interview

Linsey McGoey: "Les fondations des milliardaires sont une menace pour la démocratie"

©Tim Dirven

La sociologue Linsey McGoey, professeur à l’Université de l’Essex, s’intéresse aux grandes fondations philanthropiques privées telles que la Fondation Gates ou l’Initiative Chan Zuckerberg. Dans son livre "No such thing as a free gift. The Gates foundation and the price of philanthropy", elle montre comment ces fondations ont tendance, dans des domaines comme ceux de la santé et de l’éducation, à se substituer aux gouvernements.

Si l'impact des grandes fondations philanthropiques est de plus en plus important, il n’est pas nécessairement positif. La charité est-elle en train de devenir un business à la mode?

Qu’est-ce que le "philanthro-capitalisme"? 

Traditionnellement, la philanthropie est définie comme l’amour de l’humanité. Le terme est hélas très galvaudé. Aujourd’hui, il fait généralement référence à des milliardaires ou à des gens très fortunés qui pratiquent des activités de charité.

Le terme "philanthro-capitalisme" a été inventé par Matthew Bishop et Michael Green. Ils ont écrit un livre qui s’intitulait: "Comment les riches peuvent sauver le monde? (Philanthrocapitalism : How the Rich Can Save the World). De manière étonnante, ce phénomène était perçu par ces auteurs de manière largement positive, sans distance critique, comme s’il fallait nécessairement en faire la promotion. Pourtant, nous sommes en droit de nous interroger: la collusion entre le monde des organisations à but non lucratif et celui des entreprises capitalistes est-elle nécessairement bénéfique? Bishop et Green montrent que les organisations philanthropiques exploitent de plus en plus le pouvoir du marché afin de rendre la philanthropie plus efficace et ainsi obtenir de meilleurs résultats, notamment en appliquant des stratégies de maximisation des profits jusqu’alors réservées au monde des entreprises. Ils estiment, à tort, que le capitalisme est un phénomène naturellement philanthropique et bénéfique susceptible d’avoir des effets positifs pour tous

Pour autant, la philanthropie n’est pas neuve et les milliardaires l’ont souvent pratiquée. Quelle différence avec ce "philanthro-capitalisme" contemporain?

Dans mon livre, je me suis notamment intéressée au cas de Rockefeller et de Carnegie. Tous deux étaient obsédés par le fait de mesurer l’impact concret de leurs activités philanthropiques. Ils distinguaient leur action caritative de l’aumône. Dans la théologie chrétienne, c’est l’influence sur celui qui donne qui importe. Carnegie comme Rockefeller étaient chrétiens, mais ils estimaient qu’il y avait moyen d’être plus efficace et qu’il fallait évaluer l’effet concret du don sur celui qui reçoit. Leur pratique du don reposait ainsi sur des stratégies de rendement et d’efficacité qu’ils utilisaient dans le domaine des affaires. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est le nombre d’organisations philanthropiques, qui a doublé depuis vingt ans, mais aussi l’ampleur du financement disponible dans ce secteur. En 2006, Warren Buffett a fait un don d’environ 30 milliards de dollars à la Fondation Gates, ce qui représente plus que l’ensemble des dons réalisés par Rockefeller et Carnegie.

Comment fonctionne la Fondation Gates?

Ce n’est pas évident d’étudier la philanthropie actuelle. Il y a un immense tabou à ce sujet. Bill Gates est quasiment considéré comme un saint. J’ai mené un certain nombre d’entretiens et j’ai vite remarqué que de nombreuses institutions s’inquiètent - à mots couverts - de l’influence grandissante de la Fondation Gates. La Fondation Gates est le plus grand acteur philanthropique privé de la santé mondiale et le deuxième plus grand contributeur à l’OMS après les États-Unis. Les subventions de la fondation sont presque aussi importantes que le budget de fonctionnement global de l’OMS. Depuis sa création, la fondation a contribué à l’amélioration des taux de vaccination à l’échelle mondiale, mais elle a également investi énormément dans les méthodes d’évaluation des différentes politiques de santé. La Fondation Gates est obsédée par les chiffres, seuls capables, selon elle, de déterminer la valeur d’une intervention. Si une initiative ne peut pas démontrer son impact concret, cela vaut-il la peine d’y consacrer davantage d’investissement? Bien sûr, les chiffres ont leur importance, mais ils ne disent pas tout et il est surtout possible de leur faire dire ce que vous voulez entendre.

Autre problème: de par sa puissance financière, il est évident que la Fondation Gates influence les prises de décision internationales dans le domaine de la santé mondiale. Sur le papier, l’OMS est attentive aux besoins de ses États membres indépendamment de leurs contributions monétaires mais, en pratique, force est de constater qu’elle prend soin de ne pas trop bousculer ceux qui contribuent financièrement à son développement. Certaines de ses politiques sont ainsi le résultat de suggestions faites directement par la Fondation Gates.  

Les fondations philanthropiques manquent-elles de transparence?  

Pour obtenir des informations relatives à l’activité d’une fondation, on peut notamment consulter son formulaire 990. On peut y avoir accès via l’IRS (Internal Revenue Service, l’organisme américain de collecte des impôts). Cependant, une grande partie des nouvelles organisations philanthropiques ne sont pas soumises à l’obligation de fournir ce formulaire.

L’accumulation accrue des richesses dans les mains de certains va de pair avec des mesures fiscales régressives. C’est le cas pour l’Initiative Chan Zuckerberg, qui a été fondée en 2015 par Mark Zuckerberg. Elle n’est pas soumise aux mêmes règles de transparence que la Fondation Gates. Que vont-ils décider de partager avec le public? Ce n’est pas clair. Il est évident que Zuckerberg cherche à obtenir un allégement fiscal par le biais de ses activités philanthropiques. Il est persuadé que son entreprise doit jouer un rôle social, mais il cherche aussi à contourner l’exigence de transparence. Or, à mon sens, si une fondation philanthropique veut accroître son impact social, elle doit faire preuve d’une plus grande responsabilité devant le public. Le problème est que l’influence politique des grands philanthropes est de plus en plus grande. Ce qui leur permet de se soustraire facilement aux exigences de transparence auxquelles sont soumises les institutions publiques. Au lieu de favoriser un processus de démocratisation, les fondations philanthropiques représentent donc un danger potentiel pour la démocratie

D’autant plus que les leaders politiques américains, tels que Trump, Clinton ou Obama, possèdent eux aussi des fondations… 

Durant les élections présidentielles américaines de 2016, la question a été soulevée. On s’est subitement interrogé sur la politisation des activités de la Fondation Clinton et de la Fondation Trump. Au passage, il faut noter que les activités caritatives de Trump sont très douteuses. Il n’est même pas certain qu’il distribue de l’argent… En tout cas, il n’a pas eu à rendre des comptes. La tenue d’un débat politique de grande ampleur sur ce sujet me semble plus que nécessaire à l’approche des élections.

Le succès de la philanthropie est-il le signe d’un désengagement des États et du secteur public? 

Il faut combattre cette idée fausse qui consiste à croire que le secteur privé est plus innovant et plus efficace que le secteur public. On a tendance à penser que les grands philanthropes, parce qu’ils sont doués pour les affaires, sont mieux placés pour améliorer la gestion de la santé publique et corriger les inégalités. Or, il n’existe aucune preuve solide à ce sujet. Trop souvent, on estime que les gouvernements doivent se décharger de certaines activités en les remettant dans les mains du secteur privé. Mais ces entreprises privées cultivent généralement le secret et génèrent donc de l’ignorance publique. Par ailleurs, de nombreuses innovations sont en réalité tributaires des engagements financiers des gouvernements. Lors de la Grande Dépression aux États-Unis, c’est la mise en place d’un plan étatique qui a permis de pallier certains effets négatifs des activités philanthropiques, notamment le fait qu’elles étaient précisément en train de disparaître… Il faut prendre des mesures politiques pour assurer une meilleure redistribution de la richesse et augmenter les ressources publiques plutôt que d’espérer naïvement que les acteurs philanthropiques privés, en distribuant leur fortune, contribueront au progrès social.

Qu’avez-vous pensé des déclarations récentes de Jeff Bezos, qui a affirmé vouloir faire un don de 10 milliards pour le climat?

Cette déclaration retentissante de Bezos illustre les problèmes de la grande philanthropie. Il n’a fourni aucun détail sur la façon dont ce supposé "cadeau" sera structuré. Plus important encore, il n’a pas confirmé s’il créait une entreprise à but lucratif ou une fondation traditionnelle.

Certains milliardaires américains ont déclaré vouloir être plus taxés. Une manière de remettre en cause l’engouement actuel pour la philanthropie ?  

Il y a des développements prometteurs aux États-Unis, y compris un nouveau groupe appelé "Patriotic Millionaires". Se décrivant comme des "traîtres à leur classe", ils estiment que la philanthropie n’est pas un bon substitut aux initiatives gouvernementales. Ils réclament des impôts plus élevés, et non la possibilité de faire des cadeaux volontaires

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