chronique

"Make nuance great again"

Professeur d'économie publique à l'université de Stirling et affilié à la KU Leuven

La politique populiste faite de solutions simplistes et sans nuances est bien évidemment trop belle pour être vraie.

Plus une question est complexe ou symbolique, plus les slogans politiques sont attirants. Ils sont, de fait, susceptibles de rapprocher des personnes qui partagent le même (dés)espoir, mais ne résolvent rien.

Willem Sas. ©Franky Verdickt

Ces slogans sont évidemment faciles à comprendre. À bas le statu quo! La Belgique ne fonctionne plus! Nous sommes au bord du précipice! Ces slogans sont, à juste titre, la spécialité des spécialistes du marketing, mais lorsque les hommes politiques se mettent, eux aussi, à débiter pareils slogans de manière peu subtile, il y a un problème.

Un slogan plus honnête serait, par exemple, le suivant: «Il est vrai que la Belgique est confrontée à de grands défis, mais il existe des solutions qui ne nécessitent pas pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain". Essayez donc de balancer ça sur Twitter… Sous la pression des médias sociaux, la nuance est désormais bien difficile à trouver. Et, à cet égard, la presse a également du grain à moudre.

La nuance est pourtant la seule solution. Mais quiconque veut proposer des solutions crédibles doit bien sûr, d'abord, avoir le courage d'aborder le problème en profondeur. Et c'est là que le bât blesse. Les problèmes sont réduits à leurs aspects sensationnels, étant entendu qu'il est possible d'engranger beaucoup de votes de cette manière. Parce qu'un problème simple parait déjà résolu.

Trop simple pour être vrai

Prenez le slogan suivant: "Ce sont ... qui sapent notre prospérité, mais nous nous battrons pour vos intérêts quel qu'en soit le prix!". Il suffit de remplacer l'espace laissé vide par "les eurocrates", "les riches", "les Wallons", "les Flamands" ou "les immigrés" pour obtenir des discours différents qui ont en commun leur manque de nuance. Un problème complexe (le déficit budgétaire qui déraille ou la crise énergétique) est ainsi imputé à un groupe particulier, vis-à-vis duquel le politicien se pose en grand protecteur des autres. Trop simple pour être vrai.

Même si les enfants de 10 ans sont souvent animés des meilleures intentions, leur vision simpliste du monde ne suffit pas à aborder la vraie complexité.

C'est ainsi que des politologues comme Jan-Werner Müller ou Cas Mudde définissent le populisme que l’on retrouve dans les partis les plus extrêmes (gauche radicale, droite radicale, nationalistes ou eurosceptiques). Parallèlement, les études menées sur les conséquences des politiques adoptées par ces partis lorsqu'ils arrivent au pouvoir se multiplient. Le fait que les résultats soient désastreux ne surprendra personne. Même si les enfants de 10 ans sont souvent animés des meilleures intentions, leur vision simpliste du monde ne suffit pas à aborder la vraie complexité.

En outre, ces partis opportunistes sont rarement animés des meilleures intentions et font tout ce qu'ils peuvent pour se maintenir au pouvoir. Saper l'État de droit comme en Pologne, castrer les médias comme en Hongrie et même torpiller les institutions qui garantissent le transfert du pouvoir comme aux États-Unis sont devenus monnaie courante.

Pari dangereux

On est encore loin du compte, pourriez-vous dire, même à l'égard du Vlaams Belang. Il est vrai qu'en Belgique, nous disposons encore d'institutions fortes et que nos médias sont moins polarisés. Mais cela reste un pari dangereux. La tendance ne va pas dans le bon sens, notamment sur les médias sociaux, où les mouvements extrêmes sont souvent regroupés.

Imposer un cordon sanitaire autour des partis extrémistes n'est pas la solution.

Imposer un cordon sanitaire autour des partis extrémistes n'est pas la solution. Au contraire, il s'agit d'une énième solution bidon d'un enfant de dix ans à un problème complexe. Les gens votent souvent pour ces partis pour de bonnes raisons. C'est aux partis centristes de prouver qu'ils peuvent expliquer des questions complexes avec nuance.

Cela avait bien commencé sous cette législature, lorsque le gouvernement avait fait appel à des experts pour soutenir la réforme fiscale ou la réforme de l'État. Mais aujourd'hui, la coalition Vivaldi tombe dans le même piège que ses prédécesseurs. Au lieu de présenter des choix fondés aux électeurs, on leur sert des slogans. Au lieu de constituer un front, chaque parti court après sa version la plus extrême ou s'en tient au statu quo. Les recherches menées montrent qu'une telle stratégie ne fait que renforcer les extrêmes.

Ce dont nous avons besoin, c'est d'un cordon sanitaire autour de notre aversion pour la nuance. Le seul slogan crédible est "Make nuance great again".

Willem Sas
Professeur d'économie publique à l'université de Stirling en Écosse et affilié à la KULeuven

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