Nuccio Ordine: "On ne crée pas des professionnels, mais des barbares assoiffés d'argent"

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Nuccio Ordine est professeur de littérature à l’Université de Calabre (Italie). Il a reçu ce mardi le titre de docteur honoris causa de l’UCLouvain. À cette occasion, le recteur Vincent Blondel lui a demandé de donner sa vision de l’université de demain. Interview.

Son constat est sombre. Il qualifie le futur d’"obscur" en raison de l’aspect utilitariste que l’on imprime à l’institution universitaire.

"Quels sont les deux premiers mots que les étudiants apprennent lorsqu’ils arrivent à l’université? Crédit et débit. Le langage n’est jamais neutre. On est en train de prostituer l’enseignement à la professionnalisation", affirme-t-il.

La société actuelle a tendance à dire qu’il faut offrir des formations qui mènent à l’emploi...

C’est très préoccupant, car on est en train d’appliquer les lois de gestion d’une entreprise à l’éducation. Dans une entreprise, si une branche ne marche pas, que fait-on? On la ferme. Si l’on suit la même logique dans l’université, face à un cours de sanskrit donné à deux élèves, le conseil d’administration dira: "on ne peut pas se permettre le luxe de payer un professeur pour deux élèves." Mais dans cette logique-là, on va supprimer demain l’enseignement du grec, du latin. Et cela va mener à une catastrophe.

Mais pourquoi continuer à enseigner des matières du passé?

Se demander "à quoi servent ces langues-là", c’est penser d’une manière utilitariste. Les conséquences de cette logique sont terribles pour le futur de l’humanité. Imaginez-vous le monde dans cent ans, quand les derniers connaisseurs du grec, du latin, du sanskrit, seront morts ? Devant une découverte archéologique faite par hasard, personne ne saura plus lire un document, une inscription.

N’est-ce pas une évolution irrémédiable?

Le problème, c’est que l’on coupe les liens avec le passé. Si plus personne n’est capable de comprendre le passé, on va créer une amnésie totale de la société, et c’est un vrai problème en démocratie. On ne peut comprendre les choses qui se passent aujourd’hui, sans avoir une base du passé. Sinon, nous sommes, comme disaient les Latins, une "tabula rasa". Dans l’Olympe grec, l’une des déesses les plus importantes est Mnémosyne, la déesse de la mémoire. La mère des neuf muses, qui représentent tous les savoirs. Si l’on tue la mémoire, on tue le savoir. Prenez Fabiola Gianotti, c’est la directrice du Cern, à Genève. Une physicienne. Elle a fait du grec et du latin, et dix ans de piano. Pour elle, c’est cette culture de base qui lui a permis d’être une bonne physicienne.

À quoi sert alors l’université? À cultiver ce savoir de base?

Les gens pensent que l’université sert uniquement pour former des professionnels. C’est une erreur. Le défi est perdu dès le départ. Les grands économistes le disent, le marché va tellement vite que si nous prévoyons aujourd’hui des formations demandées par le marché, dans deux trois ans tout aura changé. Donc, oui, le but de l’université, c’est de former des élèves avec un savoir de base fort qui peut permettre de s’adapter à toute forme de variation.

Vous sentez qu’il y a une perte de sens?

Oui, et la faute vient de la société. Réduire tout à l’économie, penser qu’il faut la nourrir, c’est une grande erreur. Montaigne disait: "l’homme est un corps, mais l’homme est aussi un esprit". Si nous pensons seulement à nourrir le corps sans nourrir l’esprit, on va créer une société avec une désertification de l’esprit. Et cela signifie une société barbare, violente, fondée sur la haine et l’égoïsme brutal. Dire aux étudiants qu’ils doivent apprendre un métier pour gagner de l’argent, c’est réduire l’éducation à une mission misérable. C’est évidemment fondamental d’avoir un métier, mais ce n’est pas le but des études, c’est une conséquence.

En 2018, l’Italie a soumis des enfants âgés de 7 à 9 ans à un test. Deux questions: "est-ce que j’aurai toujours assez d’argent pour vivre; est-ce je réussirai toujours à acheter ce que je veux". Pour moi, poser ces questions, c’est un crime, mais qui ne suscite aucune indignation, parce qu’on est résigné. C’est une corruption totale des valeurs qui ont inspiré l’éducation pendant des siècles.

Il faut donc étudier ce qu’on aime et pas ce qu’il faudrait?

Aujourd’hui, de plus en plus d’élèves ne choisissent plus l’université sur base de l’amour de la discipline. Mais le risque est d’étudier dans le but de faire de l’argent. On crée des médecins, des avocats, des ingénieurs, dont l’objectif principal sera de faire de l’argent. Avec une baisse du niveau éthique des professions. Pourquoi? Parce que les gens n’aiment plus ce qu’ils font. C’est terrible. On n’est pas en train de créer des professionnels, mais des barbares assoiffés d’argent. On est en train de construire une société inhumaine. C’est pour cela que la littérature, la musique, l’art, la philosophie, tout ce que l’on fait de manière gratuite et désintéressée sont meilleurs pour nous former. Parce que la gratuité nous fait apprendre l’importance de l’amour pour le bien commun, la solidarité, là où l’envie d’argent crée des monstres égoïstes.

Vous craignez la même dérive pour la recherche scientifique?

Oui. Regardez, le programme Horizon 2020 de l’Union européenne, qui donne de l’argent pour les projets de recherche scientifique. Ils axent tout sur le court terme, en demandant de planifier et donner dès le départ les applications concrètes à l’entreprise. C’est une logique perdante.

Pourquoi?

Un exemple. Le scientifique japonais, Osamu Shimomura, a travaillé pendant 30 ans pour répondre à une question: pourquoi la méduse Aequorea Victoria est-elle fluorescente ? Il a remporté le prix Nobel en 2008. Aujourd’hui, personne ne donnerait de l’argent pour répondre à cette question qui semble inintéressante.

Et pourtant, il a isolé une protéine essentielle pour marquer les structures biologiques vivantes. Sans elle, aucun laboratoire ne peut faire de recherche avancée. Si on presse les scientifiques, si on donne de l’argent uniquement pour les recherches rentables à court terme, on va détruire la possibilité de faire de grandes découvertes qui peuvent révolutionner l’histoire de l’humanité.

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