chronique

Le mauvais plan de Paul Magnette

Co-fondateur et économiste, Orcadia Asset Management

Est-ce vraiment la bonne manière de faire débat en jetant le discrédit sur celui qui objecte ou se montre critique?

Etienne de Callataÿ. ©Tim Dirven

Ce n’est pas parce que le 1% le plus riche pollue plus que la moitié la plus pauvre de la planète que ce 1% est responsable de plus de 50% de la pollution planétaire ou que s’en prendre à la pollution de ce 1% suffira pour résoudre les défis environnementaux.

Je m’étais permis de reprendre M. Magnette sur cette erreur de raisonnement dans ma chronique d’avril dernier. Et ce mois-ci, je vais encore me permettre d’encore m’en prendre à certains de ses propos.

Il ne s’agit en rien de viser l’homme, qui est intelligent et qui, pour commencer, a cette qualité qui devrait être un prérequis pour tout acteur politique fédéral, à savoir être bilingue. Non, le propos est d’en appeler à une plus haute éthique dans le discours politique, et cela en pointant une double déclaration dans l’Echo du 5 juin dernier du Président du premier parti politique francophone.

Un million et demi d’euros par emploi créé, cela fait en effet assez cher!

Interpelé sur les objections que des économistes, et le journaliste de citer Geert Noels, formulent à l’encontre de l’analyse de Stephanie Kelton, autrice du «Mythe du déficit», il répond par «Geert Noels n’est pas un économiste flamand, c’est un conseiller financier qui travaille pour les grandes puissances». Jeter le discrédit sur celui qui objecte et invoquer des forces occultes, est-ce la bonne manière de faire débat?

Négation de l'expertise

Ce n’est pas tout. Dans la même interview, M. Magnette est interrogé sur le fait que « selon le Bureau du plan, le plan de relance piloté par Thomas Dermine ne créera pas beaucoup d’emplois ». Pour mémoire, il est question de quelque 4.000 emplois au départ d’un plan d’environ 6 milliards d'euros. Un million et demi d’euros par emploi créé, cela fait en effet assez cher ! Le Président du PS et bourgmestre de Charleroi réagit comme ceci : « Avec tout le respect que j’ai pour le Bureau du plan, ses estimations sont toujours un peu au doigt mouillé ».

En niant l’expertise, n’est-ce pas céder aux mêmes sirènes que celles qui ont fait le triste succès de Donald Trump?

La réponse aurait pu – ou dû – être que le but du « Plan national pour la reprise et la résilience » n’est pas de créer le plus vite possible le plus grand nombre d’emplois mais, au lieu de parler de l’objectif poursuivi et des contraintes de l’action publique, la réponse a été la négation de l’expertise. N’est-ce pas céder aux mêmes sirènes que celles qui ont fait le triste succès de Donald Trump ?

Et ceci se double d’un autre problème fondamental. Nous le savons tous, un exercice de simulation n’est jamais parfaitement exact mais celui effectué ici par cet organe public qu’est le Bureau du Plan n’a de sens que s’il entre en ligne de compte dans la décision.

L'arme du discrédit

Si l’exercice est trop imparfait pour être pertinent, alors de deux choses l’une : soit il s’agit de réformer le Bureau du Plan pour améliorer la qualité des prévisions, soit il faut que le Bureau du Plan cesse d’utiliser des ressources publiques pour de vains calculs, ceci étant au détriment d’autres recherches ou d’autres allocations budgétaires. Car oui, il y a bel et bien des arbitrages budgétaires, n’en déplaise à ceux pour qui le déficit public ne serait qu’un mythe !

Miner le sérieux d’un service d’étude public, voilà qui est perturbant venant d’une personne dont on s’attend qu’elle salue l’apport d’une démarche scientifique et qu’elle défende le service public!

Faute d’avoir la crédibilité de la voix critique qui aura demandé de tels changements « in tempore non suspecto », on retrouve ici l’arme du discrédit pour faire taire les esprits qui dérangent. Miner le sérieux d’un service d’étude public, voilà qui est perturbant venant d’une personne dont on s’attend qu’elle salue l’apport d’une démarche scientifique et qu’elle défende le service public!

La conclusion de la présente chronique sera donc qu’opposer comme cela a été fait un bon Plan, le plan de relance, et un mauvais Plan, le Bureau du Plan … est un mauvais plan. Mais pour être sûr de ne pas être mal compris, terminons en répétant qu’il ne s’agit pas de pointer du doigt une personne en particulier. Ce serait un comble quand on condamne celui qui vise le joueur et non le ballon. Le propos est, au départ d’un contre-exemple malheureux, de rappeler l’importance, dans le débat citoyen, du rejet de l’arme du discrédit jeté sur les personnes qui se montrent critiques. On ne combattra pas le populisme en partageant avec lui cette pratique.

*Bureau fédéral du Plan, Rapport 12401, avril 2021

Étienne de Callataÿ
Cofondateur et économiste, Orcadia Asset Management

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