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L'économie des nuggets : une histoire du capitalisme

Comment notre monde est devenu cheap. Une histoire inquiète de l’humanité, Raj Patel et Jason W. Moore, 2018, 336 pages, 21 €.

Qu’est-ce qui symbolise le capitalisme moderne : le smartphone, l’agorithme de Google, la conquête de Mars ? Eh bien non: ce sont les nuggets. Avec leurs milliards de carcasses qui feront la surprise des futurs archéologues, ils montrent sous un autre jour les fondements, la logique et l’histoire du capitalisme mondialisé.

Le nugget, c’est ce produit " cheap " fabriqué à la tonne en exploitant une volaille traffiquée et de mauvaise qualité.

En analysant les formes de la " cheapisation " du réel à l’œuvre depuis cinq siècles, Raj Patel (économiste, ancien de la Banque mondiale et de l’OMC devenu militant) et Jason Moore (historien) proposent une analyse originale – et bagarreuse – de notre modèle économique.

La cheapisation désigne " les processus par lesquels le capitalisme transmute la vie non monnayable en circuits de production et de consommation dans lesquels ces relations ont le prix le plus bas possible ". Même ce qui n’a pas de prix reçoit une valeur marchande. Par ce processus, le capitalisme organise l’intégralité de la nature.

Sept domaines sont soumis à l’obssession du moindre coût : la nature (simple ressource), l’argent (crédit, subventions), le travail (toutes les formes d’esclavage), le "care" (ceux qui prennent " soin " des travailleurs, principalement les femmes ; voilà pourquoi le capitalisme est intrinsèquement patriarcal), la nourriture (qui doit être bon marché pour les besogneux mal payés), l’énergie (nécessaire à la production et au transport des marchandises), et jusqu’aux vies humaines (l’Indigène, le migrant).

Le Capitalocène

Car si le capitalisme n’aime pas les frontières physiques, il s’appuie sur de solides frontières conceptuelles : Société/Nature, Blancs/non-Blancs, hommes/femmes, …

De Colomb à Trump, pour fonctionner, il a besoin de cultures, d’Etats, de savants promulguant des normes : " Dans la mesure où le capitalisme grandit par ses frontières, le déploiement de la force pour s’emparer de l’argent, du travail, du soin, de la nourriture et du combustible, s’accompagne aussi de toute une idéologie " – races, genres, classes, nation.

Une histoire qui remonte au XVème siècle et que les auteurs appellent " le Capitalocène ", pour mieux souligner la responsabilité écologique et sociale de ce sytème économique qui, jamais rassasié, exploite la nature en traversant les frontières chaque fois que nécessaire, mais refuse de payer la facture.

Que faire ? Puisque " les puissants s’arrangent toujours pour appliquer leurs vieilles stratégies aussi longtemps que possible, même lorsque le changement se produit sous leurs yeux ", mieux vaut miser sur les multiples mouvements (écolos, syndicats, féministes, internantionales de paysans, Black lives matter, … ) qui luttent pour instaurer d’autres relations entre les vivants.

A cette fin, les auteurs esquissent un programme de " réparation du préjudice écologique ". Lequel doit commencer par défaire l’opposition théorique "Société/Nature", qui fonde la cheapisation de toute chose. " Et si cela sonne révolutionnaire, tant mieux. "

E.B.

Comment notre monde est devenu cheap. Une histoire inquiète de l’humanité, Raj Patel, Jason W. Moore, Flammarion, 2018, 336 pages, 21 €.

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