interview

"L'accès des classes moyennes au luxe est très significatif"

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Auteur d'"Un ethnologue au pays du luxe", l'anthropologue Marc Abélès s'est demandé de quoi est fait cet univers, mélange d'élitisme, de richesse et de rareté.

Titulaire d’une chaire d’anthropologie à l’université de Louvain, Marc Abélès jouit d’une aura respectable par ses travaux et ses publications. Son dernier livre, "Un ethnologue au pays du luxe", l’a conduit à réfléchir sur le luxe, une matière élitiste que les "masses" cherchent à s’approprier, conduisant les riches à une réinvention perpétuelle de la notion de rareté, mais pas seulement. Une course à la distinction sans fin qui remonte au début des sociétés humaines.

Le luxe, drôle de terrain de chasse pour un anthropologue, non?

Je suis parti d’une réflexion. Je me suis intéressé au sujet à partir de travaux que je menais en Chine autour de l’art contemporain. Et notamment sur le 798 à Pékin, lieu qui était au départ un simple squat d’artistes. Le 798, dont j’ai fait un livre, est progressivement devenu le lieu le plus important de l’art contemporain. Et je me suis rendu compte que s’était tissé tout autour un ensemble de manifestations liées au luxe comme la mode. C’est ainsi que j’ai pu saisir l’intrication entre le développement de l’art contemporain et le développement exponentiel du luxe. Par ailleurs, je me suis toujours intéressé aux gens plutôt riches et qui ont du pouvoir comme à la façon dont les classes dominantes voient le monde.

Votre plongée est tout d’abord un voyage dans l’histoire. Puisque vous dites que l’idée même du luxe est une vieille préoccupation des sociétés…

Oui, on a retrouvé des objets précieux dans des tombes très anciennes associées à des gens qui avaient du pouvoir. Ce qui me frappe surtout, c’est l’universalité du phénomène du luxe à travers l’ensemble des sociétés situées dans le temps mais aussi dans l’espace. En Océanie et en Nouvelle Guinée on trouve, par exemple, des objets précieux avec une distinction très nette entre des objets de consommation et des objets de prestige ou associés à une forme de sacralité. C’est ce qui fait la distinction entre ce que j’appelle le commun et le luxe.

La publicité pour les produits Givenchy dans le métro de Hong Kong ou d’une façon plus générale pour des produits de luxe dans les aéroports, provoque un effet d’entraînement.

Vous citez le philosophe Etienne Bonnot de Condillac qui distingue trois sortes de luxe: la magnificence, la frivolité et la commodité. Ces compartiments sont-ils également universels?

C’est certain pour ce qui est du luxe cérémoniel. Le luxe de commodité est lié aux problématiques des époques où il s’agissait non seulement de s’enrichir, mais aussi d’avoir des conduites ostentatoires et de disposer de tout un affichage relevant du luxe. Ce qui signifiait que le luxe servait à quelque chose, qu’il n’était pas totalement gratuit. C’est ce que les Britanniques ont appelé la démoralisation du luxe. Lorsque l’on s’est dit, notamment au XVIIIe siècle, que le luxe était important pour l’économie et donc qu’il pouvait être commode.

Vous mentionnez un lien entre le luxe et la sexualité. Pouvez-vous expliciter?

C’est lié à la séduction, d’une forme d’amour profane. Sur ce terrain, nous sommes dans le superflu, dans le gratuit. Il s’agit là du luxe de frivolité. On peut dire aussi que la manière dont on exposait ses maîtresses ou ses conquêtes relevait en revanche d’un luxe ostentatoire.

Si on vous suit bien, le luxe est toujours à réinventer puisque les classes intermédiaires finissent par se l’approprier, comme les voitures par exemple. Mais certains éléments d’un train de vie luxueux comme l’hôtel particulier, par exemple, sont restés inaccessibles, non?

Je ne peux pas dire le contraire. Il y aura toujours des choses qui échapperont à la portée de la classe moyenne. Mais il y a quand même une évolution qui tend à briser une sorte de plafond de verre entre ceux qui avaient accès au luxe et les autres. C’est ce qui s’est passé dans la mode avec l’invention de l’accessoire. Son accessibilité chez les classes moyennes est très significative.

Dans le même ordre d’idées, vous évoquez la hantise de la banalisation et du déclassement chez les consommateurs de luxe, est-ce l’obsession des élites? Le luxe et l’élitisme vont-ils de pair?

Oui, on peut le dire. Ce qui se produit aujourd’hui, c’est une pénétration du luxe. Comme une sorte de valeur révélée pour des populations qui toute la journée via les images, via Internet, ont un rapport permanent avec le luxe. La publicité pour les produits Givenchy dans le métro de Hong Kong ou d’une façon plus générale pour des produits de luxe dans les aéroports, provoque un effet d’entraînement. Les gens du commun qui fréquentent ces lieux sont touchés par cette vision. Ce n’est donc pas seulement l’obsession des élites. Néanmoins le luxe et l’élitisme forment un attelage indéniable. Et pour s’affirmer dans l’élite, il faut pouvoir en montrer les signes.

Il peut y avoir des luxes très modestes en termes de coût, mais qui n’en sont pas moins importants pour ceux qui en jouissent.

Vous dites également que le luxe est un facteur du système capitaliste, que le luxe est "un rejeton de l’amour" et le capitalisme "un enfant du luxe". Peut-on aller plus loin et affirmer qu’il s’agit d’une locomotive pour l’économie?

C’est quelque chose qui ne peut pas s’afficher comme tel. Dans la dernière campagne présidentielle en France, quand les candidats faisaient l’éloge de succès industriels, ils n’ont pratiquement jamais parlé de l’industrie du luxe. J’en ai été frappé. Ils ont pu évoquer les Rafales ou encore les automobiles, mais l’industrie du luxe proprement dite était exclue. Alors qu’en Chine quand vous évoquez l’industrie française on va surtout vous parler de ses principaux fleurons dans le luxe. Il y a en France un problème moral à cet égard. Il n’y a pratiquement pas de littérature sur le luxe. Les sociologues en particulier, préfèrent s’intéresser à la misère du monde. Ce qui est luxueux est toujours considéré comme pas très propre. Alors que c’est une dimension très importante de l’économie dans un pays comme le nôtre ou en Italie. Il a été démontré que l’économie n’est pas liée à l’ascétisme. Le luxe a un effet positif sur l’ensemble de l’économie. Ces élites qui consomment et travaillent modifient en profondeur l’organisation industrielle.

Vous parlez des grandes marques. Comment peuvent-elles rester dans le luxe et vendre le plus possible? C’est antinomique, non? Vous dénombrez 3.384 boutiques LVMH toutes marques incluses, n’est-ce pas constitutif d’un risque de banalisation, justement?

Précisément, ils ont d’ailleurs été obligés d’en fermer y compris en Chine. L’histoire, c’est que les Chinois en avaient assez d’acheter en Chine. Ils considéraient qu’on leur vendait des choses de seconde main. Ils se sont donc mis à acheter en France ou en Italie. Mais la banalisation est un problème très important, vous avez raison. Il faut sans cesse ajouter une distinction. À tel point que le magasin Vuitton qui a été ouvert récemment place Vendôme l’a fait avec un symbole du Roi Soleil tout en faisant voisiner leurs produits avec des œuvres d’art contemporain. Et cette réorganisation intérieure s’est faite sous le signe de l’héritage de Louis Vuitton de façon à laisser croire aux gens qu’ils sont les détenteurs de cet héritage. C’est une façon d’endiguer le risque de banalisation.

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Tout votre propos est de lier le luxe à l’argent. Mais des notions comme la liberté, la culture, la paresse, l’ascétisme, la poésie, ne sont-ils pas en soi de la matière luxueuse parce qu’inabordable, du moins avec une simple carte de crédit? C’est un peu ce que vous dites d’ailleurs en rangeant aussi l’hédonisme dans ce domaine.

Vous avez raison. Quand je lie le luxe à l’argent, je fais état d’une corrélation permanente. En réalité je pense que le luxe concentre également une large part de subjectivité. Vous pouvez être attaché à quelque chose qui vous paraît luxueux simplement parce que ce sont des moments rares et qui n’impliquent pas forcément que cela se paie. Cela me rappelle un souvenir. Juste après la chute du pouvoir soviétique, à Saint-Pétersbourg au musée de l’Ermitage, je regardais les Matisse et toutes ces toiles merveilleuses. Et j’étais complètement seul, ce qui est indéniablement une forme de luxe. Il peut effectivement y avoir des luxes très modestes en termes de coût, mais qui n’en sont pas moins importants pour ceux qui en jouissent. À côté de cela, vous avez de riches Chinois qui aujourd’hui veulent se démarquer davantage en investissant dans le spirituel. Ils font appel à des gourous, des lamas, qui leur inculquent une nouvelle vision du bonheur. Ils sont même prêts à consentir des sommes très importantes pour entretenir des temples. Ils choisissent l’élévation spirituelle.

CV

  •  1950: Naissance
  • 1979 à 1995: Membre du Laboratoire d’anthropologie sociale du CNRS
  • 1995: Création du Laboratoire d’anthropologie des institutions et des organisations sociales
  • 2017: Titulaire d’une chaire d’anthropologie à l’UCL de Louvain

 

Se lancer dans le mécénat, donner, tangenterait donc le luxe absolu?

Oui, car le luxe n’a pas de prix. En revanche cette banalisation du luxe ordinaire que nous évoquions, celui qui se loge uniquement dans la consommation, contribue à diminuer son attrait. La banalisation est clairement contre-productive.

Quels sont vos luxes à vous?

J’aime bien les beaux objets, les belles voitures. Mais davantage d’un point de vue contemplatif car je n’en ai pas les moyens! Partir dans des lieux où je ne suis pas entouré de 36.000 personnes, profiter des lieux calmes. Dans la société actuelle, être un peu en retrait, oui, c’est définitivement un luxe. En tant qu’anthropologue, je me dois d’être techniquement à l’écart.

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