"Le plus grand échec, c'est de passer à côté de sa vie"

©Debby Termonia

"J’ai échoué à avoir une vie douce. Ma vie a beau être passionnante, extraordinaire, pour rien au monde, je n’en changerais mais c’est dur tant je suis constamment dans l’effort. Pour moi, sans effort, pas de victoire!" nous dit Isabella Lenarduzzi.

Au rez-de-chaussée d’un immeuble bruxellois, un pictogramme d’interdiction sur une porte d’entrée, "La discrimination s’arrête ici", vous signale que vous êtes bien arrivé. Juste au cas où les plaquettes, logos imprimés "Jump" dans le verre sablé de la porte vous auraient échappé. De l’autre côté, un openspace ultra-féminin, avec bureaux, petits fauteuils et bonbons sur la table. Au mur, des tableaux suggérant le galbe d’un sein ou des silhouettes d’amazone virevoltant dans des couleurs pastelles.

De l’autre côté de la cloison fine parviennent des fragments d’un call avec l’étranger. On cause conférences, budgets, meeting et sexisme. Cheveux au vent, parfum fleuri puissant et voix colorée d’un imperceptible accent italien, Isabella Lenarduzzi vient à notre rencontre: "Je suis désolée mais j’avais oublié de m’habiller en rose, je suis vite retournée chez moi me changer", vous lance-t-elle avant de vous embrasser et de vous installer dans son bureau rose, de vous servir un mug rose de café et de jeter son écharpe rose sur le dossier rose de sa chaise.

Le rose? Plus qu’une couleur, un symbole appelé à devenir, selon elle, une couleur de l’entreprise à l’égal du gris ou du noir. "Ce jour-là, les femmes seront vraiment intégrées dans le monde du travail", explique la fondatrice et directrice de Jump, une entreprise sociale de 13 personnes dont le core business n’est autre que la promotion de l’égalité dans le monde professionnel. "Cela voudrait dire que les femmes peuvent enfin apporter une partie de leur féminité au bureau, tu vois?" explique-t-elle en s’installant derrière son bureau, blanc. "D’ailleurs, reprend-elle, on ne demande pas aux femmes d’aimer le rose ou de faire les fifilles au travail, mais juste de ne plus se sentir obligées d’être des hommes comme les autres pour réussir!"

En bonne cheffe d’entreprise, Isabella poursuit sur les targets, process, focus, track, business plan etc. pour conclure qu’après avoir connu une première révolution lors de l’arrivée des femmes sur le marché du travail, l’entreprise est en train d’en vivre une seconde, celle des femmes qui veulent être reconnues à leur juste valeur. Inspirée, passionnée et convaincante, on se demanderait presque s’il ne faut pas applaudir Lenarduzzi à la fin de la démonstration.

Ramenée sur le chemin de ses échecs, Isabelle sort des feuilles A4 crayonnées de notes et, la bouche un peu sèche, s’empare d’une petite bouteille d’eau.

Au téléphone déjà, elle s’excusait beaucoup mais elle ne voyait pas de quoi elle pourrait bien parler. Mais comme Isabelle semble n’avoir peur de rien, elle a relevé le défi: "D’ici là, je trouverai."

Pour l’heure, elle jette un œil mal assuré sur ces phrases rapides et larges tracées au crayon avant de lancer un percutant: "L’échec pour moi, c’est de passer à côté de sa vie! L’énorme majorité des gens passent à côté de leur existence, ils ne savent pas qui ils sont et quelle est leur mission sur Terre, d’où les dépressions, les burn-out et l’agressivité." Elle entrecroise alors ses mains et, les coudes posés sur la table, confie être tout le contraire.

Ultra-cash, elle poursuit: "Moi j’ai toujours eu le sentiment que je pouvais tout faire, rien ne me fait peur. Pire que de la confiance en soi: moi, je souffre d’un syndrome de toute-puissance." Dit comme ça, cela ressemblerait à de l’outrecuidance, pourtant ce n’est pas le sentiment qui gagne à l’écouter raconter ses aventures. Comme cette fois où elle embarquait pour l’Irak persuadée de pouvoir empêcher la guerre grâce à sa bonne volonté. "En fait, je pense que je ne suis pas raisonnable. Un jour, j’ai dû affronter la réalité et réaliser que j’étais sans doute un peu malade, et que les autres ne l’étaient pas nécessairement", ajoute-t-elle d’un rire franc.

Lenarduzzi livre ce qu’elle considère être ses échecs même si, en les analysant rétrospectivement, elle ne pense pas "s’être vraiment cassé la gueule". Sur les trente années passées à entreprendre dans la communication, elle a créé des projets, des associations ou des organisations qu’elle a fini par vendre, transférer ou arrêter, mais "sans catastrophe, in fine tout s’est toujours relativement bien terminé".

Un divorce assumé

Côté vie privée, Isabella assume tout aussi franchement un divorce: "Ce fut avant tout l’occasion de me réinventer et surtout de créer Jump", sans doute l’aventure de sa vie.

En 1994, Isabella lâche la boîte qu’elle avait créée Co-Média (Salon du Recrutement, Welcome Pack et Baby Boom) pour suivre son mari en Italie et faire des bébés. Engluée dans le rôle de la parfaite épouse, elle accepte l’idée qui lui est suggérée: une femme ne peut pas tout avoir dans la vie, entre la carrière et les enfants, il faut choisir. "Le pire, c’est que je trouvais cela tout à fait normal, c’est complètement dingue!" explique-t-elle en levant les bras au ciel. "Donc pendant sept ans, j’ai essayé vraiment, jusqu’au jour où j’ai compris qu’en n’ayant ni projet ni activité, je n’étais plus moi-même. Et le pire, c’est que je n’étais ni une bonne mère ni une bonne épouse."

Pas d’évangélisme dans son discours pourtant. "Si une femme a envie de se consacrer à sa famille et de quitter son travail, c’est super! Mais cela doit être son choix, pas celui de son mari, ni de sa famille, encore moins celui de la société dans laquelle elle vit."

Isabella interpelle, donne un conseil. "Tu sais ce que c’est un bon partenaire de vie? C’est un homme qui fait en sorte que tu ne te perdes pas dans ton rôle de mère. Après un accouchement, on est complètement bouleversée et on se perd. Et le bon partenaire est celui qui te ramène vers qui tu es réellement."

Un mauvais partenaire, un mauvais choix de vie, des erreurs qu’elle assume et une responsabilité personnelle qu’elle revendique, tout en reconnaissant avoir mis "très très longtemps à se pardonner", car c’est à elle-même avant tout qu’elle avait manqué de respect. De retour en Belgique, Isabella se reconstruit et fait de ses souffrances une perle, Jump. Un cui-cui d’oiseau retentit, c’est la sonnerie de son téléphone, elle perd le fil et se rabat alors sur un des feuillets A5 posés sous ses coudes.

Constamment dans l’effort

"J’ai un autre échec, tu sais!" baissant les yeux, la reine de la Jungle ajoute alors: "J’ai échoué à avoir une vie douce. Ma vie a beau être passionnante, extraordinaire, pour rien au monde, je n’en changerais mais c’est dur tant je suis constamment dans l’effort. Pour moi, sans effort, pas de victoire!"

Une "leçon" qu’elle confie avoir apprise de son père, un homme issu d’une famille modeste qui n’a pas pu le sauver de son handicap (la paraplégie), faute de moyens. "Pour lui, se lever tous les matins représentait une souffrance immense et jamais je ne l’ai vu se plaindre. Mais je sentais cette souffrance et le dépassement qu’il s’imposait pour nous dire ‘Non, je ne suis pas handicapé et je vais vous le prouver’."

Papa Lenarduzzi s’est tellement battu qu’il est devenu plus tard l’un des créateurs et gestionnaires du programme d’échange Erasmus pour la Commission européenne. Depuis, impossible pour sa fille Isabella de ne pas choisir le chemin le plus escarpé.

Même si, à 53 ans, elle aspire à sortir du schéma familial, elle confesse tristement ne pas y arriver. "What you see is what you get", lâche-t-elle en frappant la table de sa main avant de poursuivre d’un tonique: "Je suis très dure avec moi-même, d’abord je pense que je ne suis pas intelligente. Je sais juste que je suis une bonne entrepreneuse, même si je doute profondément de moi. D’ailleurs, cela m’étonne toujours que l’on m’aime autant." Un travers sans doute féminin, selon elle qui voit les femmes s’interroger constamment sur leur légitimité. "Moi, je crois que si je suis la seule à m’occuper d’égalité professionnelle en Belgique, ce n’est pas parce que je suis la meilleure, mais parce que c’est tellement de travail et d’abnégation que personne n’y va."

Faire le job en prenant les choses de manière plus légère, Isabella n’y croit pas. "En général, ceux qui vous disent ça sont ceux qui abandonneront leur projet trois ans plus tard. Et moi je pense que si on veut réussir, il faut y mettre ses tripes et son âme, sinon cela ne marche pas." Avec le recul, la lionne estime que son second mariage est une réussite et que ses enfants vont super bien: "Finalement, la seule personne à qui je fais du mal, c’est moi."

Lenarduzzi prend alors une grande respiration et sans fard confie: "C’est la première fois que je le dis publiquement, mais je suis devenue diabétique de type 1. Un virus attrapé et contre lequel mon organisme n’a pas réussi à lutter comme il aurait dû le faire. Il s’autodétruit. J’ai réalisé alors que je n’étais plus la guerrière invincible que je pensais être et c’est là mon plus grand échec."

Mais ce jour-là, Isabella a décidé de faire comme son père: être un bon petit soldat pour que personne ne voie sa maladie. Elle conclut alors: "Mais je suis tellement heureuse dans ma vie que pour rien au monde, je ne changerais quoi que ce soit."

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