"On n'a pas besoin de Dieu pour être moral"

©Frédéric Pauwels / HUMA

Le neuropsychiatre et éthologue français Boris Cyrulnik s’est intéressé à la façon dont les croyants s’attachent à Dieu. Au passage, il lance une mise en garde contre les religions "barricadées".

Aujourd’hui sur la planète, sur 7 milliards d’êtres humains, 6,5 milliards d’entre eux entrent plusieurs fois par jour en relation avec un Dieu qui les aide. "Il y a certainement une explication psychologique à cette grâce", estime Boris Cyrulnik, qui se déclare pour sa part athée. En tant que neuropsychiatre, il a cherché à comprendre pourquoi tant de gens croient en Dieu. Le résultat de son investigation se trouve dans un nouvel essai, intitulé "Psychothérapie de Dieu".

D’où vous est venue l’idée de ce livre?
Le déclencheur fut une rencontre avec des enfants soldats au Congo, dans le cadre d’une mission de l’Unicef en 2010. Ces enfants étaient de petits vieux aux os saillants, tout maigres. Ils étaient tragiques. Ils venaient me voir et me demandaient pourquoi ils ne se sentaient bien qu’à l’église, alors qu’ils ne sont pas croyants. J’étais muet, incapable de répondre à cette question que les théories de la psychologie ne pouvaient résoudre.

CV express
  • Né à Bordeaux en 1937, d’un père russe et d’une mère polonaise.
  • Pendant la guerre, il est caché par ses parents qui meurent à Auschwitz.
  • Neuropsychiatre et éthologue.
  • Directeur d’enseignement à l’Université de Toulon
  • Auteur de nombreux livres, dont "Parler d’amour au bord du gouffre" (2004), "Sauve-toi, la vie t’appelle" (2012), "Les âmes blessées" (2014).
  • Il a vulgarisé le concept de "résilience".
  • Il a fait partie en 2007 de la commission Attali sur les freins à la croissance.

Y a-t-il une explication neurologique au sentiment religieux?
Avec la neuro-imagerie, on peut rendre observable comment le sentiment religieux modifie le fonctionnement cérébral. Si je vous insulte, vous allez pâlir de colère, votre cœur va s’accélérer et vous allez sécréter des substances d’alerte, adrénaline, cortisone, etc. Si au contraire, je vous fais un compliment, vous allez rougir de plaisir et de confusion. Vous sécrétez des endorphines, de la dopamine et autres substances qui vont dilater vos vaisseaux. La neuro-imagerie permet d’observer cela dans le cerveau. Quand les gens prient, instantanément les circuits limbiques des émotions contrôlables se mettent à consommer de l’énergie et travaillent. Dans la durée, cela finit par modifier la structure cérébrale.

Le sentiment religieux modifie-t-il en bien le fonctionnement du cerveau?
Oui et non. Si vous avez une émotion d’angoisse intense, vous pouvez accéder à Dieu par une prière ou une révélation. C’est ce qu’ont vécu Paul Claudel ou, plus près de nous, Eric-Emmanuel Schmitt par exemple. Le sentiment religieux peut en revanche s’avérer maléfique si la croyance est barricadée, s’il n’y a pas de structure sociale ou relationnelle qui permet de contrôler votre émotion. Dans ce cas, vous restez prisonnier de votre émotion et vous pouvez être récupéré par un gourou ou quelqu’un qui vous embarque dans une secte. Ce gourou utilisera votre émotion ingouvernable pour vous faire passer à l’acte. Mohammed Merah en est un exemple parmi bien d’autres. C’est le phénomène de récupération politico-religieuse qu’on observe aujourd’hui.

Le monde ne se porterait-il pas mieux sans religion?
Le monde humain ne peut se passer de religion, mais il faut que la religion soit une ouverture à Dieu, aux êtres humains et à d’autres croyances. La croyance barricadée devient vite perverse: on ne croit qu’en un seul Dieu, on est heureux de voir souffrir ceux qui ont une autre croyance. C’est le communautarisme.

Vous ne regrettez pas de ne pas avoir rencontré Dieu?
Si je ne crois pas en Dieu, c’est de sa faute, il n’avait qu’à me donner rendez-vous puisqu’il est tout-puissant…

Dieu serait-il alors une invention de l’homme?
Je ne sais pas si les animaux croient en Dieu. Je crois que le monde appartient aux chats, qui envoient des ondes aux êtres humains pour les forcer à construire des maisons avec des radiateurs et à leur servir des croquettes… Je préfère le terme représentation qu’invention. Les hommes sont contraints de se représenter l’entité abstraite qu’ils appellent Dieu. La religion, en revanche, est une invention, car elle dépend des cultures. La spiritualité n’est pas une invention, c’est un sentiment, une émotion qu’on éprouve profondément et qui est provoquée par une représentation abstraite qu’on appelle Dieu. La spiritualité fait partie de la condition humaine qu’elle que soit la culture, alors que la religion fait partie des conditions culturelles.

"J’ai commencé ma vie en subissant un langage totalitaire. Aujourd’hui, j’arrive au dernier chapitre de ma vie en voyant réapparaître un autre langage totalitaire."

La démarche de la foi n’est-elle pas dictée par la facilité puisqu’on est entouré de certitudes, alors que l’athée, lui, est sans arrêt en quête de sens? Autrement dit, l’athée n’est-il pas plus courageux?
Les croyants aussi ont des moments de doutes. Tous les croyants que j’ai interrogés m’ont assuré qu’il y a des moments où ils ont moins besoin de Dieu et d’autres où ils en ont fort besoin. Ce qui montre à quel point les religions sont dépendantes des contextes culturels. C’est vrai pour les individus, pour les groupes religieux mais aussi pour les sans-Dieu.

Les Lumières, qui sont une démarche d’émancipation par rapport à la religion, sont aujourd’hui fort décriées en dehors du monde occidental. Les Lumières peuvent-elles prétendre à l’universalité?
Les Lumières, inventées au XVIIIe siècle, sont d’abord une preuve de démocratie. Les laïcs acceptent la religion des autres, à condition que la religion des autres ne s’impose pas. Ce qui a abouti en 1905 à la loi de séparation de l’Église et de l’État. L’athéisme se développe sur la planète, mais il reste très minoritaire. Sur 7 milliards d’humains, on dénombre à peine 500 millions d’agnostiques et d’athées. Mais l’athéisme se développe, y compris aux Etats-Unis. Les Chinois et beaucoup d’Asiatiques sont étonnamment sans Dieu. Même les Italiens et les Espagnols qui étaient traditionnellement très religieux le sont beaucoup moins, et ce en une génération seulement. Les champions en la matière sont les Danois où seuls 14% déclarent croire en l’existence de Dieu.

Faut-il s’inquiéter que si peu de gens se revendiquent agnostiques ou athées?
Ce qui m’inquiète, c’est qu’on assiste à l’émergence d’une forme dangereuse de non-Lumières ou d’obscurantisme, à savoir la barricade des croyances. Cette démarche est appuyée par un langage totalitaire qui affirme qu’il n’y a qu’une seule religion et que les autres sont des mécréants. Or la seule certitude, selon moi, c’est qu’il y a des religions sacrées d’une part et des religions profanes d’autre part, comme le communisme par exemple. Ceux qui ne croyaient pas en Lénine ou Staline méritaient la mort. La justification chez les communistes était qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Sauf que les œufs étaient des êtres humains, qui ne croyaient pas comme il convenait de croire.

À vous entendre, on ne va pas vraiment vers un monde meilleur?
J’ai commencé ma vie en subissant un langage totalitaire. Aujourd’hui, j’arrive au dernier chapitre de ma vie en voyant réapparaître un autre langage totalitaire. Les Lumières s’éteignent et c’est le retour de l’obscurantisme. Moins on a de connaissance, plus on a de convictions. Le danger des croyances closes, c’est d’affirmer qu’il y a une seule vérité, que cette croyance soit sacrée, profane voire même scientifique. Je connais beaucoup de laboratoires qui cherchent à fermer le laboratoire du collègue parce qu’il n’a pas les mêmes certitudes scientifiques qu’eux.

A-t-on besoin de Dieu pour faire le bien? Pour distinguer le bien du mal?
La question a été posée par Dostoïevski lorsqu’il fait dire aux frères Karamazov qu’un homme qui ne croit pas en Dieu peut tout se permettre, y compris le meurtre. L’université de Chicago a enquêté sur les transgressions pénalisables chez les croyants et les non-croyants. La conclusion est tout le contraire du stéréotype de Karamazov: les non-croyants sont plutôt plus moraux que les croyants. On n’a pas besoin de Dieu pour être moral. En revanche, on a besoin d’empathie pour être moral. On a besoin de se représenter le monde des autres pour être moral. Je ne peux pas tout me permettre. Quelque chose m’inhibe si mon acte risque de détruire l’autre.

"Moins on a de connaissance, plus on a de convictions."

Ne faudrait-il pas, pour faciliter le vivre ensemble, remplacer les cours de religion par des cours de philosophie?
Ma réponse va me procurer des ennemis. Georges Charpak et André Brahic ont proposé d’entraîner les enfants au raisonnement à partir de phénomènes naturels qu’ils éprouvent. Ainsi, on peut enseigner la géométrie à partir d’une coquille d’escargot. De même, on peut enseigner la cosmologie en lançant une pierre en l’air pour voir comment s’appliquent les lois de la cosmologie. C’est une attitude que je partage. Pour les cours de philosophie en revanche, c’est un peu différent. Le plus souvent, on n’apprend pas aux enfants la philosophie, on leur apprend à philosopher, ce qui n’est pas la même chose. On leur fait apprendre des citations de philosophes qu’ils doivent commenter. C’est un peu de la poudre aux yeux. Ce que Charpak et Brahic proposent, au contraire, c’est de réfléchir et de se poser des questions à partir de phénomènes observables. La religion, elle, propose une autre démarche.

C’est-à-dire?
La religion donne un cadre qui sécurise beaucoup les enfants. C’est sans doute pour cela qu’on assiste à un retour du religieux chez les enfants. Dans une même culture, on observe deux phénomènes opposés. D’une part, on assiste au développement de l’athéisme mais qui reste très minoritaire dans le monde. D’autre part, on observe un désir de religieux chez des enfants, parfois sous une forme très contraignante. Certains enfants de chrétiens sont attirés par les trappistes ou les sectes. Certains enfants de juifs entrent dans des groupes très rigides, alors que leurs parents ont milité pour plus de liberté.

Comment expliquer ce retour du religieux chez les jeunes?
Sans doute parce que notre culture est tellement diluante des structures familiales que cela angoisse les jeunes qui demandent aux religions de les sécuriser. C’est une preuve de notre défaillance culturelle.

Pourquoi les religions sont-elles si peu sympathiques à l’égard des femmes?
Les religions sont toutes misogynes, alors que les femmes sont plus croyantes que les hommes. Même si certaines religions tentent de combattre quelque peu cette misogynie. Le christianisme a ainsi fait aimer Marie et certaines saintes. Si les religions sont misogynes, c’est parce que les femmes ont un pouvoir effrayant: elles sont capables de mettre au monde des hommes vivants. Elles ont un pouvoir surnaturel qu’il convient d’entraver ou de domestiquer, faute de quoi les hommes risquent de se retrouver dominés. On domine les femmes pour qu’elles ne nous dominent pas. Elles paient cher la maternité.

Les religions valorisent pourtant la maternité.
Toutes les religions valorisent la maternité, à condition toutefois que les femmes soient socialement entravées. Ainsi, elles font moins peur. Le sexe a toujours eu une fonction sacrée et une fonction sociale. La fonction sacrée, c’est de mettre au monde une âme pour adorer Dieu. La fonction sociale, c’est de mettre au monde un garçon de préférence, parce que le contexte social a généralement été d’une grande violence et que les femmes sont moins douées pour la violence que les hommes. Cela ne fait qu’une ou deux générations que la violence n’est plus socialisante et encore, pas partout dans le monde, loin s’en faut. Si vous allez aujourd’hui au Proche-Orient, vous constaterez que la violence des garçons est fortement valorisée, tant par les hommes que par les femmes d’ailleurs. Quand j’étais enfant, un garçon qui refusait de se battre à l’école était traité de "femmelette". Dans des pays en paix en revanche, la violence est assimilée à de la destruction.

"Psychothérapie de Dieu", Boris Cyrulnik, éditions Odile Jacob, 314 pages, 22,90 euros.

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