carte blanche

Le nucléaire, un enjeu géopolitique stratégique lié à la défense du climat

Par André Berger, Samuel Furfari, Pierre Kunsch, Christiane Leclercq‐Willain, Jacques Marlot, Ernest Mund et Georges Van Goethem

C’est une évidence. Le monde aura de plus en plus besoin d’électricité à la fois pour sortir une population nombreuse de la pauvreté et parce que la fée électricité est toujours plus présente dans la vie quotidienne. Même sans parler du transport électrique, la demande d’électricité continuera de croître. Lorsque, au début du mois de février, le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, est venu chez Agoria une des premières choses qu’il a dites est que le monde allait consommer de plus en plus d’électricité. Il a également insisté sur le fait que ce ne sont pas les énergies renouvelables qui satisferont à elles seules les besoins énergétiques de demain. Rappelons qu’après avoir dépensé plus d’un trillion d’euros en une décennie, l’UE ne produit que 2,5% de son énergie primaire à partir des éoliennes et des panneaux photovoltaïques. Observons également que malgré la chute des prix de ces équipements, le prix pour le consommateur augmente à cause des politiques de subsides et de l’intermittence d’approvisionnement entraînant des coûts supplémentaires. Chaque citoyen observe une augmentation de sa facture d’électricité.

La solution bas-carbone: les centrales nucléaires!

D’où peut donc venir la production d’électricité future? Du gaz naturel, de plus en plus abondant et bon marché. Mais la versatilité de cette source d’énergie devrait lui permettre d’être principalement réservée à des usages thermiques pour l’industrie ou pour le chauffage domestique; ou encore, pour remplacer le pétrole dans le transport. L’hydroélectricité est également une ressource importante pour les pays qui en disposent. Son potentiel est malheureusement limité par les réalités hydrogéologiques et elle est de peu d’intérêt pour la Belgique. Il reste une solution bas-carbone valable partout: les centrales nucléaires!

"L’énergie du passé, les déchets, la prolifération!": nous connaissons ces slogans. Ce n’est guère l’endroit pour y répondre. Ce qui est moins connu, c’est l’aspect géopolitique qui se cache derrière le sujet.

Les enjeux de la nouvelle géopolitique nucléaire font réfléchir. La Russie et la Chine sont en train de préparer, indépendamment l’une de l’autre, un contrôle sur la sécurité d’approvisionnement électrique du monde. Ces pays ont compris que le nucléaire n’est pas l’énergie du passé, mais celle de l’avenir. Que ce soit avec les technologies actuelles ou celles du futur (Génération IV), le monde y aura de plus en plus recours: le nucléaire est bel et bien un enjeu stratégique!

Puisqu’on aura besoin de plus d’électricité, le nucléaire fournissant l’électricité bas-carbone la moins chère finira par se développer partout.

Lorsqu’en juin 1955, les six ministres des Affaires étrangères de l’embryon de la Communauté européenne se sont réunis à Messine à l’initiative du belge Paul‐Henri Spaak, ils ont déclaré dans la "résolution de Messine" qu’il n’y aurait pas d’avenir pour la Communauté sans énergie abondante et bon marché. Cela donna naissance à l’Euratom et à l’extraordinaire développement de "l’énergie scientifique" dans l’UE! La déclaration reste valable, mais elle doit être élargie au monde entier.

Politique suicidaire de l'UE

Certains - comme Franz Timmermans, premier vice‐président de la Commission européenne - veulent arrêter ce développement aujourd’hui. Une telle politique  est suicidaire. Alors que l’UE était à la pointe du savoir-faire dans ce domaine, elle a presque tout perdu en quelques années. Il ne reste plus que l’entreprise Framatome, dépassée au plan industriel par des entreprises russes et chinoises qui ouvrent régulièrement de nouveaux chantiers. Les Français qui n’ont pas cru aux petits réacteurs modulaires (SMR) vendent aujourd’hui de l’équipement aux Russes, aux Chinois et aux Américains qui font la course dans ce domaine. Bref, la France devient un sous‐traitant des Russes et Chinois. Afin de renverser la situation, elle plaide pour une consolidation de ce qui reste de nucléaire dans l’UE, car sans nouvelles commandes, les sous‐traitants nucléaires européens vont faire aveu de faillite et les Chinois récupéreront le marché. Le plaidoyer est vain: en décembre 2019, la société publique China National Nuclear Corporation a acquis la société d’ingénierie espagnole Nusim, spécialisée dans des activités telles que le traitement des déchets radioactifs. Le rouleau compresseur chinois est en marche. Les Chinois vont avoir un rôle important dans la centrale de Hinkley Point en Angleterre; ils préparent la construction de plusieurs dizaines de SMR et ont l’intention de construire des centrales nucléaires en Afrique, continent qui manque cruellement d’électricité.

Des difficultés géostratégiques pointent aussi pour l’UE. Les nouvelles centrales nucléaires russes fonctionnent avec un uranium moins enrichi, produisant plus de plutonium. Ceci signifie que le combustible des futures centrales que la Russie ne manquera pas de construire dans l’UE (comme c’est déjà le cas en Hongrie avec les centrales de Paks) seront sous contrôle russe. La Russie aura ainsi un avantage économique énorme lorsque l’UE se réveillera de son étourdissement vert.

Alors que des stratégies industrielles nouvelles se mettent en place, certains insistent encore pour que la Belgique mette ses centrales nucléaires performantes et économiquement rentables au rebut et les remplace par des centrales au gaz, émettrices de CO2. Des études détaillées ont été faites par la FABI qui mettent l’absurdité de cette politique d’abandon en évidence, compte tenu des objectifs ambitieux de décarbonation de l’économie et de l’accroissement notable de la consommation future d’électricité. La conclusion est claire: sans le nucléaire, la Belgique peinera à atteindre ses objectifs climatiques.

Ces réflexions seront approfondies lors d’un cycle de conférences et d’une table ronde  de clôture qui auront lieu au Collège Belgique de l’Académie Royale les 3, 4, 17, 18 et 25 mars de 17h à 19h.

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