chronique

L'accès au vaccin anti-Covid doit être global, généreux et rationnel

Entrepreneur en big data/AI à des fins sociétales, Managing Partner au cabinet Dalberg Data Insight

Le plan d’éradication du coronavirus par un vaccin ne peut être que global et le monde n’a pas d’autre choix que celui de la générosité. Mais attention: le progrès est une notion de plus en plus rejetée...

En 9 mois, les pays occidentaux ont subi un recul économique de 3 années. Le recul psychologique, social, culturel est encore bien plus important et encore difficile à estimer. En revanche, l’Afrique et une partie de l’Asie ont fait un bond de parfois 10 ans en arrière. Le Covid-19 a certainement rendu le monde un peu plus égoïste et moins égalitaire encore et si nous ne faisons rien, beaucoup d’entre nous en mourront et nous nous épuiserons à nous battre contre une pandémie qui se renouvellera par vagues tous les 12 mois et cela, sans compter le Covid-21 ou 22.

Pourquoi vacciner?

En 9 mois, un pangolin en Chine a tué Manu Dibango, infecté Tom Hanks et causé plus de 30 millions (sachant que le nombre réel est de l’ordre de 300 millions) d’infections et 1 million de morts à travers le monde. Même si nous ne connaissons pas encore les ravages directs et mortels du Covid-19 en Afrique ou en Asie, notamment à cause du manque de tests et de collectes de données, nous commençons à en observer les impacts économiques et sociaux indirects. Des écoles et des cliniques ferment. L’accès à la nourriture et au travail journalier devient plus difficile. L’aide internationale a tendance à se réduire. Le Fonds des Nations unies pour la population a récemment présenté un rapport mettant en avant les ravages indirects du Covid. 50 millions de femmes ne pourront pas accéder à des moyens contraceptifs si les lockdowns se poursuivent au rythme actuel. Cela engendrera 7 millions de naissances non désirées.

"Dans 9 mois, si nous ne faisons rien, nous aurons sans doute plus de 3 millions de morts et des réfugiés Covid qui s’ajouteront aux réfugiés politiques, climatiques et économiques."
Frederic Pivetta
Managing Partner of Dalberg Data Insights

Parallèlement, 1 million de cas supplémentaires de violences conjugales sont attendus chaque mois. Les progrès en termes d’égalité homme-femme et de mutilations génitales seront réduits d’un tiers par rapport à ce qu’ils auraient pu être sans la crise du Covid. Enfin, 13 millions de mariages arrangés impliquant des enfants seront indirectement causés par la crise sanitaire. Tout cela sans tenir compte de l’impossibilité pour de nombreux malades d’accéder aux soins du fait de l’interruption de l’offre médicale, que ce soit, par exemple, pour la tuberculose ou le sida. De manière générale, 300 millions de personnes supplémentaires risquent de tomber dans la pauvreté, voire l’extrême pauvreté. Dans 9 mois, si nous ne faisons rien, nous aurons sans doute plus de 3 millions de morts et des réfugiés Covid qui s’ajouteront aux réfugiés politiques, climatiques et économiques. Nous ne pourrons pas nous soigner tant que nous n’aurons pas soigné tout le monde

Qui vacciner?

Selon un scénario optimiste, l’immunité collective est une option qui coûterait près de 11 millions de vies. Dans 9 mois, nous disposerons sans doute d’un premier vaccin qui permettra de réduire l’impact du Covid. La question sera alors : qui doit recevoir ce vaccin ? Les pays riches disposeront certainement des premières doses de ce vaccin. Il faudra alors répondre à la difficile question de savoir comment prioritiser sa distribution. Faut-il donner la priorité aux plus fragiles ? Faut-il d’abord vacciner ceux qui sont en première ligne comme les infirmières et les médecins ? Mais surtout, que faisons-nous avec les pays émergents ? Même si le monde se fragmente, il restera global et le risque pandémique n’aura pas disparu. Il faudra alors vacciner 4 milliards de personnes en Afrique et en Asie dont 750 millions sont extrêmement pauvres.

"Après avoir globalisé le travail, le capital et les loisirs, globaliser la santé publique devient une question de survie."
Frederic Pivetta
Managing Partner of Dalberg Data Insights

Le monde n’a donc pas d’autre choix que celui de la générosité. Le plan d’éradication par un vaccin et la gestion de la pandémie ne peuvent être que globaux. Il devient essentiel d’investir massivement dans l’approche politique et technique en Afrique et en Asie : digitaliser la santé, préparer la vaccination, repenser la santé publique de manière globale et éviter le Covid-21 ou 22. Après avoir globalisé le travail, le capital et les loisirs, globaliser la santé publique devient une question de survie. 

Comment vacciner?

Kant écrivait qu’"il faut faire en sorte que la postérité ne cesse de s’améliorer" car c’est ce qui inspire "l’action utile", à savoir, dans notre cas, la vaccination. Malgré que nous ayons sorti des millions de personnes de la pauvreté, le progrès est une notion de plus en plus rejetée, justement parce que les gens perdent l’espoir en des temps meilleurs. De nombreuses forces poussent vers ce désespoir et une certaine perte de dignité pour beaucoup : la faible croissance économique, la mauvaise répartition des fruits des progrès techniques, l’algorithmisation de la société qui renforce ce qui nous sépare en se focalisant sur les points communs de chaque sous-groupe. Une pandémie comme le Covid exacerbe encore davantage les craintes individuelles et donc favorise une dérationalisation des raisonnements politiques et sociaux. Cet horrible cocktail demandera donc une gestion du vaccin au-delà de considérations techniques ou financières (comme les 16 milliards d'euros du plan mis en place par la Commission européenne). Par exemple, les antivax ne voudront jamais comprendre que la polio n’a pas été éradiquée en 15 ans par magie. Faudra-t-il rendre la vaccination obligatoire et donc réduire encore un peu la liberté individuelle ? Ou serons-nous capables de redonner espoir dans le progrès ?

Frederic Pivetta
Managing Partner of Dalberg Data Insights

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