"La gauche doit faire son examen de conscience" (Carlos Crespo)

Selon Carlos Crespo, il n'existe pas de remède miracle contre la propagande de Daesh. ©Hadrien Duré

"La gauche a sans doute commis des erreurs et doit faire son examen de conscience." C’est ce que déclare Carlos Crespo, président du MRAX, organisation antiraciste qu’il compte d’ailleurs quitter en 2019. Il est aussi le gendre de feu Philippe Moureaux, ancien bourgmestre de Molenbeek dont la fille a repris l’écharpe mayorale. Crespo signe à titre personnel un ouvrage sur Daesh et, en particulier, sur le communautarisme qui a permis à cette organisation terroriste de séduire certains jeunes issus de l’immigration.

Bien que défaite militairement, pourquoi Daesh exerce-t-elle encore un tel pouvoir de fascination?

Depuis 2016, les départs pour la Syrie se sont taris, mais l’organisation exerce toujours un pouvoir de fascination auprès de certains jeunes. Elle offre une grille d’analyse toute faite de la société et offre une absolution pour les méfaits commis par certains délinquants. Pour des jeunes en manque de repères ou désocialisés, Daesh offre un engagement collectif qui tranche avec l’individualisme qui caractérise notre société. En ce sens, Daesh est un projet d’une radicalité inouïe au plan politique et religieux.

Comment contrer la propagande de Daesh sur les réseaux sociaux?

Il n’existe pas de remède miracle. Il faut déconstruire leur discours de propagande, montrer l’ampleur des horreurs commises et la nature totalitaire de ce projet. Un certain nombre de jeunes, partis en 2013, pensaient faire de l’humanitaire contre le régime de Bachar el Assad. Il convient aussi de travailler sur les angles morts de notre démocratie, à savoir les écarts entre les grands principes d’égalité et leur application. On proclame les principes de liberté et d’égalité, mais si certains jeunes se considèrent comme des citoyens de seconde zone, on obtient un terreau favorable pour des recruteurs qui leur expliqueront qu’il n’y a pas de place pour eux dans notre société.

Le communautarisme résulte de la mise à mal des mécanismes de solidarité et du triomphe de l’individualisme.
Carlos Crespo

La gauche ne porte-t-elle pas une responsabilité dans la montée des communautarismes?

La gauche a toujours éprouvé un malaise à aborder les questions de terrorisme et de sécurité qu’elle a eu tendance à minimiser. La gauche doit faire son examen de conscience et se réapproprier ces questions. Par contre, si des gens d’une même origine se rassemblent dans un même quartier, ce n’est pas la faute de la gauche. Il faut distinguer les causes et les conséquences. Le communautarisme résulte de la mise à mal des mécanismes de solidarité et du triomphe de l’individualisme. Certaines situations sont imputables tant à la gauche qu’à la droite, comme les prisons qui sont devenues des foyers de radicalisation. Ou encore les agissements de certaines officines à la solde d’intérêts étrangers, comme la Grande Mosquée de Bruxelles.

Est-il cohérent de critiquer le Te Deum tout en s’accommodant parfaitement de la religiosité affichée des musulmans pratiquants?

J’évoque le Te Deum parce que je m’étonne de voir certains se précipiter à cette cérémonie et tenir ensuite des discours sur l’importance de la laïcité. En tant que démocrate, je défends l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme sur la liberté religieuse. Mais en tant que progressiste, j’estime qu’il faut combattre ceux qui détournent cette liberté religieuse pour restreindre les droits fondamentaux. Le défi est de combattre les réactionnaires religieux tout en respectant les règles démocratiques.

La laïcité n’est pas un mitigeur de religiosité.
Carlos Crespo

Êtes-vous favorable à l’inscription de la laïcité dans la Constitution belge, comme certains le préconisent?

Il faut d’abord se mettre d’accord sur le concept de laïcité et sur l’esprit de la loi de 1905. La laïcité n’est pas un mitigeur de religiosité. C’est un moyen de séparer l’Église et l’État et de garantir un certain nombre de libertés fondamentales. La loi de 1905 a été une formidable avancée pour notre société, mais je redoute une surenchère populiste. La tolérance de certains est fluctuante et évolutive. Je pense du reste que l’on n’arrivera pas à faire de la Belgique un État laïc comme la France. Plutôt que d’inscrire la laïcité dans la Constitution, il me semble plus efficace de bétonner certaines avancées qui déplaisent aux religions, comme le mariage pour tous ou la liberté pour la femme de disposer de son corps.

Entre le communautarisme anglo-saxon et l’assimilation à la française, où va votre préférence?

Les deux concepts ont leurs avantages. Le modèle anglo-saxon porte une grande attention au droit à la différence. Le modèle français a pour volonté d’émanciper la société des groupes de pression d’inspiration religieuse. Pour ma part, je plaide pour une troisième voie qui combine émancipation sociale, consolidation des droits individuels et construction d’un récit national où chacun puisse trouver sa place.

Il faut sortir de la logique moralisatrice qui oppose les gentils multiculturalistes aux méchants anti-multiculturalistes.
Carlos Crespo

Le multiculturalisme que vous défendez n’alimente-t-il pas le vote populiste?

Il faut sortir de la logique moralisatrice qui oppose les gentils multiculturalistes aux méchants anti-multiculturalistes. Le multiculturalisme n’est ni un bien ni un mal. C’est une réalité qui découle des flux migratoires. Le populisme provient d’une exacerbation de l’identité et il se trouvera toujours des opportunistes pour instrumentaliser cela. En ce sens, Daesh et le Front National sont des alliés objectifs.

Que répondez-vous au reproche fait au MRAX de se mobiliser davantage pour défendre les musulmans que d’autres minorités de Belgique?

C’est faux. Je mets au défi quiconque victime de racisme de prouver qu’il n’ait pas été soutenu par le MRAX dans sa démarche. Nous nous sommes mobilisés pour Cécile Djunga mais aussi contre Jan Tollenaere pour ses propos antisémites et négationnistes à la VRT. Le racisme est un phénomène global.

"En finir avec Daesh", Carlos Crespo, éd. Couleur Livres, 142 p., 16 euros.

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