carte blanche

La crise a-t-elle sonné le glas de la primauté à l'actionnaire?

La crise a sonné le glas d’un capitalisme actionnarial lentement affaibli au cours de cette dernière décennie, au profit de l’émergence d’une vision plus partenariale, fondée sur la raison d’être de l’entreprise.

Il y a cinquante ans, quelques années avant de recevoir le prix Nobel d’économie, Milton Friedman déclarait dans un célèbre article du New York Times que la seule responsabilité sociale d’une entreprise était d’augmenter ses profits. Cette théorie du capitalisme est fondée sur la primauté de l’actionnaire dans la société par actions, moteur économique de l’organisation, aux seuls intérêts duquel l’entreprise doit répondre.

Sandra Gobert. ©Kristof Vadino

Cette primauté de l’actionnaire dans la société ne semble pas avoir survécu au coronavirus. La crise a sonné le glas d’un capitalisme actionnarial lentement affaibli au cours de cette dernière décennie, au profit de l’émergence d’une vision plus partenariale, fondée sur la raison d’être de l’entreprise. En effet, les galaxies des émetteurs et des investisseurs convergent peu à peu vers une plus grande prise en compte des intérêts de l’ensemble des parties prenantes au cœur de la stratégie des entreprises.

Comment cette nouvelle vision réagit-elle au « test » Covid ? La pandémie a révélé que le véritable rôle de l’entreprise est de faire œuvre d’agilité et de créativité pour répondre aux besoins divers des parties prenantes et que le profit nécessaire pour sa survie découle de cette création de valeur durable. À de nombreux égards, le monde de l’entreprise a fait preuve d’initiative, d’ingéniosité et de solidarité en proposant des solutions, en s’adaptant et en s’efforçant de maintenir l’approvisionnement des produits et services essentiels.

Maximiser les profits passe au second plan

Philippe Lambrecht. ©doc

Bornons-nous à citer quelques marqueurs de cette tendance. En 2019, la grande majorité des fonds vendus en Belgique étaient ESG (NDLR: pour Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance). Fin juillet 2020, 27,5% des fonds belges existants étaient estampillés du label «Towards Sustainability» élaboré par Febelfin en 2019, à la tête du «tracing» de l’investissement socialement responsable (ISR) en Europe. Tout aussi remarquable, il y a un an, de l’autre côté de l’Atlantique, 181 CEO des plus grandes entreprises des États-Unis ont appelé à un «stakeholder capitalism», mettant au second plan la seule maximisation du profit pour les actionnaires.

Qu’en est-il alors sur le plan financier ? Selon plusieurs études, dont celles du World Business Council for Sustainable Development et du géant BlackRock, la prise en compte des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) permet aux entreprises de se montrer plus résilientes et plus compétitives à travers les crises, grâce à une meilleure maîtrise des risques.

"La pandémie a révélé que le véritable rôle de l’entreprise est de faire œuvre d’agilité et de créativité pour répondre aux besoins divers des parties prenantes et que le profit nécessaire pour sa survie découle de cette création de valeur durable."

Pour le Secrétaire général de Danone, récemment invité à s’exprimer sur le sujet, il ne s’agit pas seulement d’un impératif moral ou éthique, mais d’une véritable nécessité pragmatique pour continuer à attirer et retenir les talents et répondre aux attentes des investisseurs.

Et le droit dans tout ça ? En droit belge, la prise en compte des intérêts des parties prenantes a été récemment renforcée. Ainsi, l’article 1:1 du nouveau Code des sociétés et des associations permet aux sociétés d’inscrire dans leurs statuts la poursuite d’autres buts que la création de valeur pour les actionnaires. De plus, le Code belge de gouvernance d’entreprise (Code 2020) inscrit la création de valeur durable au cœur de la stratégie des sociétés cotées belges et promeut une « approche inclusive, qui équilibre les intérêts et les attentes légitimes des actionnaires et ceux des autres parties prenantes » (Code 2020, 2.1 et 2.2.).

Concrètement, ce cadre souple et responsabilisant a par exemple permis à la société belge IBA de mentionner dans ses statuts que ses objectifs « incluent le fait d’avoir, dans le cadre de l’exercice de ses activités, un impact positif significatif sur toutes ses parties prenantes (« stakeholders »), notamment les patients, ses actionnaires, ses employés, ses clients, la société et la planète ». C’est également l’étape franchie par le groupe français Danone, qui a endossé en mai le statut d’entreprise à mission.

Exercice d'intelligence collective

Pour tenir compte des intérêts des parties prenantes, la société doit dialoguer avec elles. C’est pour cela que Danone a établi un comité de mission composé d’une dizaine de représentants des différentes parties prenantes. Cet organe consultatif est chargé de suivre l’exécution des engagements pris par Danone. En étant capable de mieux identifier les attentes de chacun et d’anticiper les changements, cet exercice d’intelligence collective contribue à une création de valeur durable pour toutes les parties.

"C’est en intégrant dans leur stratégie la prise en compte des intérêts de toutes les parties prenantes que les sociétés répondront aux défis gigantesques de notre temps, dans les matières sociales, environnementales et de gouvernance."

Notre système permet déjà une telle approche souple, collaborative et responsabilisante. Il poursuit les objectifs exprimés par la Commission européenne dans le cadre de son initiative en matière de gouvernance d’entreprise durable, tout en étant sans doute moins interventionniste que ce à quoi songe la Commission et permettant l’installation d’une gouvernance évolutive nécessaire à une économie innovatrice et dynamique.

C’est en intégrant dans leur stratégie la prise en compte des intérêts de toutes les parties prenantes que les sociétés répondront aux défis gigantesques de notre temps, dans les matières sociales, environnementales et de gouvernance.

Sandra Gobert, Executive Director Guberna
Philippe Lambrecht, Administrateur-secrétaire général de la FEB et professeur de droit financier et de gouvernance d’entreprise à l’UCLouvain

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