carte blanche

L’entrepreneuriat citoyen, fournisseur officiel en temps de crise

À travers le monde, des citoyens ont innové pour produire les masques, les surblouses, les visières indispensables au fonctionnement des hôpitaux. Au-delà de l’économie réellement collaborative, ils ont apporté un souffle d’espoir, sur une place de marché soudainement délaissée par les multinationales.

Pourquoi la Belgique n’arrive-t-elle pas après deux mois de crise Covid-19 à fournir des masques réutilisables à sa population? Est-ce une fatalité ou un mode de pensée qui démontre ses limites pendant la crise? Quelles leçons tirons-nous pour nous préparer aux futures crises économiques, énergétiques et climatiques?

Emmanuel Mossay

Initiateur & coordinateur
Opération Masks-coronavirus.Brussels

 

Deux mouvances émergent de la panique des premières semaines de pandémie dans l’approvisionnement en équipements médicaux certifiés, commandables habituellement en quelques clics, et dont la production est délocalisée en Asie depuis longtemps, avec le consentement et les investissements occidentaux. 

La prédation économique a rapidement mis à néant les règles de libres-échange et autres principes de l’OMC. Les mains invisibles ont été remplacées par des poings risibles: ceux des plus forts (l’armée américaine accaparant 2.000.000 de masques commandés par la France) ou des plus rusés (la République tchèque subtilisant une livraison de masques et respirateurs achetés par l’Italie, transformée en vaste hôpital de guerre).

Comment la Belgique, espérait-elle, avec un carnet de commandes équivalent à celui d’une ville provinciale chinoise, rivaliser avec ses alliés, devenus prédateurs?

Le court-circuit mondial a favorisé le circuit court local

Pendant ce temps, à travers le monde, des citoyens, des "makers", des dirigeants de PME, des "entre-donneurs" ont innové pour produire les masques, les surblouses, les visières indispensables au fonctionnement des hôpitaux. Au-delà de l’économie réellement collaborative, ils ont apporté un souffle d’espoir, sur une place de marché soudainement délaissée par les multinationales, devenues brusquement inopérantes face à la crise sanitaire.

Le court-circuit mondial a favorisé le circuit court local. En l’absence de consignes officielles, de normes adaptées aux stocks de matériaux localement disponibles, ces producteurs locaux "hors normes" ont validé, sans intermédiaires, les prototypes de masques et de blouses avec les médecins hygiénistes des hôpitaux, avant de livrer à ceux-ci les précieux équipements artisanaux fabriqués en flux tendus

"Sans réforme systémique, reliant les décisions politiques et leurs impacts, le "ministre des masques" deviendra le ministre des crises : économique, sanitaire, énergétique, alimentaire et climatique."
Emmanuel Mossay
Initiateur & coordinateur Opération Masks-coronavirus.Brussels

L’État fédéral a fini par lancer un marché public pour acheter des masques, avec une nouvelle norme (NBN/DTD-S65-001:2020). 80% du marché a ensuite été attribué à une société logée dans un paradis fiscal. Un achat public de 40 millions d’euros qui n’a créé aucun emploi, aucune rentrée fiscale ni création de filières économiques ou garanties d’approvisionnement en cas de deuxième vague du Covid-19.  Ces millions de masques ternissent le tableau des externalités environnementales et sociales de la Belgique.

Pourtant l’alternative locale existe. En coordonnant les capacités de production des PME et des nouveaux entrepreneurs citoyens révélés pendant la pandémie dans les dix principales métropoles, vous obtenez une production totale hebdomadaire potentielle de 1.200.000 de masques réutilisables avec un impact économique, social et environnemental positif.

"Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes avec la même pensée que celle utilisée lorsque nous les avons créés", disait Albert Einstein. Sans réforme systémique, reliant les décisions politiques et leurs impacts, le "ministre des masques" deviendra le ministre des crises: économique, sanitaire, énergétique, alimentaire et climatique.

Comment dès lors augmenter notre résilience et réduire l’impact des prochaines crises?

1) D’abord, en relocalisant les filières économiques vitales, en soutenant les expérimentations "hors normes", et le développement des filières intégrées avec des entrepreneurs citoyens, grâce à la réutilisation circulaire des ressources (déchets) locales, afin d’augmenter la résilience de l’économie réelle et locale, de l’emploi ainsi que des approvisionnements essentiels.

2) Ensuite, en repensant la relation entre les décideurs politiques, les experts et les entrepreneurs résilients pendant les crises. Au-delà de réunir les décideurs politiques et les experts, de consulter les fédérations d’entreprises conventionnelles, le Comité de crise gouvernemental pourrait aussi intégrer les producteurs-citoyens résilients et actifs pendant les crises afin de connaitre et soutenir leurs capacités de production. Co-construisons ces nouveaux protocoles collaboratifs avant les futures crises énergétiques, alimentaires, et climatiques.

3) Impliquons, enfin, les entrepreneurs citoyens dans la création des normes. Les experts peuvent élaborer des normes, mais si celles-ci sont inapplicables pour la production locale active en période de crise, comment alors renforcer l’innovation, et la résilience des filières locales dont l’importance vitale n’est plus à démontrer?

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