par l’écran : l’émulation, l’énergie, le charisme. Le virtuel ne doit pas se substituer à la réalité.

Dans cette perspective, quel sera, selon vous, le profil de l’entreprise de demain?

L’entreprise de demain ne sera ni liberticide - le management très paternaliste des années 50/60 - ni libérée, mais libératrice. Les grandes entreprises - en France, on peut penser à Air France ou à la SNCF - ne peuvent pas être gérées de manière libérée, comme peuvent l’être certaines PME. Je crois à l’autorité, mais pas à l’autoritarisme : à un moment, il faut que quelqu’un prenne les décisions. Cependant, le maintien d’un lien hiérarchique ne signifie pas la servilité. L’entreprise libératrice sera celle qui donnera le plus d’autonomie possible au salarié, en valorisant le risque et l’échec, mais aussi en donnant du sens. Aujourd'hui, les entreprises qui ne comprennent pas le besoin d’autonomie et de sens vont droit dans le mur.

Et les mastodontes américains comme Google ou Facebook, où les placez-vous dans ce schéma?

Ces entreprises ne promeuvent qu’une liberté de façade. Ce sont des cages dorées. Tout est archi contrôlé, même si l’aménagement des bureaux, par exemple, donne une apparence fun et cool. Une entreprise libératrice, telle que je l’entends, n’a pas besoin de ressembler à Disney World…

Mais pourquoi ces entreprises fascinent-elles autant ?

Parce qu’elles créent du sens au-delà de la performance économique. Quand Elon Musk veut coloniser Mars, ça fait rêver. Quand Facebook prétend relier le monde, ça fait rêver. En Europe, nous ne parvenons pas à donner suffisamment de sens, de rêve, à travers nos entreprises.

Pourquoi nos entreprises ne font-elles pas rêver?

Nous manquons d’ambition, car nous avons très peur de l’échec. En France, on crève parfois de ne pas oser. Mais nous avons d’autres atouts : cette liberté d’esprit, par exemple, qui nous vient des Lumières. Aujourd’hui, les entreprises qui « s’américanisent » vont à l’encontre de ce qui fait l’atout majeur de l’Europe. Quoi qu’on en dise, les États-Unis restent très conformistes. Nous ne devons pas essayer de copier le modèle américain ou chinois. Il faut miser sur nos atouts : un savoir-faire, un savoir-être et une liberté d’esprit spécifiques.

*Développement (im)personnel, Julia de Funès, Éditions de l’Observatoire, 160 p., 16 €

*Ce qui changerait tout sans rien changer, Julia de Funès, Éditions de l’Observatoire, disponible uniquement en version numérique

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