Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Des idées claires et distinctes. La chronique de Luc de Brabandere.

Que l’on parle d’habitude de consommation, de pratiques managériales ou de politique internationale, on entend fréquemment les mots « occident » ou « occidental ». Mais au fond, de quoi parle-t-on ?

Luc de Brabandere. ©BELGAIMAGE

La notion d’Occident a en effet beaucoup évolué au cours du temps et huit sens se sont succédé au cours des siècles.

L’origine étymologique du terme renvoie d’abord à l’idée de direction. « Occident » vient du latin occidens, participe présent de occidere qui signifie « tomber à terre, succomber, périr ». En parlant du soleil, le verbe signifie « se coucher ». Mais alors ne devrions-nous pas utiliser le verbe « s’occidenter » quand on s’oriente vers l’ouest ?

Le terme Occident a pris ensuite une majuscule pour désigner une région du monde.

Depuis le IIIe siècle, l’Empire romain est régulièrement en proie à des crises politiques et militaires qui finiront par entrainer le partage de l’espace impérial. En 395, Théodose premier dit le Grand met fin à l’unité impériale quand, avant de mourir, il partage l’Empire romain entre ses deux fils, confiant à l’un l’Orient et Constantinople, et à l’autre l’Occident dirigé depuis Milan.

C’est l’aventure des croisades, en particulier le détournement de la quatrième et la mise à sac de Constantinople qui marqueront la véritable rupture avec l’Orient.

Tandis que l’Empire romain d’Orient va se maintenir jusqu’en 1453, date de la conquête de l’Empire byzantin par les Turcs, l’Empire romain d’Occident, soumis à l’intrusion de plus en plus forte des peuples vivant à ses marges, finira par s’effondrer en 476. Charlemagne est couronné empereur en l’an 800 et reconnu en 813 comme empereur d’Occident.

Au début du Moyen Age, l’Occident est associé étroitement à la religion. Pour des raisons de doctrine et de désaccord sur l’autorité suprême, des rivalités opposent l’Eglise d’Occident à celle d’Orient. Mais c’est l’aventure des croisades, en particulier le détournement de la quatrième et la mise à sac de Constantinople qui marqueront la véritable rupture avec l’Orient.

Colonisation et industrialisation

Début de la Renaissance, l’Occident s’inscrit sous le signe de l’exploration.

Les croisades ont donné l’envie de poursuivre la découverte du monde. Au service des rois d’Espagne et du Portugal, des navigateurs ouvrent des voies maritimes vers l’Afrique et l’Asie pour éviter les commerçants musulmans.  

Un Nouveau Monde, de nouveaux territoires sont offerts en partage. L’Occident installe comptoirs et colonies, goûte à de nouveaux produits : cacao, café, indigo, maïs, et tabac. Découvreurs et conquérants repensent le globe terrestre, observent avec un esprit nouveau la nature et ses lois.  

En avançant dans le temps, c’est à travers le prisme de l’économie que va se redéfinir l’Occident aux XVIII et XIX siècles. Les technologies que la science a développées pour ses propres besoins vont servir aussi à fabriquer des machines. L’exemple entre tous est celui de la machine à vapeur de James Watt.

De l’Angleterre, les rails et la révolution industrielle s’étendent vers toute l’Europe avant de gagner l’Amérique.

L’Occident du XIXe siècle affirme son identité au travers d’un projet civilisateur de portée universaliste.

D’une société à dominante agraire et artisanale, l’Occident bascule vers une société industrielle et commerciale. C’est le début d’une économie de marché soutenue par le progrès technique et la croissance, dont le modèle va s’exporter au cours des années dans le monde entier et marquer de son empreinte nos modes de vie.

Projet civilisateur

L’Occident du XIXe siècle affirme son identité au travers d’un projet civilisateur de portée universaliste.

En 1897, année emblématique du jubilé de diamant de la Reine Victoria, l’Occident a bien cru avoir achevé d’étendre sa suprématie sur le reste du monde. Au cours des quatre siècles précédents, tous les pays non occidentaux sauf deux - l’Afghanistan et l’Abyssinie (Éthiopie) - étaient tombés sous la domination occidentale ou, comme la Russie ou le Japon, avaient préservé leur indépendance en adoptant, dans une certaine mesure, le mode de vie d’une civilisation occidentale triomphante.  

Au XXe siècle la notion d’Occident change une nouvelle fois de sens et prend une forte coloration politique.

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les relations entre les deux grands vainqueurs, États-Unis et URSS, se dégradent vite dans ce que Georges Orwell qualifiera de « guerre froide ». L’Occident se définit alors à partir de la rivalité de ces deux superpuissances dont l’affrontement est dit « Est-Ouest ». Est, car vu de l’Ouest, l’URSS n’est pas un « Orient », mais un géant situé à l’extrémité est de l’Europe. Ouest, car pour les États-Unis, l’Occident du monde est d’abord le continent américain.

Cicéron, Mercator, Charlie Chaplin, Greta Thunberg

En dénonçant l’«l’idolâtrie de l’ Occident » dès 1946, Staline a réactivé cette notion. Mise à mal à l’Ouest dans les années 60 par les courants marxistes, l’idée d’un Occident assimilé au « monde libre » survivra avec les dissidents d’Europe de l’Est. Symbole de cette perception positive, on disait des athlètes profitant des compétitions internationales pour fuir la RDA qu’ils « passaient » à l’Occident.

Il suffit de regarder l’attitude des Occidentaux par rapport au « progrès » pour voir le champ de contradictions dans lequel ils vivent…

Et aujourd’hui, comment pourrions-nous définir l’Occident? L’Ukraine est-elle un pays occidental? Et Israël? Et Singapour? Et le Mexique ? Qu’y a-t-il de commun entre Cicéron, Mercator, Charlie Chaplin et Greta Thunberg? Que partagent, à des siècles de distance, ces quatre Occidentaux?

Pourrait-on définir l’Occident par un ensemble de valeurs ? Cela semble difficile. L’Inde est un pays démocratique et la déclaration des Droits de l’Homme en France et aux États-Unis ne sont pas exactement les mêmes. De plus, les valeurs sont souvent en conflit, à l’image de la liberté et de l’égalité. Et il suffit de regarder l’attitude des Occidentaux par rapport au « progrès » pour voir le champ de contradictions dans lequel ils vivent…

C’est peut-être cela l’Occident, une terre de paradoxes. Mais c’est la nôtre.

Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Toutes les chroniques « Des idées claires et distinctes » parues dans l’Echo depuis 2017 sont disponibles sur le site www.lucdebrabandere.com

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