Olivier Dard: "Tout ce qui est nouveau n'est pas nécessairement bon"

Selon le spécialiste d’histoire politique, le conservatisme est une doctrine plastique qui a pour objectif de garantir des permanences et, en même temps, d’admettre des évolutions nécessaires. ©BELGAIMAGE

Le nombre d’ouvrages consacrés au conservatisme est en hausse. Cette doctrine si souvent caricaturée et finalement méconnue semble connaître un regain d’intérêt à notre époque. Explications d'Olivier Dard.

Avec Frédéric Rouvillois et Christophe Boutin, l’historien, professeur à l’Université Paris-Sorbonne et spécialiste d’histoire politique Olivier Dard a coordonné un dictionnaire du conservatisme dans le but de faire le point sur cette notion en explorant les raisons de sa renaissance politique, mais peut-être surtout culturelle.

Dans l’introduction, vous écrivez que le conservatisme est loin d’être mort, qu’il serait même "à la mode" et en pleine "mutation", trouvant aujourd’hui, dites-vous encore, des "renforts inattendus". Qu’est-ce que le conservatisme et en quoi pouvons-nous parler aujourd’hui d’un "néoconservatisme"?

Tout d’abord, il faut préciser que nous avons raisonné essentiellement dans un cadre français. Ce qui est frappant, à la différence d’autres pays comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, c’est que le mot "conservatisme" n’est pas employé pendant des décennies, mais que surtout, il est considéré comme péjoratif et inemployable. C’est pourquoi nous avons parlé de conservatisme "caché". La dernière fois où ce mot est employé par des conservateurs assumés comme tels, c’est durant les élections de 1885. Ensuite, le mot est mis de côté. On parle de conservatisme sans en parler. On parle des modérés, des droites, et même des républicains progressistes! Il y a un vrai problème sémantique, un tabou.

Le mot disparaît, mais la chose ne disparaît pas. Le conservatisme se reconfigure et va réapparaître avec le nationalisme. Cette idée que la France serait en péril, attaquée par des ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il s’agit donc de conserver une substance. Durant la IIIe République, les modérés essayent de faire passer des idées liées au conservatisme: un souci d’équilibre, la permanence de la nation, le refus des ruptures brutales incarnées par le socialisme, mais aussi des éléments de modernisation. Cependant, on ne revendique toujours pas le conservatisme en tant que tel.

Il y a un vrai problème sémantique, un tabou autour du mot "conservatisme".
Olivier Dard

La guerre marginalise à nouveau les idées conservatrices. À aucun moment de Gaulle ne voudra se définir comme conservateur. Et pourtant, on peut voir que la notion continue d’exister. Par exemple, on peut avoir une lecture conservatrice de la politique de Giscard d’Estaing. Si on peut parler de "néoconservatisme" aujourd’hui, c’est parce que tout d’abord, on assiste à un retour du religieux et des grandes questions morales et éthiques. Et puis, il y a une nouvelle génération qui s’est emparée du conservatisme pour l’opposer au néolibéralisme, c’est-à-dire le libéralisme économique et la marchandisation du monde. Et on pourrait ajouter à ces deux points l’évolution de la technique. Durant les Trente Glorieuses, le discours hostile à la technique ne passe pas du tout. Quand Georges Bernanos écrit "La France contre les robots", il est inaudible. Aujourd’hui, il est annexé par les discours sur la décroissance. La crainte de la robotisation du monde et du transhumanisme ouvre la voie à un conservatisme rénové.

Quand naît précisément le conservatisme? Peut-on réellement parler de doctrine ou de pensée conservatrice?

Le conservatisme originel naît avec la révolution de 1789. Il possède une matrice qui vient incontestablement de la contre-révolution, c’est-à-dire une volonté de conserver par rapport à une rupture brutale. En Angleterre, Edmund Burke le théorise dans un ouvrage marquant intitulé "Réflexions sur la révolution de France". En France, c’est Chateaubriand qui s’en charge en soulignant que le conservatisme n’est pas l’opinion réactionnaire, n’est pas le retour au passé: ce qui a disparu ne reviendra pas. Le conservatisme est une doctrine plastique qui a pour objectif de garantir des permanences et, en même temps, d’admettre des évolutions nécessaires.

La crainte de la robotisation du monde et du transhumanisme ouvre la voie à un conservatisme rénové.
Olivier Dard

Il incarne à la fois une volonté d’assumer une relation au réel tout en développant une capacité d’agir sur son temps. Le conservatisme part donc du réel et défend un certain empirisme. Mais il y a aussi un conservatisme avec une matrice plus libérale qui va vouloir progressivement s’émanciper d’un héritage absolutiste et essayer de combiner un discours conservateur avec un autre élément structurant: la défense de certaines idées libérales, à savoir la défense de la liberté de l’individu face aux pouvoirs qui risquent de la figer. C’est la position de Tocqueville: s’il craint d’une certaine façon la démocratie, c’est parce qu’il veut préserver l’individu de la "tyrannie de la majorité" et de la dictature étatique.

Au-delà donc d’être une doctrine politique, vous notez bien en effet que le conservatisme est une "éthique" et même, dites-vous, une "esthétique", un "mode de vie". En quel sens?

Par exemple, aujourd’hui, le conservatisme s’inscrit dans les enjeux écologiques. Mais c’est aussi la question du rapport à la famille, à la communauté, l’idée que la vie ne se comprend que rattachée à une origine. À l’heure où d’aucuns pensent que l’individu peut se concevoir hors sol ou comme un simple consommateur, une pensée conservatrice a quelque chose à nous apprendre. Dans un monde qui sépare ceux qui s’en vont et ceux qui ne peuvent pas partir, le conservatisme a sa place sans passer nécessairement par une logique de partis ou une idéologie particulière.

Ne craignez-vous pas tout de même une certaine récupération politique de cette nouvelle forme de conservatisme qui pourtant semble dépasser le clivage droite/gauche?

Le progrès aujourd’hui, c’est l’évolution à tout prix.
Olivier Dard

La première question qui se pose avec le conservatisme est: que faut-il conserver? C’est une question qui dépasse l’aspect politique, l’avenir de la droite française, ce que dit Laurent Wauquiez ou Marine Le Pen. Actuellement se pose la question de l’homme. C’est pourquoi il existe un conservatisme de gauche où l’on voit des individus qui veulent conserver une certaine dignité, qui veulent rester eux-mêmes et ne pas être considérés comme des marchandises. Quand Benoît Hamon lance un débat au sujet de la machine, il est dans un schéma conservateur. Mais peut-être faudrait-il alors parler de conservation plutôt que de conservatisme. Je pense qu’on ne peut pas échapper aujourd’hui à la question de la conservation car il faut admettre que tout ce qui est nouveau n’est pas nécessairement bon. Il faut oser réaffirmer des permanences face à cette espèce d’évolution qui n’en est pas une.

Si le conservatisme est, on le voit, une notion difficile à cerner, on peut se demander si on ne rencontre pas le même problème avec la notion qu’on lui oppose généralement: le progressisme. Comment définissez-vous le progressisme? En France, Emmanuel Macron incarne-t-il cette tendance?

Oui, il est une figure de ce que j’appelle le "bougisme". Cette idée qu’il faut changer, qu’il faut réaliser des réformes pour faire des réformes. Le progrès aujourd’hui, c’est l’évolution à tout prix. Est-ce qu’il y a une philosophie politique derrière tout ça? Pas certain. À nouveau, tout ceci n’est pas plus neuf que le conservatisme: c’est l’idée que la France est vieille, qu’elle ne se réforme pas, qu’elle est en retard sur les autres. C’est le thème du retard, du retard français. On a tendance à opposer la conservation et le progrès, mais ça ne rime à rien, comme si conserver c’était refuser l’idée d’évolution, comme si on pouvait rester sur un point fixe!

Des boulevards s’ouvrent car des terrains sont inoccupés par la politique actuelle.
Olivier Dard

Que signifie le progrès? Il faut remettre cette question en perspective. Par exemple, le progrès des Trente Glorieuses, c’était les grands ensembles, un confort ménager, etc. Ce qui était considéré comme un progrès à l’époque ne l’est plus aujourd’hui. Ceux qui défendent les acquis sociaux peuvent être aujourd’hui considérés comme des conservateurs. Ils défendent un certain mode de vie. À l’époque, l’emploi à durée indéterminée était perçu comme un progrès. Aujourd’hui, les jeunes générations rêvent d’autres choses, de changer de boulot tous les 5 ans par exemple. Avant c’était un progrès d’avoir un emploi garanti, un logement, etc. Comme le conservatisme, le progressisme a beaucoup évolué. Le progressisme d’hier pourrait être considéré aujourd’hui comme un conservatisme.

Vous êtes également un spécialiste des années 30, avec lesquelles on voit souvent, à tort ou à raison, de nombreuses analogies avec notre époque. On assiste aujourd’hui à une montée du populisme dans toute l’Europe. L’Italie est-elle, selon vous, en passe de devenir le laboratoire politique de l’Europe du futur?

Les barrières sautent, c’est certain. La Lega a nationalisé son discours, ce qui n’était pas le cas à l’origine. Pour le Mouvement 5 étoiles, c’est un peu moins clair. En tout cas, il y a plusieurs nouveautés depuis la chute du mur de Berlin. Ce qui avait été pendant des décennies le cadre de référence, c’était la latinité. Toutes ces droites regardaient du côté de l’Espagne, de l’Italie et du Portugal. Aujourd’hui, il y a un contact avec le nord, l’Europe centrale et orientale. Deuxièmement, il y a la question de l’islamisme et de l’immigration. C’est un élément important qui prend de plus en plus d’ampleur, sur fond de terrorisme. Et puis, il y a le discours très lénifiant des partis en place. Des boulevards s’ouvrent car des terrains sont inoccupés par la politique actuelle.

Aujourd’hui, le conservatisme s’inscrit dans les enjeux écologiques.
Olivier Dard

Enfin, il y a aussi le rapport à la construction européenne comme symbole de l’oligarchie, reliée à la question de la perte de la souveraineté nationale et à l’austérité. Ces différents facteurs transcendent les aspects singuliers des partis. On assiste à un divorce avec une Europe qui donne le sentiment d’être dans l’impasse. À l’époque, les pro européens voulaient internationaliser les campagnes, leurs adversaires sont maintenant en mesure d’y parvenir. Les questions migratoires, religieuses et terroristes – sans les amalgamer – ainsi que la sclérose de l’oligarchie européenne en place ouvrent la voie à une convergence des populismes.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content