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interview

Nicolas Tenzer: "Nous devons adopter une diplomatie de guerre"

"Nous sommes devant un État qui, si nous le laissons faire en Ukraine et ailleurs, va donner des ailes à d’autres régimes: la Chine, l’Iran, la Corée du Nord, qui se montre de plus en plus agressive vis-à-vis de la Corée du Sud", prévient Nicolas Tenzer. ©doc

Professeur à Sciences Po et président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (CERAP), le géopolitologue Nicolas Tenzer publie un ouvrage* dans lequel il appelle à revoir intégralement notre conception de la diplomatie et des relations internationales au vu du conflit en Ukraine.

«Soit l’Ukraine gagne et la Russie de Poutine est défaite, et un espoir sur l’évolution du monde est permis; soit elle perd ou ne gagne que partiellement, et le pire sera le présage», écrivez-vous. Comment l’Ukraine peut-elle gagner totalement cette guerre dans le contexte actuel?

Ce n’est possible que si les Alliés comprennent l’enjeu. L’Ukraine seule ne peut pas gagner et être en mesure de récupérer l’ensemble des territoires occupés par la Russie, du Donbass à la Crimée. Elle ne le pourra que si les Alliés lui donnent toutes les armes nécessaires, c’est-à-dire des missiles longue portée et des avions de chasse en nombre suffisant. Hélas, nous n’en sommes pas encore là... Nous en restons à cette idée de défendre l’Ukraine, de l’empêcher de perdre, etc. On n’évoque jamais la défaite totale et définitive de la Russie.

Nous sommes tombés dans le piège de la peur de la menace de la guerre mondiale et nucléaire qui est un ancien récit russe pour nous dissuader.

Nicolas Tenzer
Géopolitologue
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Comment expliquez-vous cet état d’esprit?

Notre conception de la stratégie est complètement inadaptée. Certains dirigeants et analystes sont dans une attitude de pseudo-réalisme. Beaucoup continuent de penser qu’il s’agit d’un conflit territorial, d’une guerre classique. Ils reprennent, parfois sans le savoir, certains éléments rhétoriques issus de la propagande russe. Nos logiciels stratégiques sont inopérants devant une guerre d'extermination. Nous sommes tombés dans le piège de la peur de la menace de la guerre mondiale et nucléaire qui est un ancien récit russe pour nous dissuader.

En outre, on craint l’effondrement de la Russie, sa dislocation, et on imagine le pire après Poutine. Ce discours autour d'une prétendue stabilité, qu’on a beaucoup entendu en Europe et aux États-Unis, demeure présent dans l’espace public comme si Poutine n'avait pas assassiné des centaines de milliers de personnes et ne nous menaçait pas directement. Nous devons revoir notre conception de la diplomatie et des relations internationales. Cela fait des années que Poutine est clair sur ses intentions, mais on n’y a pas prêté attention.

Ceux qui se proclament réalistes seraient, en réalité, irréalistes?

Exactement. Le vrai réalisme consiste d’abord à prendre au sérieux les menaces. Les pseudo-réalistes s'en abstiennent et voient dans le fait accompli la dernière étape de l'histoire. Le réalisme devient chez eux un fatalisme. Ils croient au déterminisme historique. Or, le vrai réalisme en relations internationales est d’abord lié à des objectifs, notamment la défense de notre sécurité et de nos intérêts. Le réalisme ne consiste pas à abandonner les armes dès que l’on entend quelqu’un crier plus fort. La soi-disant Realpolitik est une supercherie et une catastrophe pour notre sécurité.

Il est une similarité entre l’Allemagne nazie et la Russie actuelle, dans le sens où ous sommes face à une guerre totale et de destruction.

Nicolas Tenzer
Géopolitologue

Vous évoquez la «lente agonie de la diplomatie classique». Que voulez-vous dire par là?

La diplomatie classique peut fonctionner lorsque les protagonistes d’un conflit ne sont pas animés par une volonté de destruction absolue de l’autre. Dans certains cas, elle peut évidemment s’appliquer. En revanche, devant un agresseur comme la Russie, qui veut la disparition de l’Ukraine, il n’y pas de voie moyenne, mais un jeu à somme nulle.

Actuellement, certains responsables sont empêtrés dans une idéologie diplomatique qui refuse de considérer le caractère absolu d’une guerre. Ils refusent de penser sur l'horizon de la radicalité. Nous devons adopter un autre mode de diplomatie que j'appelle diplomatie de guerre. Il est une similarité entre l’Allemagne nazie et la Russie actuelle, dans le sens où nous sommes face à une guerre totale et de destruction. Nous sommes également devant le mal radical.

Est-ce que l’état d’esprit n’est pas quand même en train de changer chez les Occidentaux? On a entendu récemment les déclarations de l’amiral Rob Bauer, un haut responsable militaire de l’Otan, et du ministre suédois de la Défense, qui alertent sur la possibilité réelle d’un conflit avec la Russie…

Il y a des évolutions dans la prise de conscience. C’est le cas de la Suède, en effet. Cette conscience existe depuis longtemps dans les pays baltes, en République tchèque et en Pologne. Elle arrive progressivement en Allemagne, en France et en Belgique. En même temps, il n’y a pas de prise de conscience de ce que signifie la présence de la guerre et l'on détourne les yeux des centaines de milliers de victimes de la Russie. On l’a encore vu avec les atermoiements d’Olaf Scholz concernant la livraison des missiles à longue portée Taurus. Peu de discours affirment clairement: «nous voulons la victoire totale de l’Ukraine et la défaite de la Russie». Nous devrions avoir une vision plus globale. Nous sommes devant un État qui, si nous le laissons faire en Ukraine et ailleurs, va donner des ailes à d’autres régimes: la Chine, l’Iran, la Corée du Nord, qui se montre de plus en plus agressive vis-à-vis de la Corée du Sud.

Mais peut-on gagner totalement contre une puissance nucléaire?

Cela s’est déjà produit. L’URSS a été défaite en Afghanistan, les États-Unis au Vietnam. Les puissances nucléaires peuvent subir une défaite. Nous avons donné des avertissements clairs à Moscou. Si l'on acceptait de céder à cette crainte, la Chine s’emparerait de Taïwan demain avec un chantage nucléaire. On ne peut pas uniquement se limiter à la réponse nucléaire, car elle devient au fur et à mesure non effective, sans volonté d'agir conventionnellement.

Si l’Ukraine l’emporte, elle va prendre naturellement le leadership européen. Elle sera le seul pays européen à avoir une expérience directe de combat contre un ennemi total.

Nicolas Tenzer
Géopolitologue

Si Trump l’emporte en novembre prochain et qu’il met un terme à l’aide militaire américaine, l’Europe pourra-t-elle gérer seule la situation en Ukraine?

Les perspectives seraient sombres. L’Ukraine tient d’abord grâce aux armes américaines. Sans elles, le pays serait tombé. Même s’il y a des signes d’accélération de la production d’armes en Europe, il faudrait passer à 6/7% du PIB consacrés à la défense pour remplacer la garantie nucléaire américaine. En admettant que cela soit politiquement possible, cela prendrait plus d'une décennie. La France et le Royaume-Uni ne pourraient pas lui fournir le bouclier suffisant. Dans l'immédiat, l'Europe doit passer en économie de guerre pour franchir une étape décisive dans sa production d'armes conventionnelles.

L’issue du conflit pourrait entraîner une reconfiguration de l’Europe? L’Allemagne pourrait-elle prétendre au leadership, par exemple?

L’Allemagne n’a jamais été un leader intégral en Europe. Elle a été un leader partiel par son poids économique, mais elle a toujours été un nain politique, de manière assumée d’ailleurs. Si l’Ukraine l’emporte, elle va prendre naturellement le leadership européen. Elle sera le seul pays européen à avoir une expérience directe de combat contre un ennemi total. Elle portera la future conscience historique de l’Europe. Elle aura montré qu’au sein de l’UE, elle est le pays central sur le plan diplomatique et de la sécurité. Jamais l’Allemagne ne pourra imaginer jouer un tel rôle.

Cela voudrait dire aussi que l’épicentre européen se déplacerait à l’est ?

L’épicentre de l’Europe tournera autour de l’Europe centrale et orientale. Ces pays ont eu une meilleure compréhension du régime russe, alors que la plupart des pays de l’Europe de l’Ouest ont manqué de vigilance et de perspicacité. Les pays de l’Ouest ne pourront donc plus se targuer d’être les gardiens les plus légitimes de l’Europe.

Vous écrivez que la période actuelle est beaucoup plus risquée que ne l’était la guerre froide car "les forces lancées contre les démocraties occidentales sont autrement destructrices". Vers quel type d’affrontement nous dirigeons-nous?

C’est un affrontement entre des principes et non entre des civilisations. Ce n’est pas l’Occident contre l’Orient, ni le sud contre le nord. Je ne crois pas à cette division du monde. C’est une lutte idéologique qui traverse tous les pays du monde et qui se développe à bas bruit. Nous entrons dans une ère radicalisée d’un Kulturkampf d’un nouveau genre. Il n’oppose pas des cultures au sens classique: c’est une guerre entre la liberté, la dignité et le droit, d’un côté, et des systèmes de domination implacables qui entendent détruire la per­sonne en tant que telle.

Ce conflit est présent partout dans le monde. On a vu les Printemps arabes, les dissidents en Chine, les libéraux en Birmanie, etc. Or, je m’inquiète de voir des dirigeants européens prêter peu d’attention à ces dissidents et récompenser les dictateurs. Dans nos pays, cela vaudrait la peine d’analyser comment le populisme prépare le terrain aux régimes révisionnistes et autoritaires. Ce n’est pas un combat uniquement moral, mais pour notre sécurité. Quand on méprise les courants démocratiques, on renforce les dictatures.

*Notre Guerre. Le crime et l’oubli: pour une pensée stratégique, Nicolas Tenzer, Éditions de l’Observatoire, 602 p., 28 €.

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