Le nazisme a-t-il posé les bases du management contemporain?

Dans un contexte autoritaire et totalitaire, les nazis ont élaboré une conception du travail fondée sur la liberté et l'autonomie, l'engagement, la motivation, la performance, mais aussi le plaisir et le bien-être... ©Hollandse Hoogte / Sueddeutsche

Dans son dernier livre, l’historien Johann Chapoutot, spécialiste du nazisme, décrit la façon dont le IIIe Reich a pensé l’organisation du travail. Son analyse révèle de troublantes similitudes avec le management contemporain.

Dans le sinistre catalogue des dirigeants du régime nazi, certains noms trônent en tête de liste: Hitler bien sûr, mais aussi Himmler, Eichmann, Goëring ou encore Goebbels.

Avant la parution récente de l’ouvrage de l’historien Johann Chapoutot, "Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui." (Gallimard), le nom de Reinhard Höhn était quasiment inconnu.

Juriste brillant, il a pourtant joué un rôle crucial dans la construction du IIIe Reich, car il a réfléchi l’organisation du travail, c’est-à-dire le management. Ce que les Nazis nommeront: "Menschenführung". Littéralement: "la direction des hommes." Au sein du régime, les exigences phénoménales de production nécessitaient en effet une organisation ultra-performante.

"On pourrait dire que Reinhardt Höhn est une sorte de Josef Mengele du droit."

Ce qui explique en partie le silence autour du personnage, c’est qu’il n’est pas une brute sanguinaire comme beaucoup d’autres. Reinhard Höhn fait partie de ces hommes de l’ombre, enfermé dans un bureau qui, bien que nazi convaincu, n’a pas de sang sur la main: "C’était un cadre intermédiaire du régime, mais une figure déterminante, nous explique Johann Chapoutot: Il n’a pas été actif dans les opérations génocidaires. Il n’a jamais tenu d’armes. Sans être sanguinaire, il était idéologiquement brutal."

Un technocrate ambitieux

Reinhard Höhn incarne l’archétype du technocrate zélé. Doté d’une énergie intellectuelle et d’une capacité de travail inépuisable, il est aussi avant-gardiste, opportuniste, travaillant au développement de sa carrière comme à la réussite du régime.

"On pourrait dire que Reinhard Höhn est une sorte de Josef Mengele du droit", écrit Johann Chapoutot. Il crée et analyse des concepts juridiques pour régénérer la communauté allemande.

Reinhard Höhn ©doc

Ses ambitions intellectuelles et sociales, mais aussi sa soif insatiable de pouvoir, se manifestent très tôt. Pendant ses études de droit et d’économie, dans les années 1920, il évolue à l’extrême-droite, à l’intérieur d’organisations antisémites et anticommunistes. Farouchement opposé à l’individualisme, il est animé d’une conviction qui le guidera toute sa vie: seule la communauté importe, l’État est secondaire.

En 1933, il adhère au parti national-socialiste (NSDAP), puis à la SS. Là, il dirige le "lebensgebiete" qui étudie les espaces de vie des Allemands (universités, administrations, entreprises, etc.) Il obtient une thèse de doctorat et dirige l’institut de recherche sur l’État où il va répondre à des questions cruciales pour assurer la pérennité du régime: quelles structures mettre en place pour l’administration et l’État? Quelles réformes faut-il réaliser? Comment adapter l’État au Reich? Nommé général, il termine la guerre à ce grade.

 

Reconversion surprenante

En 1945, le IIIe Reich s’effondre. C’est la débandade. Si certains choisissent la mort, d’autres prennent un aller simple pour l’Amérique du Sud. De son côté, Reinhard Höhn "ne fuit pas sur un autre continent et ne change pas d’identité, sauf pendant une période de 5 ans", écrit Johann Chapoutot.

Les temps sont durs pour les anciens nazis. Sans emploi, sans statut social, que faire? Changer totalement de vie?

Pour les Alliés, Reinhard Höhn n’est pas une cible prioritaire, ce qui lui permet assez facilement de passer sous les radars et d’entamer une reconversion pour le moins surprenante, puisqu’il décide de pratiquer la médecine… non conventionnelle. Fasciné par le bouddhisme et initié à l’imposition des mains par une vieille dame, il devient acupuncteur et homéopathe. Devant chez lui, il a posé une plaque indiquant qu’il est docteur… mais il est seulement docteur en droit! Ce qui lui vaut une interdiction d’exercer. Pas trop cher payé au vu de son passé…

Il passe donc entre les mailles du filet et finit par être recyclé par le système de l’Allemagne d’après-guerre: "Il y a deux raisons à cela, nous explique Johann Chapoutot: d’une part, il y a un réseau de solidarité des SS qui a été mis en place après 1945 dans la police, l’administration et le secteur privé. On y réemploie les anciens membres. D’autre part, le climat culturel, politique et idéologique, est propice à ce recyclage. Après les procès de Nuremberg de 1945 à 1948, l’ennemi, c’est le communisme. Pour mener à bien ce combat, les meilleurs alliés, ce sont les anciens nazis."

En 1953, il devient de directeur de la société allemande d’économie politique, un organisme qui vise à appliquer les méthodes de management les plus efficaces.

Les influences nazies du management moderne - France Culture

Manager en chef de la République fédérale d’Allemagne

Reinhard Höhn est devenu, sans crier gare, le manager en chef de la République fédéral d’Allemagne.

Un peu plus tard, sur le modèle de la Harvard Business School et de l’INSEAD en France, se crée la grande école de management allemand: Bad Harzburg. Son créateur et directeur n’est autre que Reinhard Höhn. L’endroit va accueillir jusqu’à 600.000 cadres issus des principales sociétés allemandes, sans compter les 100.000 inscrits en formation à distance.

Il retrouve un bon revenu mensuel et d’agréables conditions de vie. Pour célébrer sa prospérité retrouvée, il achète même, comme au bon vieux temps, une Mercedes verte, "verte comme son goût pour la nature et comme sa veste de chasse."

Et si notre organisation du travail était inspirée de l'Allemagne nazie? ©Hollandse Hoogte / Sueddeutsche

Père aimant et mari (presque) modèle, Reinhard Höhn est devenu, sans crier gare, le manager en chef de la République fédéral d’Allemagne. Il écrit une pléthore d’ouvrages indigestes qui deviennent le prêt-à- penser du cadre allemand de l’époque.

Cependant, au début des années 1970, le vent tourne: son passé finit par ressurgir grâce à des journalistes du Vorwarts, quotidien de gauche allemand. L’heure est aux règlements de compte au sein d’une Allemagne dont la jeunesse désire en finir avec le passé nazi. Mais Höhn n’est toujours pas conduit devant les tribunaux.

D’un point de vue théorique, son influence décroît sensiblement: "Si longtemps, sa méthode a dominé, on constate, en 1970, un infléchissement de son influence et de nombreuses contestations de son modèle de management".

Il meurt dans son lit à l’âge de 96 ans. "à sa mort, en 2000, la presse de droite et la presse de gauche l’ont encensé. Tout le monde s’accordait pour dire qu’il avait été le grand artisan du miracle économique allemand", conclut Johann Chapoutot. L’ancien général nazi n’en méritait sans doute pas tant.

Quand les nazis s'intéressaient aux ressources humaines

Bien que le sous-titre de l'ouvrage puisse porter à confusion, il ne s'agit absolument pas pour Johann Chapoutot d'affirmer que le nazisme a inventé le management (il naît au début du XXe siècle avec les théories de l'ingénieur français Henri Fayol) et d'autre part, il n'est évidemment pas question non plus de faire des managers actuels des nazis en puissance...

La thèse est plus subtile: "Pourquoi, dans quel contexte et pour répondre à quels besoins, des nazis ont-ils réfléchi à l'organisation du travail, à la répartition des tâches et à la structuration des institutions dans l'administration publique et dans l'économie privée? Quelle pensée du management ont-ils développée? Que devenaient le travail, l'individu, ou encore le service public et l'État dans ces réflexions?"

Ce que montre Johann Chapoutot, c'est que le nazisme est bien de notre temps ou, à tout le moins, qu'il s'inscrit dans la vie économique allemande d'après-guerre, alors même que l'Europe se construisait et se reconstruisait, paradoxalement, contre le modèle nazi qui l'avait entraînée à sa perte. En montrant comment Reinhard Hohn a réussi à continuer sans embarras sa petite carrière, Johann Chapoutot souligne d'une certaine façon que le processus de dénazification s'est appliqué presque exclusivement au champ politique.

Héritier de son temps, le nazisme se prolonge au-delà de 1945. Si cette date marque bien la fin de la guerre, elle ne signe pas la fin de l'influence du nazisme. La question se pose donc: reste-t-il quelque chose de ce style de gestion au sein du management contemporain? Dans un contexte autoritaire et totalitaire, les nazis ont élaboré une conception du travail fondée sur la liberté et l'autonomie, l'engagement, la motivation, la performance, mais aussi le plaisir et le bien-être...

Hyperlibéralisme

Le troisième Reich, loin de faire l'apologie de l'État, l'a critiqué de façon radicale. Les nazis prônent en fait un hyperlibéralisme. Seules la race et la communauté importent. L'État est ainsi perçu comme un frein au mouvement vital. En plus de l'eugénisme et du racisme, les nazis empruntent ainsi au XIXe siècle l'idée d'un darwinisme social. La vie est une lutte, un combat permanent. La société doit fonctionner sur la base du mouvement naturel: les faibles périssent, les forts triomphent.

"L'État n'a plus de dignité éminente sous le IIIe Reich. Il est concurrencé par une myriade d'administrations ad hoc qui ont le statut de ce que, depuis le XIXe siècle, on appelle des agences, c'est-à-dire des organes dotés d'une mission, d'un projet et d'un budget pour remplir cette mission, et dont l'existence est limitée au temps de cette tâche." L'État-providence est amené à disparaître, de même que l'État gendarme, car "l'harmonie spontanée d'une communauté raciale homogène va rendre toute délinquance naturellement impossible."

Dans ce contexte, plus de luttes de classes, mais des "camarades de race" (Volksgenossen). L'opposition entre les patrons et les ouvriers prend fin. Ceci s'applique à la main-d'oeuvre allemande évidemment. Le régime est bien différent en ce qui concerne les travailleurs étrangers et ceux qui peuplent les camps de concentration, qui sont bien entendu corvéables à merci n'étant pas de race pure.

L'organisation du travail est libérale et le modèle de management non autoritaire. L'employé n'est plus un subordonné, mais une personne qui agit de manière autonome dans une communauté de production et de performance: "Cette liberté était cependant une injonction contradictoire. Dans le management imaginé par Höhn, on est libre d'obéir, libre de réaliser les objectifs imposés par la direction. La seule liberté résidait dans le choix des moyens, jamais celui des fins." Ce qui signifie donc que tout le monde porte la responsabilité de l'échec.

L'aliénation au travail prend donc un autre sens et entraîne toute une série de problèmes que l'on nomme aujourd'hui couramment par le terme de "burn-out" ou encore de "bore-out". En 1983, Höhn, décidément en avance sur son temps, avait déjà défini ce dernier comme une "démission intérieure".

Matériel humain

L'individu doit être performant. Pas de place pour les oisifs dans le système nazi. Toute personne doit être utile et rentable pour la communauté. Ainsi, l'homme germanique agit, produit énormément et intensément. C'est pourquoi les nazis parleront de "ressources humaines" (Menschenmaterial) au sens littéral: l'homme est une chose, un matériel, et son objectif est de devenir un facteur de croissance et de prospérité pour l'ensemble du peuple allemand.

Les nazis ont vite compris que l'organisation du travail ne gagnait pas être oppressive. Il faut développer, chez le travailleur, l'engagement, la motivation et l'implication. Or, le bien-être et la joie sont des facteurs de performance qui assurent les conditions d'une productivité optimale. C'est pourquoi se met en place tout un système de promotions et de récompenses, comme la fameuse "Volkswagen", dessinée par Ferdinand Porsche.

"La force productive est soutenue par la joie, une joie produite par le plaisir et le loisir. Le loisir n'a de sens que référé au travail." Se constitue ainsi le fameux KDF: "Kraft Durch Freude" ("la force par la joie"), vaste industrie des loisirs au sein de laquelle "un département est chargé de la réflexion portant sur la décoration, l'ergonomie, la sécurité au travail et les loisirs sur le lieu de production."

L'ouvrier est ainsi pris en charge dans l'entreprise, mais aussi à l'extérieur. Le KDF propose en effet des randonnées dans la nature et même des croisières... "Étonnante modernité nazie: l'heure n'est pas encore au baby-foot, aux cours de yoga ni aux 'chiefs happiness officers', mais le principe et l'esprit sont bien là".

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