interview

"Nos institutions ne sont pas adaptées aux problématiques actuelles" (Michel Serres)

©Antonin Weber / Hans Lucas

Le philosophe et historien des sciences Michel Serres est décédé samedi dernier à l’âge de 88 ans. Moins de deux mois avant son décès, il nous avait reçus chez lui pour un entretien, à l’occasion de la sortie de son dernier livre "Morales espiègles".

Comme à son habitude, il avait su mélanger enthousiasme, rigueur et attention au concret. Avec son accent du sud si caractéristique, il nous avouait, non sans humour, préférer l’expression "bobards sur gazouillis" à celle de "fake news"… Si les hommages de ces derniers jours n’ont pas manqué de rappeler son optimisme et sa jeunesse d’esprit, il ne faut pas oublier également qu’il fut parmi les premiers à avoir compris l’importance du monde de la communication, prenant la pleine mesure des bouleversements que la révolution numérique allait entraîner. Sur le pas de la porte, il nous avait lancés avec un grand sourire: "Désolé de vous mettre dehors, mais je dois me remettre au travail."

La notion de grand récit est importante dans votre œuvre. À travers elle, vous avez tenté de conserver cet idéal encyclopédique des savoirs en inscrivant la science au cœur de la culture, dans un projet humaniste. Qu’est-ce que le grand récit révèle au sujet de la place de l’homme dans le monde actuel?

Pour répondre à cette question, il faut analyser de manière très lucide où nous en sommes. Nous n’avons pas conscience de la nouveauté exceptionnelle du moment que nous vivons. On peut le démontrer de quatre façons: premièrement, le monde agricole s’est effondré. Il est passé de 60% à 2,3%. Auparavant, nous étions tous des paysans, des éleveurs. La plupart des gens habitaient la campagne. Aujourd’hui, ils habitent les villes. C’est la fin du néolithique.

Deuxièmement, depuis 70 ans, nous vivons en paix. Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire. Et ça ne vaut pas seulement pour l’Europe. La violence ne cesse de baisser. On a l’impression que le monde est à feu et à sang, alors que c’est exactement le contraire.

Troisièmement, l’espérance de vie augmente: 79 ans pour les hommes, 83 ans pour les femmes. Depuis ma naissance, la population mondiale a été multipliée par 4. Quand je suis né, il y avait moins de 2 milliards d’individus.

Quatrièmement, les nouvelles technologies représentent une révolution équivalente à celle de l’imprimerie et du passage de l’oralité à l’écrit. Tout a changé donc: le rapport à la Terre, au corps, à l’histoire, au savoir. Je ne crois pas que nous vivions un temps auquel un moment de l’histoire serait comparable. Ce n’est pas seulement neuf comme peut l’être une nouvelle époque ou un nouveau siècle, c’est une nouveauté radicale, exceptionnelle. Cependant, nous ne connaissons pas encore la réalité profonde du monde contemporain. Aujourd’hui, hélas, les forces les plus nombreuses sont réactionnaires. Mais à quoi cela sert-il d’être pessimiste? Il faut développer un optimisme de combat.

Ne craignez-vous pas la montée de l’irrationalisme, qui se remarque notamment à travers la prolifération des fake news et la défiance à l’égard de la science?

Toutes les nouveautés que je viens d’évoquer, nous les devons à la science, aux sciences dures. Les mathématiques pour les nouvelles technologies, la médecine pour la santé, etc. Or, il se trouve que nos dirigeants sont formés aux sciences humaines. Comment comprendre le monde contemporain dans cette situation? C’est la raison pour laquelle nous vivons une crise du politique. Il faut rétablir des ponts entre les sciences humaines et les sciences dures.

Aux yeux de l’humaniste que vous êtes, le développement phénoménal des nouvelles technologies ne représente-t-il pas tout de même un danger potentiel pour l’humanité?

J’ai vécu les débuts de la Silicon Valley, car j’étais professeur à Stanford. C’était un mouvement libertaire à la base. Aujourd’hui, c’est une catastrophe, notamment avec les Gafa. Mais c’est le coût du progrès. Depuis les Lumières, on avait pris l’habitude de croire que le progrès est entièrement bon, alors qu’il y a un prix à payer…

Quand j’étais jeune, pour avoir accès à un livre, je devais prendre un train à Agen, dans le Lot-et-Garonne, pour aller jusqu’à Paris. Auparavant, apprendre demandait du temps, de l’argent, beaucoup d’énergie. Aujourd’hui, un clic suffit. Comment voulez-vous que je ne sois pas enthousiaste face au monde actuel?

Prenons l’exemple de la douleur. De nos jours, un homme de 60 ans peut n’avoir jamais souffert de sa vie. Entouré des meilleurs médecins, Louis XIV a hurlé de douleur tous les jours. La difficulté de notre temps, c’est que tous les problèmes sont à long terme. Ce sont des problèmes de longues portées, spatiales et conceptuelles. Et d’autre part, ils sont tous reliés. Nos institutions ne sont pas adaptées aux problématiques actuelles, car elles ont été fondées dans l’ancien monde. Toutes les grandes découvertes sont issues de l’interdisciplinarité. Aujourd’hui, on se concentre sur l’analyse, alors que nous avons surtout un besoin de synthèse, de nouvelles synthèses.

"J’ai vécu les débuts de la Silicon Valley. C’était un mouvement libertaire à la base. Aujourd’hui, c’est une catastrophe."

Pourquoi avons-nous tendance à croire que c’était mieux avant?

Parce que nous avons une trouille folle. Trump a peur, Erdogan a peur, Poutine a peur. On ne veut pas rentrer dans ce nouveau monde, comme certains ados ne veulent pas rentrer dans l’âge adulte. Alors, on préfère écrire des livres catastrophistes. Le mot le plus répété à la télévision est celui de "mort". Bien sûr, il y avait des choses mieux avant, mais je viens d’un monde où il n’y avait pas de chauffage, pas d’électricité, où les femmes se levaient à 5h du matin pour faire le feu dans la cuisinière, donc il ne faut pas exagérer…

Et à ceux qui, par exemple, annoncent la mort de l’Europe, que répondez-vous?

Observons l’histoire. L’Empire romain a vaincu la Grèce. Et pourtant, que serait Rome sans la Grèce? C’est elle qui compte. À un moment donné, l’importance culturelle n’est pas proportionnelle à l’importance économique ou politique. C’est la seule chance que nous ayons. Et puis, l’Europe reste la plus grande productrice de biens.

Votre dernier ouvrage s’intitule "Morales espiègles". Un pied de nez à ce moralisme qui semble refaire surface de nos jours?

Les morales espiègles, ça remonte à la commedia dell’arte, avec cette idée qu’il est possible de rectifier les mœurs en riant. Par l’intermédiaire du rire, l’efficacité de la morale est maximum. C’est pourquoi la morale doit être espiègle. Aujourd’hui, nous avons besoin d’un Cervantes ou d’un Molière, car nous devons nous méfier du puritanisme et du politiquement correct en provenance des Etats-Unis. Il faut retrouver notre âme. Hélas, il y a un rire cynique et sarcastique qui se développe abondamment sur les réseaux sociaux. C’est la raison pour laquelle je différencie le rire doux et le rire dur.

Vous faites aussi l’éloge de la désobéissance. À quoi faut-il désobéir aujourd’hui?

Cette désobéissance est à mon sens plus économique que politique. Elle peut être individuelle ou collective. Si le citoyen décide de boycotter tel ou tel produit, les compagnies ou les grandes industries seront forcées de changer de stratégie. Et puis, il ne faut pas oublier que toute invention est une désobéissance, bien que toute désobéissance ne soit pas nécessairement une invention.

Votre personnage le plus célèbre, "Petite Poucette", est une femme. Ce n’est pas anodin. Quel regard portez-vous sur la révolution féministe en cours depuis MeToo?

Le changement n’est pas brutal, mais évolutif. Au XIXe siècle, Johann Bachofen, un philosophe de Bâle, prétendait qu’il y avait eu des sociétés matriarcales dans l’Antiquité. Aujourd’hui, toutes les études montrent que c’est totalement faux. Il n’y a jamais vraiment eu de matriarcat, de culture où les femmes ont joué un rôle important, un rôle premier. Cela commence à changer, notamment à l’université, dans l’enseignement. En médecine et en droit, les femmes sont de plus en plus nombreuses.

Mais il y a encore beaucoup de citadelles à prendre, notamment dans le monde de l’entreprise. Lorsque je vais donner une conférence dans une entreprise, j’ai coutume de commencer en disant: "Messieurs les Talibans, bonjour." Ils se fâchent, et puis j’ajoute: "Que les femmes se lèvent!" Il y en a 3 sur 100… Les postes de pouvoir échappent encore trop aux femmes.

Que pense l’auteur du "Contrat naturel" des différentes marches pour le climat, notamment celles qui ont été initiées par les jeunes?

Je vais vous donner une bonne nouvelle: il y a deux mois, le lac Érié, aux Etats-Unis, est devenu un sujet de droit. Mon livre est sorti il y a 30 ans, donc çà évolue… (rires) Mais, dans l’ensemble, la situation reste dramatique. Je pense que les hommes politiques n’y peuvent rien. C’est l’économie qui est en jeu.

Par exemple, la France a vendu des Airbus à la Chine. On s’en réjouit. Mais c’est une défaite terrible en réalité, car la pollution est principalement due à la circulation aérienne. Les jeunes générations sont plus sensibles à ce problème, car nos enfants vivent dans ce monde nouveau. C’est bien plus qu’un conflit entre générations, c’est un conflit entre des moments de l’histoire qui est en train de se jouer.

Basculer dans un monde nouveau pose immanquablement la question de la transmission. Que faut-il garder du monde ancien? Que ne peut-on pas perdre?

La question est complexe, car elle en sous-entend quatre autres: qui transmet? À qui l’on transmet? Ce que l’on transmet et comment le transmettre? Jadis, les enseignants étaient les garants de la transmission. Aujourd’hui, ce n’est plus vrai du tout. De nos jours, le monopole de la transmission appartient à la radio, à la télé, mais aussi aux réseaux sociaux et à la publicité.

Comment voulez-vous qu’un instituteur apprenne l’orthographe du mot "relais" à ses élèves, alors que, dans les gares, on le voit écrit "Relay". Réformer l’enseignement ne sert à rien. Il n’y a plus que 10% de transmission qui s’effectue par ce biais. Par exemple, nous sommes en train de perdre les noms communs. On n’utilise plus des mouchoirs, mais des Kleenex; on n’achète plus de la sauce tomate, mais du Ketchup. Les marques dévorent les noms communs. Qui est l’instituteur en ce cas? Un jour, il faudra peut-être réapprendre aux gens ce que c’est qu’un pantalon ou une veste…

Vous avez souvent évoqué votre enfance dans le Lot-et-Garonne. Avez-vous l’impression que la rupture entre le local et le mondial s’accentue?

Dans les années 30, dans le Lot-et-Garonne, un paysan ne sait rien, strictement rien. Il n’a pas la radio, la télé n’existe pas. Il reçoit des nouvelles via le village d’à côté. La rupture est totale. Le décentrement est complet. Quand j’étais petit, il y avait d’ailleurs deux heures différentes: l’heure de la ville et l’heure de la campagne. Pendant très longtemps, seul 20 à 30% de la population résidait dans les villes. Le reste de la population vivait à la campagne. Pourtant l’histoire, c’est l’histoire des villes. Aux yeux des historiens, la campagne n’existe pas. Dans un dialogue de Platon qui s’intitule "Phèdre", Socrate part à la campagne et déclare: "Ici, je n’ai rien à apprendre." Le mépris est total. Mais nous oublions que les agriculteurs sont les pères nourriciers de l’humanité. Que va-t-on manger lorsqu’il n’y en aura plus?

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