"La vacance du pouvoir, cela plombe l'économie." (Danielle Knott, DRH de Carmeuse)

Avant de travailler chez Carmeuse, la DRH a tenté le Barreau où, lassée de subir la versatilité de son patron, elle claquait la porte après 5 ans pour rejoindre le milieu de l’entreprise "par curiosité". ©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo avec Danielle Knott, DRH chez Carmeuse et CEO de TECforLime

Le Geko, un bar à vin presque plein dans la banlieue de Bierges, 17h45. On ne la croyait pas, la patronne, quand elle nous disait au téléphone qu’à cette heure-ci, il risquait déjà d’y avoir pas mal de bruit. De fait, c’est l’heure de pointe et on fait presque la file pour attraper une table. À croire qu’en Wallonie, on pose plus tôt les stylos pour aller boire un pot qu’on ne le ferait à la capitale.

Initialement, nous devions retrouver la DRH de l’année dans un restaurant bruxellois néo-branché où, dit-on, la cuisine est "dingue" mais le personnel moins sympa. À choisir, on se dit qu’on est nettement mieux ici, entre des gens qui se plaisent à se taper des apéros en s’enfilant des tapas dans un bar tamisé plutôt que dans un décor minimaliste et frisquet, à boire du vin vivant ou du jus pressé avec les pieds.

Un bon DRH, c'est celui qui parvient non seulement à mettre la bonne pièce au bon endroit, mais aussi celui qui anticipe les besoins de demain de la boîte.
Danielle Knott
DRH chez Carmeuse, CEO de TECforLime

Ici, le personnel – très gentil – virevolte entre le feu presque ouvert et la cave à vin, illuminée comme une cathédrale, histoire de ne pas la louper. Pour continuer dans le cliché, on remarque que le premier verre – de bière pour les messieurs et de vin pour les dames – touche déjà à sa fin. Un rapide coup d’œil nous apprend aussi que le dress code messieurs, c’est jeans et chemise, à gros carreaux pour les moins de 40 ans et à tout petits quand ils ont passé la cinquantaine. Entre les deux, ils s’essaient à l’uni.

Pile à l’heure, arrive Danielle Knott, une jolie femme à qui l’on donnerait facilement 40 ans. Le genre Sharon Stone, en moins vulgaire et l’air plus intelligent. Plus classique aussi, dans son ensemble pantalon de velours, couleur vieux rose, rehaussé par une paire de baskets pour la modernité. Sur le nez, des lunettes rondes à baguettes bleues qui, de loin, évoquent Françoise Nyssen, plus jeune et en version américaine.

Le monde entier à Bierges

La résistance, c’est la peur de l’inconnu et c’est humain…
Danielle Knott

C’est un endroit qu’elle connaît bien, pas très loin ni du bureau ni de la maison. C’est ici qu’elle emmène ses collègues étrangers, pour y prendre un "apéro tôt", avant de rejoindre le restaurant attenant, pour "y manger tout aussi tôt", "surtout les Américains et les Asiatiques. Pour eux, dîner à 18h, c’est sacré". C’est l’avantage des gros groupes internationaux dont l’actionnariat est 100% belge et familial. "C’est le monde entier qui se déplace à Bierges", s’amuse-t-elle un peu.

Elle, Carmeuse, cela fait 21 ans. Avant, c’était le Barreau où, lassée de subir la versatilité de son patron, elle claquait la porte après 5 ans pour rejoindre le milieu de l’entreprise "par curiosité". Couronnée du titre de DRH de l’année (Trends Tendance 2019), elle explique qu’un bon DRH, c’est celui qui fait grandir à la fois la personne et l’entreprise, celui qui parvient "non seulement à mettre la bonne pièce au bon endroit mais aussi, celui qui anticipe les besoins de demain de la boîte".

5 dates clés
  • Qui: DRH chez Carmeuse et CEO de TECforLime.

  • 1987: Après une vie d’expat avec mes parents, je rentre seule en Belgique pour faire le droit. Je ne connaissais personne, encore moins mon pays, un vrai choc des cultures.
  • 1993: Je termine l’ULB. Je me marie et je prête serment au Barreau.
  • 1994: Mon premier enfant, et deux ans plus tard, le second. J’ai adoré être une maman jeune.
  • 1998: J’arrive chez Carmeuse. Dix ans plus tard, j’entre dans le comité exécutif, avant de devenir CEO d’une business unit.
  • 2018: La mort de mon père. Nous étions excessivement proches, une immense douleur.

 

 

Ah, le futur. Vaste sujet. En filigrane, l’IA et fatalement le remplacement des travailleurs par des machines. Elle en profite pour expliquer que chez Carmeuse, on planche dur pour faire évoluer les jobs et orienter les personnes vers d’autres fonctions, même si pour certains, le message est très difficile à entendre et ça, elle peut le comprendre. "La résistance, c’est la peur de l’inconnu et c’est humain…" Par contre, en regardant les licenciements de certaines grosses entreprises, elle pense quand même que la situation n’a pas été correctement anticipée, sans compter les secteurs où l’impact des technologies est bien plus rapide qu’ailleurs. "Du jour au lendemain, pour elles, c’est crève ou licencie."

Les débats un peu tarte à la crème

Nez sur la carte, elle lâche que si elle pouvait payer un verre à n’importe qui, ce serait sans hésitation à Michelle Obama. Elle est d’ailleurs en plein dans sa bio. "Elle m’impressionne beaucoup. Naître dans la banlieue difficile de Chicago et se retrouver première dame, vive le rêve américain." Mais plus encore que son parcours, Danielle Knott trouve admirable que Michelle n’ait jamais joué ni sur son sexe, ni de sa couleur. "Vous savez, jeune, j’étais bien plus féministe qu’aujourd’hui. Je dois bien avouer que les quotas, comme les mesures de discriminations positives, je trouve que c’est très tarte à la crème comme débat. Je comprends le but, il est noble, mais j’ai des doutes quant à la compétence des personnes que l’on favorise. Il y a un risque que ce ne soit pas les meilleures."

Je dois bien avouer que les quotas, comme les mesures de discriminations positives, je trouve que c’est très tarte à la crème comme débat.
Danielle Knott

Pour la DRH, si une femme veut y arriver, elle y arrivera toujours, pas besoin de quotas pour lui permettre d’accéder au CA, explique-t-elle, avant de poursuivre sur le fait qu’en choisissant un candidat, on est forcément discriminant. "Pourquoi telle personne ou pas une autre? Lorsque nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, il se passe toujours quelque chose. De bien, de moins bien, c’est comme ça parce que nous restons avant tout des êtres humains. Mais est-ce pour autant de la discrimination?"

Un sport national

©Kristof Vadino

Verre de vin blanc dans la main, elle poursuit sur le fait qu’en matière de politique antidiscrimination, les champions restent tout de même les Américains, qui vont jusqu’à interdire de mentionner l’âge sur les CV. "Délirant, car on se retrouve à faire des calculs en fonction du parcours professionnel pour avoir un ordre d’idée de son âge. C’est normal, surtout quand on cherche à remplacer une personne qui part à la pension et dont on espère que le remplaçant reste longtemps."

Maintenant, sur le CV sans nom, elle serait plutôt pour. Tant l’origine du nom et la photo du candidat peuvent constituer, chez certains employeurs, un frein à l’engagement. "Mais de grâce, ne légiférons pas, contrôlons mieux, contrôlons plus mais surtout plus de lois supplémentaires", conclut-elle alors. Contrôler les dérapages, c’est un peu le même problème qu’avec le chômage. Elle vise ceux qui en font une carrière tout en prestant des à-côtés. "Tromper l’État, c’est tout de même le sport national ici. Cependant, au-delà du contrôle, c’est surtout en amont qu’il faut agir, en investissant plus dans les filières non-universitaires et les métiers en pénurie. C’est noble aussi ces métiers. Sans compter qu’aujourd’hui, un bon ouvrier qualifié vit mieux qu’un avocat."

Que buvez-vous?
  • L’apéro: Toujours du blanc, sauf avec les amis, en vacances, où je prends un mojito. C’est plus festif.
  • À table: De moins en moins de rouge, de plus en plus de blanc.
  • Dernière cuite: Je n’en suis pas fière. Récemment, je me suis laissée entraîner par les enfants d’amis en pensant que je tiendrais mieux qu’eux, j’ai perdu.
  • À qui payer un verre: À Michelle Obama, l’incarnation du rêve américain.

Et pour terminer sur tout ce qui, socialement, plombe un peu l’État, c’est une Danielle Knott très en verve qui parachève sur le dossier des pensions. "Récemment, j’ai été confrontée à quelqu’un qui me dit être prêt à partir, à 57 ans. Je regrette, mais pour moi, c’est non. On est encore très bien à cet âge-là, comme beaucoup à 67 ans. C’est aberrant de mettre ces gens à la retraite. Je suis d’accord sur les métiers extra-pénibles, sauf que ceux qui le sont vraiment sont nettement moins nombreux que ce que prétendent les acteurs sociaux."

DRH un jour, DRH toujours

Récemment, j’ai été confrontée à quelqu’un qui me dit être prêt à partir, à 57 ans. Je regrette, mais pour moi, c’est non.
Danielle Knott

Une heure après le début de cet apéro, alors que la table voisine vient d’attaquer des gins, le verre d’Entre-Deux-Mers de Danielle Knott, lui, n’a presque pas bougé. Elle confie d’ailleurs être tout à fait capable de faire durer un seul verre durant tout un dîner. Après ce tour d’horizon, on finit par atterrir sur la politique. Si notre DRH est nuancée sur tout une série de sujets, là-dessus, elle est formelle: "la vacance du pouvoir" et le cirque pour constituer des majorités, "cela plombe l’économie! Dans l’immédiat, on ne le voit pas, mais à terme, nous le paierons très cher par rapport aux autres. Regardez le biofuel, les Hollandais, eux, n’attendent pas, ils y sont déjà." Quant à l’image que nous renvoyons au monde, "on n’en parle même pas! On passe vraiment pour des rigolos".

Avant de la quitter, nous lui proposons de jouer au jeu favori des DRH quand ils reçoivent des candidats, le fameux coup de "la baguette magique". Version apéro, ça donne: si vous pouviez changer trois choses en politique, quelles seraient-elles? Malgré sa surprise, les réponses fusent: "Déjà, une refonte complète de l’enseignement pour un système unique et laïque. J’abolirais aussi le clivage nord-sud. Je mélangerais les deux dans une marmite. Et enfin, j’aurais moins de ministres mais je les paierais mieux." DRH un jour, DRH toujours.

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