interview

"L'homme a toujours été dépassé par l'homme" (Bernard Stiegler)

Le philosophe français dirige actuellement l’Institut de recherche et d’innovation du centre Georges Pompidou à Paris. ©Hans Lucas

Penseur de la technique et de la révolution numérique, le philosophe français Bernard Stiegler n’est pas un intellectuel "académique".

En 2005, Bernard Stiegler a fondé Ars Industrialis, une "association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit", qui a développé une école de philosophie en ligne (Pharmakon.fr). Il dirige actuellement l’Institut de recherche et d’innovation du centre Georges Pompidou à Paris. Ce laboratoire d’idées où se croisent les disciplines vise à affronter les grands enjeux de notre temps en se donnant pour objectif principal de reprendre le contrôle des technologies de l’information et de la communication qui tendent à faire diminuer l’intelligence collective en dirigeant de plus en plus nos existences. Très actif dans le débat public, son livre "Dans la disruption: comment ne pas devenir fou?" est paru récemment en poche.

La loi sur la protection des données personnelles (RGPD) vient de voir le jour. Est-ce selon vous le signe d’une reprise en main du champ numérique par le monde juridique et politique?

Je considère que c’est très insuffisant. La question fondamentale est de changer le rapport de la société à la technologie numérique, modifier les structures des données et non seulement l’accès aux données. À l’origine, le web était un système qui devait permettre aux individus d’augmenter leur capacité d’agir, de réfléchir et de coopérer. Ce qui a très bien marché pendant longtemps. Mais cette logique n’a pas été comprise par les puissances européennes. C’est une grave faute politique. Le web est aujourd’hui minoritaire face aux plateformes (Amazon, Google, Facebook, etc.). Il n’y a pas qu’un seul "Cambridge Analytica". La question fondamentale est de redonner aux individus leur capacité d’intelligibilité. Aujourd’hui, les individus produisent de l’information en étant incités par des sites. Tout ça c’est vous qui le produisez, c’est ce qu’on vous dit du moins. Alors qu’en réalité, on pousse les individus à se conduire de façon mimétique, et on les prive de leur capacité à comprendre le résultat des données qu’ils engendrent. C’est l’allégorie de la fourmilière numérique: les individus produisent des données sans s’en rendre compte. Ils se comportent comme des fourmis. Nous sommes contrôlés par nos traces et le système gère ces traces.

Les réseaux diminuent l’intelligence collective.
Bernard Stiegler

En 1948, Norbert Wiener, concepteur de la cybernétique, prédisait déjà un état fasciste électronique qui contrôlerait les actions des individus en permanence. Ce qui est certain, c’est que le système dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui est totalisant, il produit de l’entropie – et ruine la puissance publique, c’est-à-dire politique. Or, la force de l’homme, c’est de générer de l’imprévisible. Les réseaux diminuent l’intelligence collective. Ce n’est pas pour rien que Donald Trump est le "président Twitter". Ici, à l’IRI (Institut de recherche et d’innovation du centre Pompidou), nous ne sommes pas contre les réseaux sociaux. Nous pensons qu’il faut réinventer les relations sociales dans ce contexte. Il faut réinventer les réseaux sociaux pour qu’ils soient vraiment sociaux, au sein desquels les membres savent comment fonctionne le réseau en ayant la propriété collective d’exploitation des données. Malgré leur efficacité, les Big Data tendent à diminuer la variabilité. Ce système repose sur des moyennes. Frederic Kaplan a bien montré que Google est une entreprise qui exploite le langage et l’épuise au fur et à mesure, ce qui renforce les comportements moyens et médiocres…

Ce qu’Alain Deneault appelle la "médiocratie"…

Oui, c’est ça. Ce qui fait la richesse des langues, ce sont les exceptions. L’enrichissement linguistique est un écart par rapport à un état de fait. À partir du moment où on se base sur cette logique qui calcule les moyennes, on crée une société de la médiocrité. La question est donc de développer les technologies, non pas pour valoriser l’entropie mais bien les exceptions. Il y a un boulevard pour ça, car les gens en ont marre de Facebook. À l’IRI, nous voulons développer des communautés critiques dans toutes sortes de domaines afin de créer de la valeur. Il faut que l’Europe développe un web délibératif et collaboratif. Elle en a les moyens, c’est le continent le plus riche. Nous avons un système éducatif qui fonctionne mieux qu’aux USA. Mais il manque une vision. Il faut proposer quelque chose de nouveau. Si on ne le fait pas, c’est la Chine qui le fera.

Il faut revaloriser le travail et le savoir en développant une économie de l’investissement qui inverse cette tendance entropique.
Bernard Stiegler

Que pensez-vous du rapport du député Cedric Villani concernant l’intelligence artificielle?

Le rapport ne soulève pas le problème de l’entropie. C’est pourtant le cœur du sujet. C’est très bien de dire qu’il faut relancer la recherche. On a des atouts, c’est certain. Mais ça reste trop lié au business. Il faut se placer en amont du marché en créant des technologies de rupture. En Europe, on a détruit la puissance de feu de la recherche. Il n’existe pas de vraie politique de la recherche. On se contente de suivre des dynamiques qui se développent ailleurs, aux USA et en Chine. L’Europe est en train d’être "colonisée".

Le phénomène de la cryptomonnaie prend de l’ampleur, est-ce une chance ou un danger pour un système économique déjà très fragilisé?

Il y a deux volets: le problème de la technologie de la monétarisation et puis l’économie monétaire en tant que telle, c’est-à-dire le sens de la monnaie. Je n’ai pas les idées claires et arrêtées sur ce sujet, notamment sur le lien entre ces deux aspects. Je suis convaincu que la monnaie électronique va faire disparaître la monnaie. En Chine, par exemple, on paye tout avec son smartphone. Il faut commencer par poser le problème de l’économie et de la solvabilité. À l’IRI, nous défendons une économie contributive, qui repose sur l’idée qu’il faut valoriser le travail et pas seulement l’emploi. Il faut redistribuer l’argent autrement, produire un revenu qualitatif en développant la création de savoirs dans tous les domaines en partant du principe que ceux qui savent des choses modifient l’état des choses. Aujourd’hui, l’emploi est fondé essentiellement sur des gens qui ne savent rien. Ils servent un système et des procédures. Avec les algorithmes, on n’a plus besoin d’eux. C’est pourquoi l’emploi va régresser, l’économie va devenir insolvable. Il faut donc revaloriser le travail et le savoir en développant une économie de l’investissement qui inverse cette tendance entropique. Dans ce programme de recherche, nous travaillons notamment avec la Société générale. Nous devons réfléchir à une autre forme de redistribution qui valorise le travail en prenant en compte la localité. Dans ce contexte, il faut créer d’autres monnaies que les cryptomonnaies.

Je défends que la technique est porteuse du pire comme du meilleur.
Bernard Stiegler

L’extrême droite gagne de plus en plus de terrain en Europe. Ne faut-il pas voir précisément dans cette montée du populisme, le retour d’une certaine logique de la localité?

Force est de le constater: l’incurie européenne donne raison au populisme. L’Europe est pour l’Europe une catastrophe. Comment se positionner face aux comportements de ressentiment? Je défends que la technique est porteuse du pire comme du meilleur. Il ne faut pas la rejeter. Il n’y a que l’intelligence techniquement outillée de la technique qui puisse combattre la technique. Les gens qui souffrent aujourd’hui du chômage, de la précarité ou de l’insécurité, cherchent un bouc émissaire. Plutôt que de penser, ils s’en prennent aux étrangers et votent Front national. Et puis, il y a la question de la localité, en effet. L’Europe veut homogénéiser et éliminer la localité. C’est une catastrophe. Mais il y a deux manières de penser la localité. Celle de l’extrême droite, c’est le repli sur soi et la fermeture des frontières. Une autre manière de faire consiste à penser des localités ouvertes. Ces localités devraient être reconnues comme telles. Il faut une nouvelle négociation internationale qui permette de développer d’autres rapports entre les nations sans les faire disparaître. Ceci est directement lié au projet d’un web délibératif, capable de valoriser des communautés locales, temporaires ou durables. L’Europe doit redevenir une communauté de pensée. Ce qui a fait sa force, c’était sa puissance intellectuelle: la Grèce, Rome, le Christianisme, les Lumières etc. Aujourd’hui, on a abandonné tout ça. Ce n’est pas le marché qui doit faire la loi. Le marché est mimétique, il est stupide. C’est le savoir qu’il faut revaloriser. Par exemple, qu’est-ce que la Toscane? Du savoir, partout du savoir: la nourriture, les saveurs, le paysage, etc. L’Union européenne a détruit tout ça en faisant du nivellement par le bas.

Mais comment penser dans un tel contexte de disruption? Vous avez dit quelque part: "Il faut penser vite". Qu’est-ce que ça veut dire?

Oui, c’est vrai, j’ai même dit: "Il faut penser infiniment vite". La question de la vitesse se pose aujourd’hui de manière très claire. Les ordinateurs sont plus forts en fonction analytique: ils vont plus vite que nous. Sommes-nous battus pour autant? Pas du tout, car la fonction synthétique ne se calcule pas. Il faut créer des bifurcations. Ces bifurcations se fondent sur l’intuition qui est autant l’apanage du mathématicien que du joueur d’escrime…

L’Europe est pour l’Europe une catastrophe.
Bernard Stiegler

Ce serait là le propre de l’homme?

Je ne m’intéresse pas à la question de l’homme mais à la pensée. L’homme a toujours été dépassé par l’homme. Je pense qu’il faut être capable d’utiliser les algorithmes dans les limites de ce qu’ils peuvent faire sans oublier que nous possédons une capacité à changer le monde par délibération. Dans l’Anthropocène plus que jamais, il faut cultiver cette capacité. Il y a quelque chose qui n’est pas de l’ordre du calculable, mais bien de l’ordre de la création de conditions initiales, d’un changement d’échelle de la pensée.

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