interview

Michel Serres: "Le monde relève de notre responsabilité"

Michel Serres: "La connaissance, c’est le recul. Sans recul, pas de connaissance. Seul ce recul, qui doit couvrir des milliards d’années, permet de comprendre l’époque présente." ©Tom Verbruggen

Philosophe, historien, professeur à Stanford, membre de l’Académie française, Michel Serres, penseur gourmand à la langue joueuse, a le sens du verbe, du récit et du raccourci limpide. Il a publié cette année "Darwin, Bonaparte et le Samaritain". Son interview.

"Nous avons gagné, sur nos ancêtres, 3h37 d’espérance de vie par jour. Ce chiffre colossal correspond au temps moyen passé par les individus devant la télévision. Leur gain d’espérance de vie, les gens le perdent à devenir… cons. C’est extraordinaire!" Les 3h37 consacrées à lire son nouveau livre, "Darwin, Bonaparte et le samaritain, une philosophie de l’histoire" ont l’effet opposé…

Vous écrivez que "toutes les choses ont une histoire".

Il n’y a pas d’histoire sans écriture, mais il y a des peuples sans écriture, qui n’appartiennent pas pour autant à la préhistoire. Or, depuis une trentaine d’années, les sciences ont découvert le moyen de restituer l’histoire de ce qui n’est pas écrit: une carotte glaciaire prélevée au Groenland permet de lire 30.000 années d’évolution climatique. En bénéficiant de techniques de déchiffrement de certains codes, les sciences ont acquis une nouvelle épaisseur temporelle: mes professeurs et moi-même étions adossés à une antiquité vieille de 5.000 ans. Celle de mes étudiants est vieille de milliards d’années.

Comment maîtriser une telle masse de connaissances?

Il y a la maîtrise des spécialistes, et celle, plus simple, du récit, qui débute ainsi: "Il était une fois, il y a 13 milliards d’années, le Big Bang." Nous assistons à une réconciliation de la science et de l’histoire. Mais l’histoire humaine ne doit pas oublier la faune, la flore, le monde – "l’environnement" –, au risque de les détruire. Il importe absolument que l’histoire de l’univers devienne l’histoire humaine, qui englobe toute l’histoire du vivant. Le monde relève de notre responsabilité. Les choses laissent des traces de leur existence et font partie de nous. Elles s’écrivent d’elles-mêmes, et notre devoir est de savoir déchiffrer cette écriture.

"Les économistes parlent des Trente Glorieuses. J’aimerais que l’on évoque les Soixante-Dix Paisibles, depuis les années 1950, période de paix sans équivalent en Europe depuis la guerre de Troie. Or, ce moment unique dans l’histoire est devenu illisible."

Avant l’apparition de l’écriture, que faisaient les hommes de leur capacité de lecture? Ils étaient alors chasseurs-cueilleurs et déchiffreurs de traces. En un sens, les savants d’aujourd’hui redeviennent des chasseurs-cueilleurs qui déchiffrent les traces que les choses laissent sur les choses. Et le récit qu’ils déchiffrent n’est pas linéaire, ce qui est le propre du récit. Si je vous lis un album de Tintin, à la page 2, vous ne savez pas ce qui se passera à la page 4. L’histoire de l’univers est tout aussi inattendue, imprévisible et sans finalité. Cependant, le livre refermé, vous comprenez les causes. Notre conception de l’histoire doit aller au rebours de l’anthropocentrisme, du narcissisme humain qui nous détruit, nous et la planète. Savoir se décentrer est un geste de survie.

Nous sommes en période de grande mutation. Pour vous, l’histoire connaît deux types de révolutions, dures ou douces, locales ou globales.

Les historiens insistent avec raison sur ces périodes de révolutions "dures": pierre taillée, âge de bronze, révolution industrielle, etc. Or, l’apparition de l’écriture, de l’imprimerie ou de l’ordinateur marquent des révolutions "douces", au sens anglais du "soft", du logiciel. Ces révolutions qui touchent l’ensemble support-message bouleversent l’ensemble des conduites humaines. Les passages successifs à des modes nouveaux ouvrent des mondes nouveaux. L’invention de l’écriture a vu simultanément celle des mathématiques et de la pédagogie. L’imprimerie a coïncidé avec le développement de la physique et des mathématiques. L’informatique bouleverse toutes nos conduites industrielles, financières, juridiques, et transforme toutes les sciences. Voici quelques dizaines d’années, un traité d’anatomie contenait des schémas d’os ou d’organes. Aujourd’hui, il montre des photos de membres et organes du patient. La singularité a pris le pas sur le schéma. Nous savons maintenant que nous sommes composés moins de cellules propres que de bactéries et de virus qui définissent notre identité mieux que l’ADN. Avec de nouveaux modes de conservation de l’information et d’évolution des concepts, nous allons vers la prégnance des sciences de la vie et de la terre.

L’enseignement en est-il modifié?

Au Moyen Âge, avant le livre imprimé, les élèves apprenaient par cœur le savoir du maître. L’arrivée du livre a rendu ce savoir banal. Il y a vingt ans, dans mon amphi, j’étais certain qu’aucun de mes auditeurs ne savait ce que j’allais dire. Aujourd’hui, j’ai la certitude qu’ils auront consulté sur internet le sujet de mon cours. Ils ont déjà l’information, et mon rôle n’est plus de la leur transmettre, mais de la transformer en savoir. L’ordinateur a transformé l’enseignant, en le rendant encore plus nécessaire. Le possesseur de l’information n’est pas détenteur du savoir. Qu’est-ce que la science? C’est ce que les parents apprennent aux enfants. Qu’est-ce que la technologie? C’est ce que les enfants apprennent aux parents.

Vous expliquez que nous vivons une période de paix. Est-elle menacée?

Les économistes parlent des Trente Glorieuses. J’aimerais que l’on évoque les Soixante-Dix Paisibles, depuis les années 1950, période de paix sans équivalent en Europe depuis la guerre de Troie. Or, ce moment unique dans l’histoire est devenu illisible. Les gens ne lisent pas la paix de cet âge nouveau. Paradoxalement, seuls la guerre, les attentats, la mort rendent cette réalité lisible.

©doc

Un historien disait: l’histoire, c’est l’histoire du couple ami-ennemi. Les jeunes belges ou français n’ont plus vraiment d’ennemi. Le traitement de la violence a fondamentalement changé: après l’attentat contre Charlie Hebdo, en France, des millions de gens ont défilé sans affiches ou banderoles "contre". Ils étaient simplement là. Or, ce traitement de la violence est difficilement lisible. Nous avons toujours risqué un retour de la fusion du spirituel et du temporel. Le miracle actuel, c’est de ne pas y retomber, mais la menace demeure.

Comment retrouver la lisibilité du monde?

L’illisibilité est devenue commune aux savants, qu’elle désarçonne, et aux non-savants, qu’elle ne gêne pas. Qu’est-ce que l’information? Si vous n’observez que la fleur, vous ne comprendrez pas le paysage. L’information, c’est la fleur. La connaissance, c’est le recul. Sans recul, pas de connaissance. Seul ce recul, qui doit couvrir des milliards d’années, permet de comprendre l’époque présente. Et, pour comprendre le présent, il faut savoir relire le passé.

Nous avons récemment vu surgir une autre grande menace temporelle: la dette.

L’anglais redeem qui désigne à la fois le rachat et la rédemption, la dette et la réparation des offenses. Il vient du latin redimere qui désigne le remboursement de la dette. Son annulation est une idée séduisante. Mais si l’on efface toute dette, le prêteur sait qu’il ne sera pas remboursé, et personne ne prêtera. Dilemme fondamental. La dette fait partie de notre destin. Or, le destin de l’endetté, c’est l’esclavage. J’ai longtemps cru que l’esclavage pour dette était un cas particulier. Il semble pourtant que, dans l’antiquité, tout esclave l’était pour dette. Après la défaite, les vainqueurs s’octroyaient un butin, et réduisaient l’adversaire à l’esclavage. Les esclaves noirs victimes de la traite étaient, semble-t-il, déjà esclaves pour dette dans leur pays d’origine.

L’emballement de la dette souveraine sape la souveraineté des États, devenus esclaves d’autres puissances. La question de la dette renvoie à l’eucharistie. Pour les catholiques, la présence du Christ est réelle. Chez les protestants, cette présence n’est que signes. Il y eut chez les catholiques un attachement au réel, chez les protestants un envol du signe. Chez les protestants d’Europe du Nord, l’argent est devenu signe, mais est resté représentation des biens dans les États catholiques du Sud. L’essor du capitalisme au nord et aux États-Unis a creusé cette différence: pour un catholique, être riche, c’est posséder des biens; pour un Anglo-Saxon protestant, c’est "to make money". La nouveauté historique absolue, c’est la vitesse des échanges et le temps réel, mutation extrême de l’argent-signe. Or la dette est devenue un frein.

"Darwin, Bonaparte et le Samaritain, Une philosophie de l’histoire", Le Pommier, 250 p., 19 EUR.

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