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Non, la Belgique n’est pas devenue un pays inégalitaire

Économiste, Fondation Joseph Jacquemotte

En une décennie, la part des salaires dans le PIB a effectivement baissé mais moins que le coefficient de Gini qui mesure les inégalités de revenu au sein d’une population.

Les altermondialistes ont encore frappé. Après la dette publique à annuler « comme en Equateur », ils se penchent, cette fois, sur la part des salaires. Leur « thèse » ? La part salariale en Belgique se situerait autour de 50% du PIB, soit un cran sensiblement plus bas que les statistiques officielles.

Xavier Dupret.

La tendance à la baisse serait, au demeurant, impressionnante en comparaison du partage de la valeur ajoutée en vigueur durant les années 1970. Leur « solution »? Le grand mouvement social qui rétablira, « comme en 68 », le pouvoir de négociation du collectif des salariés, appréhendé tel un monolithe sans failles.

Nos amis omettent, cependant, d’intégrer dans leurs estimations le travail des indépendants au motif que ces derniers sont des entreprises. Il faut vigoureusement récuser ce biais. On citera, pour s’en convaincre, la principale source d’inspiration des altermondialistes à savoir le statisticien Michel Husson.

Ce dernier n’hésitait pas, in illo tempore, à écrire que « si l'on veut raisonner sur l'ensemble de l'économie, il faut traiter la question des non-salariés, puisque la part des salaires est (…) moins élevée s’il y a beaucoup de non-salariés » (1). Quand on sait que la moitié des PME belges est organisée en personnes physiques, cette remarque ne manque pas de sel. Husson ne serait assurément pas fier de ses disciples du plat pays.

Il est, en effet, obvie que des différences de rémunération existent au détriment des indépendants. Nonobstant, les organismes internationaux considèrent, dans les calculs établissant la part des salaires, que les indépendants bénéficient d’un revenu identique à celui des salariés actifs dans la même branche.

La part salariale chez nous équivalait, en 2018, à 58% de la valeur ajoutée. Ce chiffre est, certes, inférieur à celui diffusé par les autorités européennes mais ne traduit, en aucun cas, un effondrement.

Après rectification de cette grossière fiction statistique, on constate que la part salariale chez nous équivalait, en 2018, à 58% de la valeur ajoutée. Ce chiffre est, certes, inférieur à celui diffusé par les autorités européennes mais ne traduit, en aucun cas, un effondrement. Dans certains cénacles, le fait que ce différentiel affère, avant tout, à la rétribution des indépendants constitue un problème idéologique. Il est, dès lors, politiquement plus « correct » de travestir les données en faisant complètement l’impasse sur l’activité indépendante.

Paradoxe britannique

Tout bien considéré, on relativisera les apports épistémologiques de la part des salaires comme indicateur. Au Royaume-Uni, les salaires ont, en proportion du PIB, augmenté de 6,5 points de pourcentage entre 1996 et 2001 alors que les inégalités y évoluaient au rythme d’un indice de Gini croissant (NDLR : Le coefficient de Gini est une mesure synthétique des inégalités de revenu au sein d’une population).

Notre pays figure parmi les sociétés les plus égalitaires au monde. Ce faible niveau des inégalités a pour origine une fiscalité plus lourde que dans la plupart des pays industrialisés.

Ce paradoxe s’explique par le fait que la progression des salaires s’y est concentrée, toute vision fusionnelle du salariat mise de côté, sur le centile le mieux payé de la main d’œuvre. Cette configuration est aux antipodes de la Belgique où en une décennie, la part des salaires a bien baissé, mais moins que le coefficient de Gini.

Avec un Gini de 0,272 en 2018, notre pays figure, d’ailleurs, parmi les sociétés les plus égalitaires au monde. Ce faible niveau des inégalités a pour origine une fiscalité plus lourde que dans la plupart des pays industrialisés. Les rentrées fiscales de 2019 représentaient en Belgique 43% du PIB contre 34% pour la moyenne de l’OCDE.

Packaging tape-à-l'oeil

Il n’y a donc pas que la part des salaires dans la vie. La redistribution est importante aussi.

On recommandera, dès lors, aux altermondialistes de faire montre de rigueur dans l’évaluation de la part exacte du travail, y compris indépendant, et d’éviter les interprétations unilatérales. Cette exigence de probité permet, en tout état de cause, d’établir que la Belgique n’a pas, contrairement à d’autres contrées, été submergée par un tsunami inégalitaire.

Au total, il en va de l’analyse économique comme de l’œnologie. Au détriment des titres ronflants et des packagings tape-à-l’œil, les connaisseurs privilégieront toujours l’impitoyable épreuve du tastevin.

Xavier Dupret
Economiste à la Fondation Joseph Jacquemotte

(1) Husson Michel in L’Économie politique, « Quelle finance après le G20 ? », 2009/2 (n° 42), p.97.

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