carte blanche

Les deux visages de la dette

Membre du comité d'investissement de Waterloo Asset Management

Pas moins de 13 milliards d’euros d’excédent budgétaire en Allemagne contre 100 milliards de déficit en France. Voilà le bilan de l’année 2019 sur le plan budgétaire pour ces deux pays. Entre 2014 et 2018, la dette est passée de 75% à 62% du produit intérieur brut (PIB) en Allemagne et de 95% à 99% en France. Que faut-il penser de ce contraste saisissant?

Les économistes s’étripent à ce sujet. Entre méchants conservateurs néo-libéraux, néocommunistes irresponsables, ayatollah de la dette ou de la dépense, les invectives fusent. Les débats sur la dette sont liés au retour en force de l’économie politique qui avait été reléguée dans les oubliettes de la "science" économique depuis la montée en puissance des modèles mathématiques, dont la neutralité épistémologique est en réalité toute relative. Joseph Stiglitz ("Nobel" 2001), Paul Krugman ("Nobel" 2008), Thomas Piketty ("Nobel en devenir") et les moins célèbres Tyler Cowen ou Russ Roberts ont remis l’économie politique au goût du jour. Cette renaissance de l’économie politique s’est accompagnée d’un plus grand pluralisme, même si les réseaux sociaux sont inondés de formules manichéennes à l’emporte-pièce, sur la dette en particulier. Il est vrai que les aprioris idéologiques que nous avons tous jouent un rôle prépondérant en économie, d’autant plus que l’analyse porte sur des notions sensibles sur le plan moral. C’est en le reconnaissant qu’un dialogue rationnel peut s’amorcer.

La parabole des talents

Sur le plan moral, la condamnation religieuse de l’usure ne date que de l’époque médiévale. Dans le Nouveau Testament, le "date mutuum, nihil inde sperantes" de Luc, qui signifie "prêtez sans rien en attendre", peut être interprété comme une prescription juridique visant l’intérêt, mais cette lecture littérale du texte est réductrice; il s’agit d’un précepte moral avant tout. La parabole biblique des talents, que l’on retrouve chez Matthieu, donne un éclairage différent. Cette parabole raconte l’histoire d’un seigneur qui prête des "talents" (soit environ 45 kilos d’argent) à trois serviteurs. Le premier serviteur emprunte cinq talents, le second deux talents et le troisième un seul talent. Quand le maître revient, il demande des comptes. Le premier serviteur a fait fructifier ses cinq talents et en rend dix. Le deuxième serviteur en rend quatre. Ils sont félicités dans les mêmes termes: ils ont doublé leur mise. Quant au troisième serviteur, en revanche, il a eu peur: il a enterré le talent jusqu’au retour de son maître. Le seigneur l’insulte et le chasse de son palais.

Ce qui importe est ce qu’on en fait

Cette parabole montre à merveille que ce n’est pas tant le montant de la dette qui compte. C’est plutôt ce qu’on en fait; ce sont les opportunités qu’on en tire. Cette parabole montre également que la dette a deux visages, à l’image de Janus, le dieu romain des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes. Comme la dette, Janus a un visage tourné vers le passé, l’autre vers l’avenir.

Dans le meilleur des cas, la dette est perçue comme un nouveau commencement, car elle élargit les choix et les opportunités en assouplissant la contrainte intérieure sur l’épargne, en lissant la consommation et en finançant l’investissement. Quand la dette finance des opportunités d’investissement créatrices de richesse pour l’avenir, les investisseurs la considèrent comme un moyen efficace de diversification du portefeuille, voire une source de surperformance. Dans le pire des cas, la dette est associée au surendettement, à la fin d’une époque, à l’effondrement du système bancaire, à des crises de change et à des explosions inflationnistes. Les investisseurs la considèrent alors comme un stock inerte, un boulet, un héritage du passé dont il faut se débarrasser par le désendettement.
Le visage du troisième serviteur était tourné vers le passé. Les deux autres vers l’avenir. Avant de représenter un stock, la dette représente des flux à venir; mais pour que la dette ne devienne pas un objectif en soi, dont il faut impérativement se débarrasser, encore faut-il que sa "qualité", autrement dit, son "potentiel de croissance future" soit suffisant. Il faut aimer le visage de Janus tourné vers l’avenir sans jamais perdre de vue qu’il peut se retourner très vite.

«Dans le meilleur des cas, la dette est perçue comme un nouveau commencement, car elle élargit les choix (...). Dans le pire des cas, la dette est associée au surendettement, à la fin d’une époque...»

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