chronique

Lettre à Jacques Dubochet

Cécile Berthaud

Monsieur le prix Nobel de chimie,

Quelle joie! Quelle joie de vous voir décerner la plus haute distinction. Pour être honnête, en fait, quelle joie de vous découvrir à cette occasion, vous le savant bon enfant, le pionnier aux pieds de nez. Vous que j’ai apprécié et classé dans la catégorie "chouettes types" dès la première ligne de votre curriculum vitae: "Octobre 1941. Conçu par des parents optimistes", écrivez-vous sur le très sérieux site de l’université de Lausanne, dans la très sérieuse faculté de biologie et médecine. Vous poursuivez: "1955. Premier enfant officiellement dyslexique du canton de Vaud – état de fait qui permettait d’être mauvais dans à peu près tout… et de comprendre ceux qui ont des difficulés."

Sans trop en abuser, vous disséminez ainsi des touches personnelles sur ce document qui a l’art de nous demander de parler de nous, en prenant bien soin de ne surtout pas parler de nous. Et vous agrémentez ce CV d’une photo bien éloignée des standards anglo-saxons, où brushing, raie, cravate et sourire d’affiche publicitaire, le tout sur fond pastel, sont légion. Vous, vous avez le reflet du flash dans les yeux, la bouche ouverte, dans un environnement sombre. Vous pourriez être en train de chanter "Ah! Le petit vin blanc" dans la salle des fêtes de Morges, où vous habitez. Vous êtes un cool, estampillé "réjouisciences" (copyright: ULg). Ni savant fou à la Professeur Tournesol, ni sachant péremptoire qui ne veut ou ne peut se mettre à la hauteur de nos cerveaux moyens, mais chercheur joyeux, de ceux, rares, capables de vivre aussi bien dans le monde quotidien de "Questions pour un champion" que dans la sphère satellitaire des champions pour une question.

Vous êtes de ces savants savoureux, sachants attachants, scientifiques humoristiques qu’on aime bien aimer même si l’on ne comprend pas un traître mot de ce qu’ils font et encore moins de ce à quoi cela peut servir. Vous, avec deux compères, vous avez été récompensés pour vos travaux sur la cryo-microscopie électronique. Autant je comprends chaque mot séparément, autant mis ensemble ça devient aussi nébuleux qu’un tweet nocturne de Monsieur Trump. En réalité, c’est plus facile à comprendre que les propos dudit président. Vous avez inventé une technique pour congeler des molécules sans que ça fasse des cristaux. Je ne suis pas loin de penser qu’après le coup de fil de Stockholm, c’est Marmiton.com qui vous a appelé pour vous suggérer de poster votre recette de "Sorbet réussi à tous les coups". Votre technique est révolutionnaire pour un effet tout bête. C’est le problème des sciences quand elles sont expliquées. Vous, mercredi, en chemise à manches courtes et sandales, vous avez lancé dans un grand éclat de rire: "Nous avons inventé l’eau froide!" Avec beaucoup de chaleur humaine.

Monsieur Dubochet, toutes mes humbles félicitations pour ce prix et mes enthousiastes remerciements pour donner cet air de fête aux éprouvettes.

Cécile Berthaud

 

©AFP

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