interview

Nadine de Rothschild: "Nous sommes finalement nus devant le mystère de la vie"

Nadine de Rothschild ©ISOPIX

Pétillante, joyeuse et profondément lucide. Nadine de Rothschild semble être restée la jeune fille sincère et exubérante qui, en 1963, contre toute attente, épousait Edmond de Rothschild, l’héritier d’une prestigieuse dynastie de banquiers.

Nadine de Rothschild balaye encore aujourd’hui d’un revers de main les questions sur son enfance indigente, qu’elle assume et chérit comme le point de départ d’une aventure personnelle sans pareil. Écrivaine, mécène et reine des bonnes manières, elle ne s’est, pourtant, jamais contentée d’être devenue une femme très riche.

Les parents d’aujourd’hui sont souvent dans un rapport de séduction vis-à-vis de leurs enfants. Est-ce un risque?

On a de plus en plus tendance à vouloir être les amis de nos enfants. Il est légitime de les aimer, de les adorer… mais il est dangereux de rentrer dans un rapport de séduction avec eux. Il s’agit là d’un grand tort qu’on leur fait: cela engendre une relation équivoque, malsaine et délétère pour leur développement existentiel. Les enfants ont besoin de bases, rigueur et sens des limites.

Vous défendez, de même, un modèle familial traditionaliste…

"Les représentants politiques ne font plus fantasmer. Ils pensent trop à leur aspect physique, à leur évolution de carrière, à leurs ambitions personnelles et trop peu à la chose publique."

J’ai toujours été contre le divorce. Les jeunes choisissent aujourd’hui de cohabiter très vite. Ils sont convaincus d’exercer une certaine forme de liberté… mais, en réalité, avec cette cohabitation précoce, ils vivent tout engagement dans une dangereuse désinvolture et n’arrivent pas à se connaître réellement. Or, l’amour n’est que connaissance. Aujourd’hui, nous avons envie de tout posséder tout de suite! On tue le rêve, l’imagination, la magie et le mystère sur lesquels se basent les unions qui survivent. On se dévoile trop vite alors que l’amour, pour faire face aux aléas du quotidien, doit rester le plus possible dans le règne secret du fantasme. Les femmes ont aussi une responsabilité dans cette dérive: c’est un vrai métier que d’être une femme et, aujourd’hui, beaucoup d’entre nous ne savent ou ne veulent plus l’exercer.

Vous avez été, à votre façon, l’égérie d’un féminisme assumé mais jamais revanchard. Que pensez-vous du mouvement #MeToo?

Je crois fermement au principe de l’égalité des sexes mais hommes et femmes ne sont pas la même chose! Quant au mouvement #MeToo, vous me demandez de m’aventurer dans un domaine très hasardeux. Et, comme pour Catherine Deneuve qui s’est exprimée de façon décalée sur cette thématique, mes propos risquent de ne pas être compris. Ce que je trouve triste est que beaucoup de femmes qui ont réellement subi ces abus n’aient pas compris qu’elles pouvaient dire "non". On peut toujours opposer un refus, a fortiori si on est jeune et jolie. Il faut défendre ces femmes qui érigent enfin des défenses contre ces violences, mais il faut aussi apprendre très vite, surtout dans certains milieux professionnels, à éviter des situations qui risquent inévitablement d’engendrer des dérapages.

Vous avez connu plusieurs chefs d’États. Qu’est-ce que l’univers politique a perdu au fil du temps?

"Je ne comprends toujours pas pourquoi cette incommunicabilité entre les élites et l’opinion publique persiste."

C’est comme pour l’amour, on a perdu le rêve. Les représentants politiques ne font plus fantasmer. Ils pensent trop à leur aspect physique, à leur évolution de carrière, à leurs ambitions personnelles et trop peu à la chose publique. Ils veulent se rapprocher de plus en plus des électeurs mais ce n’est pas forcément ce que ces derniers souhaitent! Les électeurs veulent être guidés, rassurés, compris et protégés. Et non pas par des ‘vedettes’ de la politique qui se teignent les cheveux, aiment se montrer alors qu’ils font du jogging et dévoilent leur intimité.

Le mouvement des gilets jaunes est le symptôme d’un abîme qui se creuse toujours plus entre les élites et l’opinion publique…

Un abîme politique mais aussi économique. Or, s’il n’y a pas de patrons, il n’y a pas d’ouvriers. C’est peut-être une limite de ma part… mais je ne comprends toujours pas pourquoi cette incommunicabilité entre les élites et l’opinion publique persiste. Pourquoi tant de mal à dialoguer directement et à se respecter? Les torts ne sont pas seulement du côté du politique ou du patronat. Tous les patrons ne sont pas riches et ceux qui le sont font travailler des millions de personnes. Le rôle des syndicats, certes fondamental, a peut-être empêché de sauvegarder la force d’un rapport direct entre les patrons et leurs employés. Il faut à tout prix rétablir des relations égalitaires, immédiates et de mutuelle reconnaissance entre les parties. Cela vaut aussi pour les représentants politiques et leurs électeurs.

Que pensez-vous du retour d’une certaine violence politique au sein de nos sociétés?

"Pour ceux qui, comme moi, sont issus de milieux très modestes, la faucille et le marteau représentaient une symbolique familière."

C’est très difficile d’en parler parce que pour ceux qui ont connu les drames du siècle passé – des drames qui sont encore frais dans notre mémoire – existe la peur que les dérives d’aujourd’hui nous fassent revivre des horreurs que l’on croyait définitivement ensevelies. Or, les actuels élans populistes sont aussi en train de saper les idéaux à la base de la construction européenne. Il faut rester unis à tout prix. Et pour cela je pense qu’il faut s’entendre religieusement avant même que de le faire sur un plan politique. Ces antagonismes religieux, souvent cruels et absurdes, qui traversent l’humanité, se basent sur la présupposée supériorité d’une religion par rapport à l’autre. Pourtant personne n’est jamais revenu de l’au-delà pour nous donner une réponse à ce sujet… Nous sommes tous égaux face aux mystères de la vie et à ce qui suivra…

Voyez-vous des similitudes avec le siècle dernier?

Pour ceux qui, comme moi, sont issus de milieux très modestes, la faucille et le marteau représentaient une symbolique familière. On amenait les enfants aux manifestations communistes. Je ne vois pas de grandes différences entre les revendications populaires actuelles et celles du passé. Néanmoins, aujourd’hui, on apporte plus d’aides aux classes défavorisées sans arriver à satisfaire leurs besoins. Il s’agit d’une sorte de crise des finances qui débouche en une crise de confiance de la politique. Là encore, écrasés par une réalité qui nous paraît de plus en plus injuste, on a perdu la capacité d’espérer. Et pourtant la possibilité d’une ascension sociale est encore à la portée de quasiment tout le monde.

Que faut-il pour réussir?

"Quand on possède beaucoup, je l’ai appris auprès de la famille Rothschild, c’est un devoir, une obligation morale que de partager."

De l’intelligence et énormément de travail. Ce n’est pas facile de devenir un grand patron, de créer et consolider ses acquis. Mais il faut y croire. Je songe à l’homme d’affaires français Vincent Bolloré. Très jeune, il a travaillé au sein de la banque Rothschild. Il était tellement brillant, si remarquablement doué et, surtout, si travailleur que la banque lui a concédé un prêt important. Avec cet argent, son aventure a décollé. Mais la même somme dans les mains d’un autre n’aurait pas produit les mêmes fruits. La réussite se fonde toujours sur une vision précise de l’avenir mais aussi sur une exceptionnelle, infatigable lutte pour la réaliser.

Qu’est-ce qui, indépendamment des circonstances de la vie, nous conserve toujours humbles?

Le mot ‘humble’n’existe plus aujourd’hui: il est devenu complètement désuet, démodé, comme le concept qu’il définit! On ne trouve plus d’humilité même au sein de l’Église. Je crois que les rares personnes qui ont su rester humbles sont celles qui sacrifient leur vie au nom des autres, s’occupent des déshérités, donnent, sans relâche, leur temps, leurs énergies et une partie d’eux-mêmes pour offrir du réconfort aux plus démunis.

Vous êtes une très discrète mais généreuse mécène. Que pensez-vous des polémiques qui ont suivi l’élan philanthropique après l’incendie de Notre-Dame de Paris?

Je crois qu’il faut être admiratif face à l’élan de générosité qui a suivi l’incendie. C’est le premier jet, le premier geste qui compte. Quand on critique les décisions des premiers mécènes on oublie l’essentiel: la force instinctive de ce merveilleux élan du cœur. Il faudra des années pour distribuer ces dons et en voir les résultats. Ce n’est là qu’une question comptable, financière, logistique. Quand on possède beaucoup, je l’ai appris auprès de la famille Rothschild, c’est un devoir, une obligation morale que de partager. Mais il faut le faire intelligemment. Il faut apprendre à donner. Et aujourd’hui les mécènes, comme moi, préfèrent soutenir ‘du terre à terre’, des causes tangibles et pouvoir en constater rapidement les résultats.

Le philosophe Sénèque disait que l’"on ne jouit bien des richesses qu’en sachant s’en passer." Êtes-vous d’accord?

Lorsque l’on arrive, comme moi, à la fin de la trajectoire de sa propre vie, on comprend très bien quel est le vrai luxe. On relativise tout et on comprend que tout ce que l’on a eu la chance d’acquérir, apprendre, posséder et aimer… ne pourra pas être emmené avec soi. Nous sommes finalement nus devant le mystère de la vie. Le vrai luxe est, par conséquent, de pouvoir assumer la pleine responsabilité de tout ce que l’on a accompli: son propre bonheur comme le malheur, sans regrets et sans remords.

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