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analyse

L'avenir incertain de la présence nucléaire américaine en Europe

L’embarquement de la nouvelle bombe nucléaire dans sa version guidée sera possible sur les chasseurs-bombardiers F-15. ©AFP

La présence d’armes nucléaires américaines en Europe renforce la dissuasion de l’Otan. Mais qu'en sera-t-il demain? Les États européens font office de "figurants" sur cette question, la clé demeurant entre les mains des États-Unis.

André Dumoulin.

Parmi les interrogations autour des élections américaines de novembre prochain il y a celle du degré de solidarité américaine vis-à-vis de la défense européenne, de l’Alliance atlantique et particulièrement du soutien à l’Ukraine. Les exigences américaines à propos d’une plus grande responsabilité des Européens à l'égard de leur défense, à travers l’augmentation du pourcentage des dépenses de défense à hauteur de 2% et au-delà, ne sont pas nouvelles, nonobstant la volonté de Washington de maintenir à horizon prévisible une dominance doctrinale, militaire et commerciale avec les Européens.

Jusqu’à aujourd’hui, l’existence de la Politique européenne de sécurité et de défense (PSDC) est tolérée tant qu’elle ne fait pas de l’ombre à la dominance otanienne. Les pays européens membres de l’Alliance sont, du reste, les premiers à défendre cette institution, garante de la solidarité transatlantique et de la "hard security" grâce au poids américain et sa garantie interventionniste et dissuasive.

Lors du sommet de juillet 2018, il avait déjà été affirmé qu’"aussi longtemps qu’il y aura des armes nucléaires, l’Otan restera une alliance nucléaire". Dans le nouveau concept stratégique de 2022, l’Otan y rappelle qu’elle a "les capacités et la détermination à faire payer à tout adversaire un prix inacceptable, largement supérieur aux gains que celui-ci pourrait espérer obtenir".

Et de sous-entendre ainsi que de potentiels face à face assurent une dissuasion réciproque (1), chacun pouvant promettre des destructions mutuelles via des forces protégées sous eaux, en silos ou en mobilité terrestre. De plus, la Russie, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France font reposer leur dissuasion sur le "first use", à savoir l’emploi en premier de l’arme nucléaire, rehaussant d’autant la dissuasion.

L'Europe poussée dans le dos

Reste que les discours américains, à travers Barack Obama, Robert Gates, Leon E. Panetta, Joe Biden ou encore plus récemment Donald Trump, ont régulièrement insisté sur le fait que l’Europe doit devenir producteur de sa propre sécurité.

Dès lors, plusieurs questions se posent:

  1. Le tropisme américain vers le Pacifique augure-t-il un véritable pilier européen dans l’Alliance?
  2. La crise russo-ukrainienne va-t-elle renforcer le poids américain en Europe dans les programmes anti-missiles, dans la continuation du maintien des bombes nucléaires B-61 et leur modernisation historique, dans la redéfinition des facilités et installations militaires américaines en Europe orientale, dans le commerce militaire transatlantique? Va-t-elle fragiliser d’autant la question de l’avenir de la PSDC?
  3. Le changement de présidence américaine, avec l’hypothèse du retour du président Trump, va-t-il rebattre les cartes au point d’affaiblir à la fois la PSDC et l’Alliance atlantique via une politique isolationniste avérée?

La confiance entre les Russes et les Américains n’étant plus au rendez-vous, le nucléaire redevient un étalon de puissance.

L’avenir de la présence nucléaire américaine en Europe est plus une question de volonté politique qu’une nécessité stratégique, les vecteurs nucléaires américains (B-2 Spirit et son successeur le B-21 Raider) disposant d’une autonomie intercontinentale, tout comme leurs systèmes d’armes en silos ou sur sous-marins. Dans ce contexte, la réponse à un éventuel débat sur l’avenir des armes nucléaires de l’Otan sera non seulement associée à la perception que les Européens ont des forces nucléaires françaises et britanniques, mais aussi, et surtout, à l’environnement géostratégique sur le Vieux Continent.

Vers une européanisation de la dissuasion?

Depuis février 2022, la guerre russo-ukrainienne a imposé une nouvelle lecture géostratégique des plus instable. La présence d’armes nucléaires américaines en Europe renforce la dissuasion de l’Otan et garantit le principe de la "chèvre au piquet" pour les dépôts nucléaires américains dans certaines bases. Toute neutralisation/destruction des sites d’accueil des armes américaines entraînerait une riposte militaire "de même nature" ou d’ordre "conventionnel massif" visant l’agresseur. La confiance entre les Russes et les Américains n’étant plus au rendez-vous, le nucléaire redevient un étalon de puissance.

Derrière ces constantes doctrinales se cachent néanmoins bien des interrogations sur l’avenir de ces armes aéroportées américaines à capacité de théâtre (2) et la question de l’européanisation de la dissuasion.

On pourrait assister à une réduction des effectifs américains en Europe, visant à pousser à une responsabilisation croissante des Européens à l'égard de leur propre défense.

Ces bombes thermonucléaires, mais à puissance variable, peuvent armer, sous le régime de la double clef, certains avions de combat Tornado, F-16 ou F-35 des escadrilles de chasseurs bombardiers allemands, belges, néerlandais, italiens et turcs. Elles peuvent aussi être déployées sous les avions de chasse américains F-16, F-15E et bientôt F-35, stationnés sur les bases de l’US Air Force in Europe.

Les B-61, modèles 3 et 4, doivent être remplacées par une nouvelle version modèle 12 contenant certains matériaux nucléaires du modèle 4, des composants d'anciennes bombes de la famille B-61 et de nouveaux éléments de sûreté. Les F-35, acquis par certains pays européens, recevront cette nouvelle bombe. Pour la Belgique, la version nucléarisable sera à Kleine Brogel, en 2027.

Diverses options sur la table

Quels sont dès lors les scénarios nucléaires possibles?

  1. Le maintien en l’état des dépôts nucléaires et la poursuite de la modernisation des B-61. Pressions du Congrès américain, menace russe et intérêts économiques et géopolitiques américains seraient mis en évidence pour contrecarrer une politique isolationniste américaine majeure. On peut également penser au retour de nouvelles forces nucléaires à portée intermédiaire ou INF (traité dénoncé) en Europe.
  2. Nous pourrions aussi voir adopter la décision de réduire le nombre de bombes/fermeture de certains dépôts WS-3 afin de contraindre davantage de pays alliés à atteindre ou à dépasser les 2% de leur PIB en matière de dépenses de défense. Parallèlement, on pourrait assister à une réduction des effectifs américains en Europe, visant à pousser à une responsabilisation croissante des Européens à l'égard de leur propre défense.
  3. Les États-Unis pourraient décider de retirer toutes les armes nucléaires de théâtre américaines. Les chambres fortes resteraient cependant intactes afin de garantir d’éventuelles manœuvres de reconstitution. Cela aboutirait à la nécessité d’accroître le pilier européen dans l’Alliance ou de créer les conditions d’une Otan européenne. Les outils de dissuasion française et britannique deviendraient sur-visibles et créeraient les conditions d’un débat complexe, délicat et incertain sur l’européanisation (partielle) de la dissuasion nucléaire.

Au final, même si pour la plupart de ses États membres, le nucléaire est perçu au sein de l’Otan comme un facteur de cohésion transatlantique et politique, les incertitudes à propos de l’avenir du nucléaire demeureront néanmoins, car la question nucléaire de l’Otan est un domaine exclusivement associé à l’évolution de la puissance américaine, aux objectifs américains, à la politique du Congrès définie à Washington, et non aux positionnements des pays européens au sein de l’Alliance. En d’autres termes, les États européens font office de "figurants" sur cette question, la clé demeurant entre les mains des États-Unis.

André Dumoulin
Chercheur associé au Collège de Défense (École royale militaire, Bruxelles)
Chargé de cours honoraire Université de Liège

(1) Hors stocks nucléaires de réserve active ou inactive ou en voie de démantèlement, la Russie dispose d’environ 1.500 têtes nucléaires stratégiques opérationnelles sur vecteurs et 2.000 têtes nucléaires tactiques ou de théâtre inférieur à 5.500 km de portée. Les États-Unis disposent de 1.400 têtes opérationnelles et environ 500 tactiques ou de théâtre.

(2) Présence estimée d’environ 100 bombes à gravité américaines B-61 modèle 3 et modèle 4.

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