Pascal Bruckner: "On n'en a pas fini avec le totalitarisme"

Selon Pascal Bruckner, "les vraies victimes des viols risquent d’être marginalisées par rapport à la criminalisation du désir que tentent d’imposer certaines féministes". ©BELGAIMAGE

Essayiste et romancier prolifique, Pascal Bruckner a notamment écrit "Un racisme imaginaire: islamophobie et culpabilité", dans lequel il regrettait qu’aucune critique de l’Islam ne soit plus possible.

Récemment, Pascal Bruckner a participé, avec d’autres intellectuels, à un ouvrage polémique intitulé "Le nouvel antisémitisme en France". La parution du livre a été accompagnée de la publication d’un manifeste signé par un grande nombre de personnalités.

Votre travail comporte un volet économique. N’y a-t-il pas deux visions très stéréotypées qui s’affrontent aujourd’hui, comme on le voit notamment en France avec la grève des cheminots?

Si on regarde bien, les réformes de Macron sont celles de Chirac. Mais Macron ne se couche pas, il va au bout. La grève de la SNCF est révélatrice d’un problème de fond: les cheminots sont défendus par des syndicats en lutte pour leur propre représentativité, qui veulent garder la main et toucher les subventions, avoir la possibilité de bloquer tout un pays quand ils le veulent. Ces syndicats pensent que la SNCF est à eux. En somme, ils ont privatisé un service public. Il s’agit d’une défense archaïque et catégorielle du service public. Pourtant, la concurrence n’est pas forcément une mauvaise chose. En Allemagne et en Angleterre, ça marche bien. Mais la grève est une spécialité française, comme le camembert ou la baguette. Quand on ne sait plus quoi faire, on fait la grève. On est en train d’assister à une convergence des luttes, rassemblant les ultras et les anarchistes de tout bord. Il n’est pas certain que Macron, avec son approche strictement économique, perçoive correctement ce risque.

Cette situation n’est-elle pas aussi révélatrice d’un effondrement de la valeur du débat ainsi que d’une suspicion grandissante à l’égard des médias?

Plus la presse est libre, plus on la soupçonne de cacher la vérité.
Pascal Bruckner

En France, les médias oscillent entre la révérence et l’hypercriticisme, entre la figure du courtisan à plat ventre devant le chef et celle du roquet qui mord les mollets. ça a beaucoup servi Macron, notamment dans le débat qui l’a opposé à Bourdin et Plenel. L’extrême gauche et l’extrême droite ont un ennemi commun: la vérité. Ils développent donc par principe une haine des médias, puisque ces derniers disent ce qui se passe vraiment. C’est une vieille pratique des pouvoirs totalitaires, aussi bien fascistes que communistes. L’extrême gauche perpétue cette tradition au nom d’une certaine idée de la révolution. Plus la presse est libre, plus on la soupçonne de cacher la vérité. Les fake news, c’est le doute absolu face à la conformité aux faits. C’est le triomphe de "1984" de Georges Orwell. Plus le mensonge est gros, plus il passe. On peut construire des mensonges en accusant les autres de mentir. Ce qui est plus étonnant, c’est qu’il s’agit d’un trait du régime totalitaire qui est passé sans faire de bruit dans les régimes démocratiques. Preuve qu’on n’en a pas fini avec le totalitarisme.

L’affaire Benalla est précisément sortie grâce à un travail d’investigation réalisé par la presse. Est-ce un tournant de la présidence Macron?

L’affaire Benalla est une non-affaire. Une pure bulle spéculative lancée par des médias en panne de copie. L’opposition famélique essaye d’en tirer parti: il n’y a pas eu mort d’homme ni même coups et blessures. Benalla a pris la grosse tête et le gouvernement aurait du mieux communiquer là-dessus. C’est une vengeance des services de police évincés de la garde rapprochée de l’Élysée. Je le répète: un non-événement. De nombreux journalistes, enivrés par la perspective d’un nouveau Watergate, ont été contraints de l’inventer de toutes pièces. Leurs révélations ont eu l’effet d’un pétard mouillé. Tout se passe comme si on avait voulu, à la gendarmerie ou à la police, casser l’effet Coupe du monde et nuir au Président auréolé de la victoire. Il est triste de voir les médias emboîter le pas à cette imposture.

Vous êtes également passionné par la question de la relation amoureuse. Que pensez-vous de ce courant d’émancipation des femmes qui s’est développé depuis l’affaire Weinstein?

Un des atouts du féminisme était précisément de refuser la victimisation.
Pascal Bruckner

C’est une question fondamentale. Le nombre de viols cachés reste important. Mais il ne faut pas confondre le viol, l’agression et la drague. C’est toute l’ambiguïté du slogan "Balance ton porc". Les vraies victimes des viols risquent d’être marginalisées par rapport à la criminalisation du désir que tentent d’imposer certaines féministes. Le simple fait de regarder une femme est déjà un problème pour un certain néoféminisme stalinien épouvantable. C’est un retour du puritanisme, une vision anglo-saxonne des relations amoureuses qui est en train de traverser l’Atlantique. D’autre part, le problème est perverti à partir du moment où le show-biz s’empare d’un sujet de société très grave et lorsque des actrices, belles et riches, se drapent dans les atours des victimes en oubliant les femmes ordinaires qui ont subi des choses plus graves. Ce qui me fait peur, c’est la confusion des offenses. Un sourire égrillard ou une réflexion dans la rue est synonyme de crime et de viol. Or, ce qu’on oublie, c’est que le désir n’est pas forcément aimable. À mon sens, un des atouts du féminisme était précisément de refuser la victimisation. C’est la grande thèse de Simone de Beauvoir: les femmes doivent devenir des êtres de pouvoir au même titre que les hommes. Avec la problématique "Me too", on a vu apparaître un esprit de revanche contre le mâle infâme. Tout à coup, l’humanité se redivise en deux: la femme innocente soumise aux pulsions immondes des "porcs". En faisant cela, on essentialise le sexe masculin et on le désigne comme le sexe agresseur.

Quel a été le déclencheur de votre prise de position dans le manifeste qui a suivi "Le nouvel antisémitisme en France"?

Le meurtre de Mireille Knoll, 11e meurtre d’un citoyen juif depuis 10 ans. Le patron du Parisien m’a proposé de signer cette pétition rédigée par Philippe Val. Le cas de la France par rapport à l’antisémitisme est très particulier. Il y a 6 millions de musulmans et la plus grosse communauté juive d’Europe, ce qui créé des tensions. En plus, la France est engagée dans un certain nombre d’opérations à l’étranger, en Syrie, en Irak et au Sahel. Bien sûr, il y a des actes antisémites dans toute l’Europe. Mais en France, les gens se font tuer.

Dernièrement, on a pu découvrir l’antisémitisme tenace du philosophe Alain avec la parution de son journal intime. Faites-vous une différence entre ce type d’antisémitisme "intellectuel" et un antisémitisme qui se réalise dans des actions concrètes?

Les crimes commis depuis dix ans sont en lien direct avec l’islamisme radical.
Pascal Bruckner

L’antisémitisme était une opinion commune à l’époque, une opinion collective. Il y avait celui d’Alain, plus discret – qui n’en est pas moins condamnable – et, par exemple, celui de Céline, beaucoup plus violent. Dans les cas qui nous occupent actuellement, il ne s’agit plus du registre des idées, c’est purement et simplement la mise à mort, comme le montre l’affaire Merah et celle de Sarah Halimi. C’est la grande différence entre l’antisémitisme de l’extrême droite, qui était une manière de désigner les juifs comme coupables, et cette nouvelle forme d’antisémitisme qui est une autre facette de l’islamisme radical. Pendant des années, on a ramené le problème de l’antisémitisme à l’extrême droite. Or, les crimes commis depuis dix ans sont en lien direct avec l’islamisme radical. Il y a une tradition antisémite interne à l’histoire de l’Islam.

Existe-t-il une distinction entre l’antisionisme et l’antisémitisme?

Cette distinction ne tient pas. Le philosophe Vladimir Jankelevitch avait bien pointé le danger de l’antisionisme: si les juifs sont comme les nazis, on ne doit plus les plaindre. Bien sûr, on peut critiquer la politique du gouvernement israélien – ce que font les Israéliens d’ailleurs –, mais l’antisionisme désigne l’opposition à l’existence même de l’état d’Israël. Aujourd’hui, il existe un certain racisme propre à l’extrême gauche, en ce sens qu’être antiraciste consiste tout d’abord à être antisioniste. L’antisémitisme avance sous le masque de l’antisionisme.

Avez-vous l’impression d’avoir été entendu, notamment dans les milieux musulmans?

La réception a été au-delà de nos espérances. Il y a eu une réponse de plusieurs imams dans Le Monde. Certes ils critiquent la tribune – ce qui est normal vis-à-vis de leurs fidèles –, mais ils reprennent cependant mot à mot ce qu’on dit. Ils partagent le même constat: l’antisémitisme virulent dégénère souvent en meurtre ou en terrorisme.

À côté de cette recrudescence de l’antisémitisme, on assiste en Europe à une montée du populisme et de l’extrême droite. Après la chute du mur de Berlin, vous aviez écrit un ouvrage intitulé "La mélancolie démocratique", dans lequel vous évoquiez cette étrange malaise qui plane sur nos démocraties dès lors qu’elles n’ont plus d’ennemis extérieurs. Faites-vous toujours le même constat?

L’Europe s’est construite contre les peuples qui la constituent.
Pascal Bruckner

Actuellement, la démocratie a surtout des ennemis extérieurs: l’Islam radical et la Russie, qui n’est pas favorable à nos régimes et veut venger l’affront de 1989, la chute du mur de Berlin. Mais d’où vient cette résurgence de l’extrême droite? Est-ce le vieux démon de "la bête immonde" ou la faiblesse des politiques qui ne tiennent pas compte des attentes populaires? Selon moi, il n’y a pas d’alternative à l’Europe. Le repli sur les nations serait une collection d’impuissances. Le fait est que l’Europe n’a pas su aider les peuples pendant la crise de 2008 et qu’elle n’a toujours pas de politique migratoire. On ne peut simplement régler le problème migratoire en invoquant l’hospitalité et la morale. L’Italie et la Grèce ont subi de plein fouet cette crise sans qu’on les aide. Aujourd’hui, les Italiens réagissent de manière forte, mais pas totalement infondée. L’Italie, comme la Grèce de Tsipras, sera-t-elle amenée à un compromis financier? C’est possible. L’Europe est désincarnée, c’est un espace vide: des arches, des ponts, des halls. Image d’une technocratie bruxelloise qui a forgé un projet dont les peuples ne veulent pas, du moins en l’état. Dans "The road to somewhere", David Goodhart dresse un portrait intéressant du Brexit. Il distingue ceux qui ont voté "pour", qui ont le sentiment d’avoir un sol, d’appartenir à une terre, et ceux qui ont voté "contre", qui sont hors sol, élites riches à l’aise dans le monde entier. C’est très proche de ce qui s’est passé aux Etats-Unis: la classe ouvrière blanche s’est sentie délaissée au profit d’autres communautés et s’est vengée en votant Trump. On peut hurler au fascisme, mais on n’a jamais raison contre les peuples. L’Europe s’est construite contre les peuples qui la constituent.

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