interview

Pascal Chabot: "Le technocapitalisme, dans sa course utilitariste, brûle et consume tout"

©Dieter Telemans

Pour Pascal Chabot, philosophe et professeur à l'Ihecs, le technocapitalisme brûle et consume tout. Les derniers essais du philosophe analysent le temps présent à travers le travail, l'intelligence artificielle et les transitions énergétique et démocratique.

Alors que les progrès techniques ont réussi à vaincre de multiples formes du destin (maladies…), ce que vous appelez le technocapitalisme devient-il, à son tour, un destin face auquel l’individu se sent impuissant? La technoscience est un incroyable facteur de progrès humain. J’appréhende positivement l’objet technique, l’invention. En même temps, il faut comprendre cet objet. Car ce dont on ne connaît pas le fonctionnement nous aliène. Nous devons analyser les inventions techniques pour voir à qui elles profitent. Le problème est qu’aujourd’hui, la sophistication des objets les rend très difficiles à comprendre. Pensons à un smartphone ou à l’algorithme de Google. Ce sont des boîtes noires. Nous en sommes entourés et il est impératif de les comprendre sous peine d’être aliénés. En fait, ce n’est pas le robot qui est dangereux. Au contraire, ce sont les mentalités d’usage d’une technique qui posent question. C’est pourquoi je parle de "technocapitalisme". On ne peut, en effet, isoler la technoscience des processus économiques et financiers qui à la fois la soutiennent et l’orientent. Le progrès technique est foncièrement utilitariste.

Dans le technocapitalisme qui nous entoure, vous distinguez le système et les ultraforces… Le système, c’est l’ensemble des moyens qui, d’abord, nous protègent. C’est notre cadre de vie. Globalement, c’est ce que j’appelle l’euro-démocratie qui se matérialise à travers différents marqueurs: la vitre (qui nous protège tout en maintenant l’ouverture sur le monde, la nature), le siège – ou la place – et l’écran. Le système façonne un monde humanisé.

©PUF

Pour sa part, le cercle entre finances et technosciences produit une accélération du progrès utile, son développement exponentiel, jusqu’à déboucher sur ce que j’appelle des ultraforces (que sont, par exemple, les multinationales, la numérisation, les banques systémiques…). Ces ultraforces ne sont pas mauvaises en soi. Nous utilisons, en effet, constamment les banques ou les réseaux sociaux. Le problème vient de leur toute-puissance qui déstabilise le système, censé être juste envers chacun, en même temps qu’elles font de nous des objets. Ces ultraforces fragilisent le système, le font muter. Ce qui les caractérise, c’est leur anonymat. Ce ne sont pas des pouvoirs au sens politique du terme, puisqu’elles n’ont pas de visages et qu’on ne peut identifier des intentions, des projets. Il n’y a donc aucun "complot". Le pouvoir politique est lui-même aux prises avec ces ultraforces; voyez la difficulté d’un État lorsqu’il veut négocier avec les géants du web! En tant qu’ultraforces, elles s’imposent comme un fait accompli, une force pure et simple. En ce sens, le technocapitalisme devient une nouvelle forme de destin. De là en découlent des stress systémiques générés par ces ultraforces qui pèsent sur le système, et donc sur nos vies.

Le burn-out en est un? Oui. Le technocapitalisme, dans sa course utilitariste, brûle et consume tout (d’où ce mot anglais "burn-out"): les ressources de la planète et les travailleurs. Du fait de cet emballement du "toujours plus", avec son culte de la performance et de l’efficacité, nous sommes dans une société de l’épuisement.

Le burn-out est le symptôme de cet excès et le signe d’un dysfonctionnement entre le travailleur et des contraintes de travail de plus en plus fortes. Cette maladie se produit lorsque le travailleur s’épuise à chercher les stratégies d’adaptation aux conditions de travail. Elle exprime une disjonction entre l’intention de se réaliser dans le travail et des normes de plus en plus aliénantes. Or en principe, travailler, c’est se fatiguer avec plaisir! La souffrance au travail, c’est, au contraire, l’impossibilité de transformer en plaisir la fatigue inévitable du labeur. Il faut réaffirmer la responsabilité de la société dans la création des conditions de l’épanouissement de chacun.

Le manque de place est un autre stress systémique. Vous parlez du chômage? Bien sûr, mais pas seulement. D’autres ont parlé d’une "lutte des places", plus spécifiquement à propos des migrants qui restent "derrière la vitre" et qui aimeraient bien trouver une place dans le système. Mais l’automatisation génère, elle aussi et de plus en plus, un manque de place. Ce qui est inédit dans l’invention du robot, c’est qu’il remplace le travailleur, il prend sa place. Jusqu’à présent, on avait toujours inventé des outils en fonction du travailleur, ergonomiquement adapté à lui. Avec le robot, l’opérateur est exclu.

"Au lieu de s’obstiner à rêver d’un mythique plein-emploi, il faudrait étendre la notion de travail à toute activité bénéfique pour l’individu et la société."
Pascal Chabot
Philosophe et professeur à l’Ihecs

Je ne suis pas un technophobe, mais pas un enthousiaste béat non plus. Au lieu de s’obstiner à rêver d’un mythique plein-emploi – définitivement derrière nous – il faudrait, politiquement et philosophiquement, étendre la notion de travail à toute activité bénéfique pour l’individu et la société. Je ne vois pas comment pourra tenir une société dans laquelle la production de richesse, de plus en plus importante, nécessiterait de moins en moins de travailleurs. La robotisation implique donc de réfléchir à quelque chose comme un revenu universel, en repensant les notions de travail et d’activité.

Alors, justement, comment exister et résister sans se résigner à être balayé par les vents de l’Histoire? Au travers d’un nouvel humanisme. La personne se vit selon trois pôles distincts: le moi – qui s’adapte au système dont, en échange, il reçoit protection; le sujet – qui s’éprouve "utilisé" par les ultraforces; et le soi – notre meilleure part, mais à laquelle les contraintes du système et des ultraforces laissent peu de place. Être simplement adapté au système ne nous suffit plus. Ce qui nous importe vraiment – et ce qui dépend de nous – c’est le soi. C’est lui qu’il faut activer, car il est l’instance de la personne où l’humain s’exprime le mieux, par exemple dans la saveur d’exister, la contemplation, la culture, mais aussi dans un rapport sensuel au monde. Il est aussi, fondamentalement, le lieu de la projection vers autrui, notamment dans l’amitié ou l’engagement, ainsi qu’on peut le voir dans les multiples collectifs militant pour les transitions démocratique et énergétique. Transition, qui signifie "aller au-delà", est le mot-clé de cet humanisme: le soi va au-delà du moi, vers autrui; collectivement, nous cherchons à aller au-delà d’un système basé sur le pétrole (autre puissance qui agit sur le système) et à réinventer la démocratie fragilisée par les ultraforces. Le soi est essentiellement relationnel et la sagesse ne saurait être de vivre isolé, à l’abri d’un arbre. C’est une éthique et une politique du non-contentement, l’opposé d’une résignation au statu quo. Si le système n’était peuplé que par des moi adaptés (ou non), il se déshumaniserait totalement au profit des ultraforces et de puissances comme l’argent. C’est pourquoi l’école demeure la plus importante des institutions. De nos jours, elle vise sans doute trop – via les fameuses "compétences", terme de management – à fabriquer de bons petits soldats du système. C’est nécessaire mais insuffisant, car le soi requiert autre chose. La logique du système, c’est l’utile. Or nous avons tout autant besoin de ce que j’appelle "le subtil", qui relève de la vie, du sensible, de l’art, des formes de l’amour. L’école doit donc former des êtres humains selon leurs divers pôles, sans privilégier le moi systémique, et permettre à la personne de construire un soi projeté vers autrui et finalement le bien commun, le cœur de toute vraie action politique. Vu les dérives du technocapitalisme, la montée des populismes et les multiples régressions démocratiques, y compris en Europe, la seule quête privée du soi ne suffit pas. Seul, on n’est rien. Il faut repenser le pouvoir, mener la transition démocratique vitale et donc refonder la vie politique.

Exister, résister. Ce qui dépend de nous, Pascal Chabot, PUF, 2017, 18 €.

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