interview

OGM: Greenpeace nuit-il à l'environnement ?

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Après des années de blocage, le dossier des OGM revient sur le devant de l’actualité.

La nouvelle législation sur les cultures de semences transgéniques dans l’UE, qui devrait faciliter les autorisations tout en permettant aux États membres de s’y opposer sur leur territoire, est entrée en vigueur récemment. Et la Commission Juncker a présenté ce mercredi un processus d’autorisation à la carte pour faciliter les importations d’organismes génétiquement modifiés principalement destinés à l’alimentation.

C’est que plusieurs nouveaux OGM sont en préparation, bien que le Vieux Continent reste globalement hostile aux biotechnologies. Une attitude qui désole le biologiste moléculaire Marc Van Montagu, pionnier de la technologie qui a permis la création des organismes transgéniques. Entretien.

Où en est-on aujourd’hui en Belgique avec le développement des OGM?
On fait de la recherche fondamentale, au premier stade. On tente de comprendre la base moléculaire de la croissance et du développement. L’étape suivante, c’est la recherche appliquée, qui devrait se faire avec harmonie avec ce qu’on appelle les écoles d’horticulture. Mais là, le facteur humain fait que ce n’est jamais aussi facile que ce qu’on aurait voulu…

©Dieter Telemans

Donc, la recherche faite chez nous ne mène à rien?
Dès qu’il y a des applications, cela passe dans les grands groupes internationaux. À cause de l’opposition aux OGM, aucune petite ou moyenne entreprise, aucun pays en voie de développement ne peut plus faire de développement. Seuls les "six grands" – Monsanto, Dow Chemical, DuPont, Bayer, Syngenta et BASF – font encore des OGM activement et sur une grande échelle. L’action de Greenpeace aboutit à donner un monopole aux plus grands. Ils poussent également à la monoculture, puisque les réglementations extrêmement chères empêchent l’emploi de nouveaux OGM.

Mais n’est-ce pas normal de demander des contrôles?
On demande sans cesse de nouveaux examens, alors que cela a déjà été fait mille fois. Pour chaque culture, il faut de nouveau prouver l’innocuité. C’est une folie, une perte d’argent énorme quand on regarde les sommes dépensées par l’Union européenne pour prouver des choses qui ont déjà été démontrées de nombreuses fois.

C’est une chose que les opposants aux OGM ont très bien réussie: détruire la recherche appliquée. Quelle que soit la solution à laquelle on arrive maintenant, on s’entend dire que le public ne l’acceptera pas. Prenez l’exemple de cette pomme de terre OGM qui ne devient pas verdâtre, mise au point aux USA. Quand elle est utilisée pour faire des frites, elle ne produit pas d’acrylamide, cette substance reconnue comme cancérigène. Pourtant, Mc Donald’s a indiqué qu’il n’employait pas de pommes de terre transgéniques.

L’opposition aux OGM, ce sont surtout les grandes marques de la distribution. C’est en premier lieu l’industrie elle-même qui bloque. Cela ne lui pose pas de problèmes. Ils demandent des prix un peu plus élevés… Et chez nous, on est suffisamment riches pour payer. Mais en définitive, c’est surtout le tiers-monde qui souffre du fait que les OGM ne sont pas employés.

Le secteur de la distribution vend pourtant de nombreux produits comprenant des OGM…
Oui, mais ils ne veulent surtout pas que les gens sachent qu’ils emploient déjà énormément de produits OGM au niveau des huiles, des lécithines (une substance extraite surtout du soja, utilisée comme émulsifiant, NDLR) et d’autres extraits pour des produits finis. Tant qu’il s’agit de tout cela, de champignons, de levures ou de bactéries transgéniques, cela va. Mais il ne peut s’agir de plantes.

Si en Wallonie, l’hostilité aux OGM reste forte, en Flandre, région pionnière dans le domaine des biotechnologies, les chercheurs planchent sur le développement, d’ici 2017, d’une pomme de terre résistante au mildiou.

Il s’agira d’une "Bintje", variété la plus populaire dans notre pays, modifiée par génie génétique, mais entre variétés d’une même espèce (technique dite de la cisgénèse). Grâce à l’introduction de plusieurs gênes de résistance provenant de pommes de terre sauvages, cette Bintje pourra entraîner la suppression de 80% des pulvérisations de fongicides employées pour prévenir le "phytophthora infestans", l’organisme qui engendre le mildiou.

Le projet est mené par un consortium réunissant l’UGent, le VIB (Vlaams Instituut voor Biotechnologie) et l’ILVO (Instituut voor Landbouw- en Visserijonderzoek). En 2011, des essais préliminaires menés en champ sur une autre variété avaient fait l’objet de saccages par des activistes.

Ceci étant, il y a déjà pas mal d’utilisation de plantes OGM, non?
La majorité des sojas et maïs OGM sont utilisés en alimentation animale. En Europe, tous nos cochons et poules mangent transgéniques. Et la meilleure preuve qu’il n’y a pas de danger, c’est qu’on n’a jamais constaté de maladie. Alors que du temps de la maladie de la vache folle, quand le gouvernement britannique disait qu’il n’y avait pas de danger, les éleveurs rétorquaient que leurs animaux étaient malades. Les vétérinaires affirmaient qu’il y avait un problème. Ici, avec les OGM, aucun agriculteur ou aucun vétérinaire ne s’est jamais plaint. On élève des dizaines de milliards de poulets par an dans le monde. Aucune étude n’a jamais été réalisée à cette échelle.

D’accord, mais un OGM n’est pas l’autre…
L’absence de danger, vous ne pouvez pas le prouver, vous pouvez toujours dire que cela est possible scientifiquement. Mais si cela existe, quel est le danger? On est dans la science-fiction. Par contre, dans un tas d’autres domaines, on sait qu’il y a des dangers. Prenez les voitures. Il y a des accidents. Mais on estime que c’est mieux d’avoir des voitures que de ne pas en avoir. Ici, on peut toujours inventer un quelconque danger pour bloquer les OGM. Mais s’il n’y a pas la moindre preuve, cela n’a pas de sens.

L’autre grande critique contre les OGM, c’est la dissémination.
Mais avec le pollen, il y a tout le temps de la dissémination! Il y a des échanges, y compris avec des plantes toxiques. Et cela ne pose pas de problème. Avec une séparation de 5 ou 6 mètres entre les champs, la probabilité de dissémination est déjà très réduite. En Flandre, c’est quelques mètres, en Wallonie, 40. Tout cela sert à bloquer les OGM, car aucun agriculteur ne va laisser en friche 40 mètres de champ.

La peur d’une dissémination incontrôlée est-elle irrationnelle?
C’est de la science-fiction. Ce serait très poétique si ce n’était pas tellement dramatique. Comme toute peur, guidée par des croyances, elle bloque l’analyse objective des faits.

Existe-il un clivage entre l’Europe et le reste du monde sur le sujet?
Certainement. C’est une catastrophe pour l’Europe. On se fait du tort à nous-mêmes. C’est surtout vrai pour les pays d’Europe orientale. En Roumanie, Bulgarie et même en Pologne, tant de terres sont abandonnées. Des ex-Kolkhozes ont été rendus à leurs anciens propriétaires, qui les délaissent. Alors qu’on pourrait y employer des plantes transgéniques adaptées.

"L’action de Greenpeace aboutit à donner un monopole aux plus grands. Ils poussent également à la monoculture."

N’est-ce pas révélateur de la frilosité de l’Europe dans beaucoup de domaines?
Exactement. On croit que l’on peut tout sécuriser. C’est le fameux principe de précaution. Mais c’est un principe d’inactivité. Les Européens se mettent des boulets aux pieds. Aux USA, on vous dit: faites-le, mais vous savez que si vous faites quelque chose de dangereux, vous êtes responsable, vous pourrez aller en prison ou payer des indemnités.

Au début des OGM, on vantait le fait qu’ils pourraient entraîner la suppression des pesticides et des herbicides. Est-ce que cela s’est réalisé?
Non, ces promesses n’ont pas été tenues, tout simplement parce qu’on n’a pas pu les appliquer. Ce qu’on a pu faire, c’est remplacer, pour les grandes cultures, des herbicides par d’autres herbicides moins toxiques et qui se dégradent plus vite dans le sol. Avant, on avait parfois des herbicides qui restaient un an dans le sol. Maintenant, le glyphosate disparaît le mois suivant.

Il faudrait beaucoup plus de recherche et de développement pour y arriver. Ce qui pousse pour l’instant en Espagne ou au Portugal a été approuvé fin des années nonante. Plus aucune plante OGM n’a reçu d’autorisation par la suite. C’est un peu désuet, comparé avec ce que l’on pourrait faire. On pourrait trouver énormément de nouvelles applications, mais comme il y a une telle opposition, il n’y aura pas de rentabilité. Tout est bloqué. L’investissement sera perdu. Et même si c’est approuvé, les militants anti-OGM vont détruire les cultures en disant qu’ils protègent la planète. Dans ces circonstances, plus personne n’a envie de se lancer.

Quelles leçons tirez-vous de l’étude réalisée par le professeur Séralini?
C’est scandaleux. Des journalistes ont approuvé un embargo, tout en acceptant de ne pas pouvoir demander des explications à des scientifiques. Dès que l’on lisait l’étude, on constatait que l’échantillon était trop restreint et qu’il s’agissait de rats qui développaient de toute façon des tumeurs. Des rats – génétiquement modifiés –, programmés pour faire des tumeurs plus rapidement, pour tester des produits cancérigènes.

©Dieter Telemans

Comment expliquez-vous la résistance des gens face aux OGM?
On va devoir trouver d’autres gens que ceux de l’industrie pour convaincre. Ou que certains scientifiques. Quand les scientifiques prennent position, on dit qu’ils sont payés par l’industrie. Mais personne ne demande si Greenpeace paie telle ou telle personne pour parler… C’est de la médisance. C’est un problème éthique que de dénigrer comme cela la science. Beaucoup de scientifiques ne comprennent pas que l’on en revienne au temps de Galilée, quand la société disait ce qui est acceptable ou pas au niveau scientifique. Une question que je me pose souvent, c’est comment Greenpeace va faire pour encore être accepté comme défenseur de l’environnement, alors que toutes les décisions qu’ils prennent sont nuisibles pour l’environnement.

Reste-t-il des arguments valables contre les OGM?
Pour nous, tous les arguments anti-OGM sont tronqués dès le début. Ceci est incompréhensible. Parce qu’il s’agit d’une technique pour faire plus efficacement ce qu’on fait depuis 10.000 ans, les croisements de génomes. Mais maintenant c’est comme l’évolution, en laboratoire on peut échanger de l’information génétique parmi tous les organismes.

Mal acceptés pour les cultures, les OGM peuvent-ils trouver d’autres débouchés?
Oui. Il y a l’exemple de l’insuline. Grâce à l’ingénierie génétique, on produit désormais de l’insuline humaine. Le vaccin contre la rage découvert et utilisé en Belgique il y a vingt ans a aussi été produit par ingénierie génétique. Beaucoup de nouveaux médicaments un peu compliqués à faire sont des OGM.

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