chronique

La technique de la commande de pizzas

Entrepreneur et auteur

S'agissant de son plan de relance, la Belgique ne s’honore pas de ses clés d’attribution particratiques et de ses saupoudrages.

Dans sa biographie, publiée en début d’année, l’ancien président américain Barack Obama relate les premiers jours de sa présidence, plongés dans l’incendie de la crise financière de 2008-09. Le contribuable américain était alors appelé à déverser des centaines de milliards de dollars pour contenir les flammes.

Jean-Yves Huwart. ©doc

Dans le Bureau ovale, l’ancien Commander in Chief narre un entretien tenu avec Larry Summers, le directeur du Comité National Economique : “Monsieur le Président, lui dit ce dernier, je vais être honnête : les projets d’investissements prestigieux, comme un nouveau système de contrôle aérien hautement intégré ou un réseau électrique intelligent, ce sont des projets extrêmement complexes. Ils seront longs à mettre en oeuvre. Pour relancer l’économie, l’argent doit tomber dans les poches des gens le plus vite possible. Réparer les routes, distribuer des coupons d’alimentation, accorder des réductions d’impôts… Ce n’est pas super-sexy, mais ce sera beaucoup plus efficace.”

L’administration Obama a réparé les routes et accordé des réductions d’impôts. Les Etats-Unis ont évité la dépression économique. Deux ans plus tard, l’économie américaine rugissait à nouveau…

Le principe est noble, mais...

Les membres du gouvernement DeCroo ont-ils lu la biographie de Barack Obama ? Nul ne sait. En tout cas, le Secrétaire d’Etat fédéral à la Relance, Thomas Dermine, a brandi le même argument que Larry Summer, lors de la présentation des projets sélectionnés dans le cadre du plan de relance belge. “Nous avons besoin de projets mûrs pour être mis en oeuvre rapidement, afin que l’argent irrigue au plus vite l’économie et que le plan d’investissement soutienne la relance”, a-t-il dit.

“Régions, partis, communautés… Qui veut quoi ? Merci de nous faire parvenir votre commande."
Jean-Yves Huwart
Entrepreneur et auteur

Le principe est noble. Mais en Belgique, il justifie les perversions classiques.
Plutôt que de définir un nombre limité d’axes se supportant mutuellement et d’exiger l’articulation des projets entre eux, le gouvernement a procédé comme d’habitude, en pratiquant la technique de la commande de pizzas.

Dialogue reconstitué : “Régions, partis, communautés… Qui veut quoi ? Merci de nous faire parvenir votre commande. Et merci d’apporter du “prêt à l’emploi”, pour autant que cela colle avec l’une des très larges catégories définies par l’Europe même au chausse-pied. Ces bureaucrates de la Commission veulent juste qu’on coche les cases correctement, afin de se couvrir.”

Vieille méthode, résultats décatis

Vieille méthode. Résultats décatis. En particulier du côté belge francophone.
Les “pizzas Anchois” ou “pizzas Hawaï” ont pris la forme de projets “mûrs” qui n’espéraient plus être financés, ressortis des tiroirs grâce au miracle européen.
Beaucoup ont glosé sur les échafaudages du Palais de justice de Bruxelles qui se retrouvent dans la liste. Mais d’autres projets fossiles ont soudain retrouvé vie, à l'instar de l'improbable déploiement d’un TGV dit “Fret” à partir de l’aéroport de Bierset. Cette idée vieille de 20 ans, qu’on attendait déjà en 2012, n’a jamais réussi à démontrer sa rentabilité. Elle semble remise sur les rails grâce au plan de Relance belge décidément peu regardant.

"Charleroi bat le record de l'extravagance avec le projet de développement d’un incubateur d’innovation géant, A6K/E6K."
Jean-Yves Huwart
Entrepreneur et auteur

Revenu des années 70, également, l’extension du vétuste métro de Charleroi, héros des Travaux inutiles du journaliste Jean-Claude Defossé, dans les années 80. Mais Charleroi bat le record de l'extravagance avec le projet de développement d’un incubateur d’innovation géant, A6K/E6K. Le plan de relance lui allouerait la somme astronomique de 105 millions d’euros! Ce montant équivaut à un tiers du prix actualisé de la peut-être future gare de Mons, dans une région qui croule déjà sous les structures de soutien aux entrepreneurs, aveuglément financées par les fonds européens FEDER au Hainaut. L’e-Campus de Tournai, par exemple, l’un de ces outils publics d’accompagnement assume un rôle proche du projet A6K/E6K.

Redondance

Rudy Demotte, l 'ex-bourgmestre de Tournai, n’a d’ailleurs pas manqué de relever cette redondance, non sans amertume. Avec une différence de taille : l’e-Campus tournaisien a coûté 4,9 millions d’euros, 20 fois moins que le pharaonique budget prévu pour l’incubateur carolo, pour une mission a priori relativement similaire.
D’où sort ce projet d’incubateur (trop) géant pour la région ? Bénéficie-t-il du fait que le Secrétaire d’Etat à la Relance dirigeait auparavant la cellule qui devrait le piloter ? Est-ce parce que les fonds européens offrent l’occasion de payer à bon compte une rénovation urbaine au profit du bourgmestre de la ville, par ailleurs président du parti ?

"Le drame dans la séquence de la sélection des projets à financer par les fonds européens de relance, c’est que les marchandages d’alcôve ne semblent pas une pratique seulement belge."
Jean-Yves Huwart
Entrepreneur et auteur

Le drame dans la séquence de la sélection des projets à financer par les fonds européens de relance, c’est que les marchandages d’alcôve ne semblent pas une pratique seulement belge. Ils se déroulent dans d’autres Etats-membres de l’Union européenne. Au Parlement européen, certaines petites listes, qui ne sont pas impliquées dans les discussions gouvernementales de leurs pays, commencent à tirer la sonnette d’alarme quant aux méthodes de sélection des projets.

La Belgique ne s’honore pas de ses clés d’attribution particratiques et de ses saupoudrages. Mais le mal est d’abord dans le manque de contrôle et les limites du mode d’allocation des fonds européens au niveau de la Commission européenne. Et cela ne date pas d’hier. Le Hainaut en sait quelque chose.

Jean-Yves Huwart
Entrepreneur et auteur

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