interview

"Les bonus élevés découlent de la guerre des talents"

©Tom Verbruggen

Lauréat du Prix Nobel d’économie 2014 et spécialiste des monopoles, Jean Tirole (Toulouse School of Economics) se méfie de la domination des géants du monde technologique. "Ce n’est pas parce que vous êtes assis sur une montagne de cash de plus en plus haute que vous innovez davantage", estime l’homme qui a rendu un sens à l’économie.

Jean Tirole était l’invité cette semaine du "Spring Meeting of Young Economists", un événement destiné aux étudiants doctorants, organisé cette année à l’Université de Gand.

Vous avez commencé vos recherches dans les années 80, au moment où de nombreux pays voulaient privatiser leurs entreprises publiques et libéraliser leurs marchés. Le problème, c’est que personne ne savait comment faire. Quelle est la leçon la plus importante que vous ayez apprise?

Si une entreprise acquiert une position dominante et n’en abuse pas, on doit en principe accepter son monopole. Mais il faut organiser le marché de telle sorte que les nouveaux entrants sur le marché - s’ils sont efficaces - y aient accès.

La difficulté, et en même temps la beauté de mes recherches, c’est qu’il n’existe pas deux marchés identiques. Les chemins de fer et le secteur technologique, par exemple, sont complètement différents. Nous pouvons donc adopter des principes généraux pour analyser les marchés, mais il faut adapter le modèle en permanence pour être certain de bien appréhender la situation.

Est-ce la principale conclusion de vos recherches? Il n’existe donc aucune règle optimale et les réglementations seront toujours un processus par "essais et erreurs"?

Oui et non. Il est clair qu’il existe de bonnes et de mauvaises politiques. Nous savons ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire. La seule chose, c’est que le dosage n’est pas toujours connu. Prenez la problématique environnementale. Nous savons que nous devrions attribuer un prix au carbone.

Dans ce domaine, nous savons quelle est la bonne politique, mais pas encore le juste prix. Nous pouvons essayer de calculer le prix ou le nombre de droits d’émissions grâce auxquels nous pourrons limiter la hausse moyenne de la température à 2%. Il est possible que nous nous trompions, mais nous avons au moins quelque chose sur lequel nous pouvons travailler. On crée donc d’abord le cadre, et ensuite on le remplit à l’aide de travaux empiriques et de calculs précis.

Quel est l’impact de la révolution technologique qui a envahi le monde ces dix dernières années? Est-ce qu’elle crée de nouveaux monopoles ou au contraire en détruit?

Les monopoles naissent et disparaissent, et les choses ne devraient pas changer. Il y a quarante ans, personne ne pensait que la concurrence était possible entre les sociétés de chemins de fer, ou dans les secteurs de l’énergie et des télécoms. Nous nous sommes ensuite rendu compte qu’il était possible d’organiser la concurrence.

Mais d’autres monopoles émergent en permanence, il suffit de penser à Microsoft, Google et Facebook. À cause de la taille de leurs réseaux et des coûts élevés pour les créer, on obtient des marchés très concentrés. Ceci dit, les monopoles ne sont pas toujours une mauvaise chose, mais il faut être vigilant et les contrôler de manière très stricte afin d’éviter les abus.

Il ne faut donc pas s’opposer à tous les monopoles?

©AFP

C’est exact. Si une entreprise acquiert une position dominante et n’en abuse pas, on doit en principe accepter son monopole. Mais il faut organiser le marché de telle sorte que les nouveaux entrants sur le marché – s’ils sont efficaces – y aient accès. Ce qui n’est pas la même chose que de donner accès à des acteurs moins efficaces.

L’influent Peter Thiel – entrepreneur dans le secteur IT – a récemment plaidé pour les monopoles dans le secteur technologique, parce que les monopoles engrangent plus de bénéfices et peuvent dès lors consacrer davantage de moyens à l’innovation.

Je ne partage pas ce raisonnement. Ce n’est pas parce que vous êtes assis sur une montagne de cash de plus en plus haute que vous innovez davantage. Les entreprises peuvent tout aussi bien laisser repartir leurs bénéfices vers les actionnaires en distribuant des dividendes ou en rachetant leurs propres actions. Une entreprise saine doit d’ailleurs générer suffisamment de cash pour financer la recherche et le développement, même si elle opère sur un marché concurrentiel.

Le mois prochain, vous allez publier une nouvelle recherche sur la culture des bonus. Pouvez-vous déjà lever un coin du voile?

Dans notre étude, nous expliquons comment les bonus élevés découlent de la guerre des talents. Avec la globalisation et l’augmentation de la mobilité, cette guerre est plus féroce que jamais. Dans le passé, un banquier français était toujours basé à Paris. Aujourd’hui, il peut facilement aller travailler à Londres, à New York ou même à Singapour.

Il y a davantage de concurrence. Nous constatons le même phénomène dans le monde académique. Et la concurrence pousse les bonus à la hausse. Même si cela encourage parfois de mauvais comportements ou privilégie des visions à court terme.

Ce que nos recherches démontrent, c’est que la régulation des bonus peut être un piège. Si vous fixez les règles – ce qui est souhaitable selon moi – vous risquez aussi de ne pas attirer les talents dont vous avez besoin. Et cela peut être aussi dommageable pour une entreprise que la culture des bonus en elle-même.

Vous avez résidé pendant longtemps aux États-Unis. Êtes-vous fier d’avoir remis la France sur la carte du monde intellectuel avec votre confrère Thomas Piketty?

Il y a 24 ans, je suis rentré du Massachusetts Institute of Technology (MIT) – où j’étais très heureux – parce que je voulais aider Jean-Jacques Laffont à créer quelque chose à Toulouse (Jean Tirole est président de la Jean-Jacques Laffont Foundation à la Toulouse School of Economics, NDLR). C’était en fait un réel défi.

Je suis donc fier que nous ayons aujourd’hui des instituts de recherche renommés et de grande qualité. Mais le plus important, c’est qu’on y trouve énormément de gens talentueux en dehors de Piketty et de moi-même.

Nous essayons d’inverser le phénomène de fuite des cerveaux en France.

Beaucoup des meilleurs chercheurs européens se trouvent aux États-Unis. Ce n’est pas mauvais qu’ils aillent passer quelques années aux États-Unis. Cela ne devient un problème que s’ils ne reviennent pas, alors que nous avons investi énormément d’argent dans leur formation. Je ne leur en veux pas, mais cette question me tient particulièrement à cœur.

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