Publicité
interview

"On ne peut pas raisonner les 'Loups de Wall Street', il faut les contraindre..."

©BELGAIMAGE

Moine bouddhiste et généticien, Matthieu Ricard est également photographe, auteur et traducteur français du Dalaï-Lama. Toute sa vie a été consacrée à l'étude et à la pratique du bouddhisme. Il a ainsi vécu en Inde, au Bhoutan et au Népal. Il publie ces jours-ci un ouvrage* dans lequel il raconte son existence passée dans l’intimité des plus grands maîtres spirituels de la tradition bouddhiste.

Être bouddhiste, pour vous, n’est pas incompatible avec le fait de prendre position sur l’état du monde. Qu’est-ce qui vous énerve actuellement?

Ceux que j’appelle "Les loups de Wall Street"... La personne qui s’est le plus enrichie pendant la crise est Jeff Bezos. Qu’a-t-il donné à la communauté? Rien! De son côté, Bill Gates, qui donne la moitié de sa fortune pour des bonnes causes, est attaqué de toutes parts…

Il faudrait taxer les milliardaires?

On ne peut pas raisonner ces «Loups de Wall Street". Il faut les contraindre pour assurer le bien-être du plus grand nombre, et ça, c’est le rôle des politiques. Le système ne va pas s’autoréguler et la théorie du ruissellement est un mythe. Les gouvernements devraient donc mettre en place des garde-fous et des incitants pour favoriser la coopération.

Le système actuel favorise une fraction minuscule de la population.
Matthieu Ricard
Moine bouddhiste et généticien

L’économie devrait être au service de la société. Et non la société au service de l’économie. De tels écarts de richesse ne sont plus tolérables. Il faut davantage de justice sociale. Or, le système actuel favorise une fraction minuscule de la population. 

Que diriez-vous à Jeff Bezos si vous l’aviez devant vous?

Qu’il a déjà tout ce qu’il faut! Il ne fera rien avec 10 milliards de plus, mais avec cette somme il pourrait faire beaucoup pour l’humanité…

Vous proposez le principe d’" harmonie durable " pour remplacer celui de "développement durable". Pourquoi?

Le terme « développement durable » est ambigu. Il maintient l’idée d’une croissance quantitative.  Mais comment pourrait-elle être « durable » en sachant qu'elle requière l'utilisation toujours plus grande d'un écosystème par principe fini ? Je préfère parler d’«harmonie durable». Même dans le monde économique, il est possible de respecter des valeurs humaines. Ce n'est pas idéaliste. C'est au contraire très pragmatique.

L’économie n’est pas incompatible avec l’altruisme et la compassion.
Matthieu Ricard
Moine bouddhiste et généticien

Pour en finir avec l'homo economicus, dont le seul but est de maximiser ses intérêts personnels, il faut améliorer certaines qualités humaines fondamentales. Aujourd’hui, y compris dans le domaine économique, on assiste à une prise de conscience de l'importance de l'éthique et de la compassion. C’est ce qu’on nomme la « caring economy ». L’économie n’est donc pas incompatible avec l’altruisme et la compassion. L’altruisme est sans conteste la plus grande force de changement dans notre société. Il faut en faire un principe universel, dans une perspective laïque et globale, en dépassant le cadre des religions. C’est ce que le Dalai-Lama appelle «l'éthique séculière».

Quelles leçons tirez-vous de cette crise?

Durant cette crise, les gouvernements ont été capables de prendre des mesures extrêmement fortes que la population a, en majeure partie, acceptées. S’ils pouvaient mettre autant d’énergie et de détermination au service de la lutte contre le changement climatique, cela pourrait vraiment faire bouger les choses.

Ce qui m’a également frappé durant cette séquence, c’est que le confinement a révélé le manque flagrant de spirituel dans nos sociétés. Du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés complètement désemparés. Il est tout de même interpellant de voir qu’une civilisation aussi grande que la nôtre se trouve dans un tel vide spirituel…

L’Occident vit donc une crise spirituelle, selon vous?

L’Occident s’est développé de façon prodigieuse. Mais ce progrès a surtout été « extérieur ». Il est souvent superficiel. Ce progrès s’est réalisé au détriment de notre dimension intérieure.

Vous êtes scientifique de formation. Vous avez réalisé une thèse en génétique cellulaire. Le bouddhisme est-il compatible avec la science?

La science est une méthode d’investigation rigoureuse de la réalité. C’est une tentative d’explication du monde. De son côté, la philosophie bouddhiste a pour but de combler le fossé entre les apparences et la réalité. La science comme le bouddhisme cherche une vision juste de la réalité. On croit que les choses sont permanentes et autonomes : elles sont en fait interdépendantes et impermanentes. Lorsque je pense que les choses sont permanentes et autonomes cela à des conséquences très concrètes. Cela peut créer un fossé entre moi et les autres et développer l’arrogance, l’obsession, le narcissisme, etc. Toute distorsion de la réalité mène à la souffrance. C’est l’un des grands enseignements du bouddhisme.

Le futur va faire mal. Greta Thunberg dit vrai. Nous sommes en train de trahir les jeunes générations.
Matthieu Ricard
Moine bouddhiste et généticien

Que répondez-vous à ceux qui pensent que la science est la seule et unique solution face au réchauffement climatique, ceux qui défendent ce qu’on nomme "le solutionnisme technologique"?

C’est une façon d’évacuer le problème en croyant que l’on va tout résoudre avec l’une ou l’autre invention. Nous sommes arrivés à un point de non-retour et nous continuons de croire que nous avons le temps…

Comment sortir de cette vision à court terme qui paralyse notre capacité d’action?

Le futur va faire mal. Greta Thunberg dit vrai. Nous sommes en train de trahir les jeunes générations. Le dernier rapport du GIEC montre bien que l’humanité est en péril. Mais le lendemain de sa publication, on n’en parlait déjà plus… Ce n’est pas normal. La lutte contre le changement climatique devrait être la priorité absolue. C’est ce que pensent 60% des jeunes. Aux dernières élections européennes, on a vu que les moins de 27 ans ont voté majoritairement pour les partis écologistes. Il n’y a rien d’étonnant à cela.

La prospérité d’une entreprise ne peut plus simplement être jugée au regard de ses performances financières.
Matthieu Ricard
Moine bouddhiste et généticien

Mais, concernant la lutte contre le changement climatique, qui peut imposer des contraintes?

L’ONU. Les pays doivent s’engager de manière plus franche. Et s’ils ne respectent pas leurs engagements, il faut mettre en place un mécanisme d’amendes. Au sein de l’Union européenne, lorsque vous ne respectez pas certaines règles, vous payez. La santé et l’environnement doivent être des matières discutées à l’échelle globale. Nous n’avons d’autres choix que celui de la coopération. Mais sans mesures contraignantes, ça ne marchera pas. Les lobbys ne peuvent pas dicter le rapport de la COP26. La COP26 doit être contraignante, sinon ça ne peut pas fonctionner.

Notre conception du leadership doit changer?

Pour moi, le leadership, c’est le service. Que l’on soit un homme d’État ou un grand chef d’entreprise, c’est le service public qui doit être la préoccupation principale. Le chef d’entreprise ne peut plus être un despote, seulement soucieux de s’enrichir au détriment de ses employés ou de la société.  

La prospérité d’une entreprise ne peut plus simplement être jugée au regard de ses performances financières. Un leader d’entreprise est au service de l’entreprise, mais également au service des gens qui y travaillent et, plus généralement, au service de la société. Si vous fabriquez du tabac et que vous tuez 6 millions de personnes par an, vous ne rendez pas service à la société. Si vous forcez les gens à effectuer des cadences infernales, comme dans les entrepôts d’Amazon, vous ne leur rendez pas service.

Diriger devrait consister à responsabiliser les autres pour qu’ils dirigent à leur tour.
Matthieu Ricard
Moine bouddhiste et généticien

Diriger devrait consister à responsabiliser les autres pour qu’ils dirigent à leur tour. Ce qui demande une formation. Il faut former les responsables à la compassion, afin de favoriser un fonctionnement collaboratif plutôt que compétitif, qui pourrait profiter à l’ensemble de la société. Il faut juger les entreprises en fonction de leur impact social et environnemental, en calculant notamment le montant des externalités. Il y a aujourd’hui des grandes entreprises dont le cout environnemental est vingt fois plus important que leur chiffre d’affaires. Cette situation n’est pas tenable.

La question de la liberté a beaucoup été évoquée durant cette crise. Quelle est votre conception de la liberté?

La vraie liberté implique toujours un lien avec les autres. C’est dire à quel point la liberté est en rapport avec la responsabilité. La liberté sans frein ne relève que d’un individualisme exacerbé.  Être libre ce n’est pas simplement faire ce que je veux, c’est surtout apprendre à se limiter : être maitre de son esprit, se défaire de nos conditionnements.

La beauté a une place très importante dans votre vie. Quel est son rôle?

Nous devons retrouver la beauté. Retrouver la beauté de la nature, mais aussi  la confiance dans la beauté de la nature humaine. Cet émerveillement nous permet de prendre soin, d’agir. Je crois qu’il existe une tendance naturelle à aimer la vie. Je crois à ce que je nomme la « banalité du bien ». La majorité des êtres humains se comportent bien et veulent le bien. Hélas, nous avons tendance à parler du mal et des mauvaises actions comme s’il s’agissait de la norme. Mais c'est en réalité « la banalité du bien » qui constitue la véritable norme. 

*« Mémoires. Carnet d’un moine errant », Matthieu Ricard, Allary Editions, 768 p., 28,90 €.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés