interview

Patrick Pharo: "Le libéralisme, au sens noble, reste la meilleure option"

"Les gens se sentent sous l’emprise du marché et du travail dépersonnalisé, intensifié", observe Patrick Pharo, sociologue et directeur de recherche au CNRS. ©Antonin Weber / Hans Lucas

Directeur de recherche au CNRS, le sociologue Patrick Pharo s’est intéressé à la dépendance à la drogue et, par extension, à d’autres formes de dépendance, notamment l'amour ou le travail. Dans son dernier ouvrage, Le capitalisme addictif, il s’interroge sur les dérives addictives du capitalisme, en cherchant à comprendre comment ranimer un idéal d’émancipation au sein de nos sociétés contemporaines. Interview.

Comment définissez-vous l’addiction?

On peut utiliser la définition donnée par le National Institute on Drug Abuse (NIDA): l’addiction désigne une recherche et une consommation incontrôlable – ou difficile à contrôler – d’une drogue et la poursuite de cette consommation malgré ses conséquences manifestement négatives. L’addiction est un comportement motivé par un désir fort qui procure un plaisir intense dont on abuse, ce qui provoque une désorganisation neurologique et sociale. Ce qu’on sait depuis un demi-siècle, c’est que toutes les drogues agissent sur le circuit de la récompense, qui consiste à libérer de la dopamine lorsqu’on est très motivé. Cela vaut pour la drogue en tant que telle, mais également pour la nourriture, les relations sexuelles ou encore l’attachement parental. Bref, toutes les activités qui nous motivent. On a donc un modèle neurologique pour un comportement qu’on connaît par ses traits cliniques: le désir intense, le manque, la souffrance en cas de sevrage, le fait d’être tolérant, etc. Jusqu’à aujourd’hui, on sait qu’il n’existe pas de traitement en tant que tel hormis la décision pratique de se guérir.

L’image d’Épinal de l’addiction, c’est qu’il s’agit d’un comportement irrationnel. Vous remettez en cause cette idée. En quel sens?

Ce modèle vient d’Aristote, c’est celui de la faiblesse de la volonté: je voudrais ne pas faire cela mais je ne puis m’empêcher. On poursuit un comportement parce qu’on le désire, même si ce n’est pas le meilleur. On a toujours raisonné par rapport à la rationalité, car on pensait que l’addiction était un échec de la rationalité. Or, en ce qui concerne le capitalisme addictif, on remarque un phénomène intéressant et paradoxal: une hyper-rationalisation. Cette hyper-rationalisation peut s’étendre potentiellement à tous les domaines de la vie: le savoir, l’amour, les places dans une file d’attente, etc. Avec le capitalisme, on peut tout mettre en vente de façon méthodique. Par ailleurs, durant le XXe siècle, la consommation de drogues n’a cessé d’augmenter. Il y a des drogues qu’on rend normalement désirables, d’autres qui restent tabous et sont soumises à une interdiction. Mon point de départ était celui-ci: stigmatiser les drogués dans un contexte de stimulation constante à des fins de consommation me semble relever d’une grande hypocrisie.

"Les techniques de management sont des techniques normatives de manipulation des personnes. Ce sont des techniques addictives."

Il y a donc une affinité entre le capitalisme et l’addiction?

Notre capacité à être motivé, à désirer et à jouir, est liée à ce circuit de la récompense. Les drogues agissent sur des circuits de la récompense, les "piratent" en quelque sorte. Ce système de récompense est établi sur la base d’un principe ancestral: "on est fait comme ça". Il existe donc une continuité entre les hommes. Nous sommes conçus de la même façon. Cependant, nous n’avons pas tous le même habitus de vie. La particularité du capitalisme, c’est qu’il a su tirer parti, comme jamais auparavant, de cette capacité humaine. Il y a donc bien, en effet, une affinité élective entre la façon avec laquelle l’humain est fabriqué et la façon avec laquelle fonctionne le capitalisme. Au point qu’il est possible de systématiser cette affinité. C’est pour cette raison que certains disent que la société est "addictogène", car elle joue sur la consommation, la performance et le plaisir. Elle développe directement des comportements addictifs, comme le sucre, la graisse, les médicaments, le jeu, le sport, le travail, etc. En entreprise, il existe, par exemple, un phénomène de pression "pour rester dans la course". Le capitalisme est addictif par ses effets sur la société mais il est également intentionnellement addictif. Les techniques de management sont des techniques normatives de manipulation des personnes. Ce sont des techniques addictives. Selon moi, il existe un processus addictif collectif. Nous sommes tous tentés, on a tous tendance à être "addict", mais pas de la même manière.

Pendant longtemps, pour parler de notre rapport au capitalisme, on utilisait le terme d’"aliénation". Quelle différence avec la notion de dépendance?

La grande différence, c’est la conscience des phénomènes. Par exemple, quelqu’un qui achète un nouvel ordinateur sait dans quel monde il vit, tout comme celui qui consomme de l’opium n’a aucun doute sur les effets possibles de la substance qu’il prend. Il y a une conscience des phénomènes qu’on réalise par la mise en œuvre de nos désirs. Nous ne sommes pas ignorants. J’ai toujours été très méfiant au sujet de la notion d’aliénation, car il y a cette idée que l’esprit raisonnant est pris en charge par une "puissance extérieure" comme disait Marx. Bien sûr, il y a des puissances extérieures qui cherchent à coloniser le désir, mais c’est quand même le désir qui fonctionne, bien ou mal, dans un cadre de conscience.

©Photo News

Vous êtes en désaccord avec certaines interprétations de Mai 68 qui affirment que ce mouvement a favorisé l’individualisme et le consumérisme qu’il prétendait pourtant combattre. Pourquoi?

On ne cesse de faire un lien entre 68 et le développement de la société néolibérale. C’est une erreur. J’ai été militant. Pour moi, l’expérience de 68 est une expérience de rupture. 68 possédait un contenu libertaire, anti-autoritaire, mais aussi – et on l’oublie trop souvent – égalitaire. C’était le sens noble du libéralisme: la défense des minorités, l’opposition à l’exploitation capitaliste et l’émancipation individuelle, c’est-à-dire la possibilité de choisir sa forme de bonheur. Cette idéologie a-t-elle régénéré le capitalisme? En tout cas, ce n’est pas par une relation de cause à effet. 68 a entraîné une libération générale. Tout le monde en a profité, y compris les élites. L’évolution du capitalisme a été rendue possible par une idéologie "pro-market" qui a dominé chez les économistes et ensuite par une série de mesures très concrètes prises par les gouvernements. Ce n’est pas 68 qui a inventé ça.

Marx disait de la religion qu’elle était "l’opium du peuple". Le retour du religieux que l’on constate aujourd’hui n’est-il pas cependant une manière d’opposer à ce processus addictif et à ce culte de la jouissance une forme d’austérité morale?

Il y a un retour du religieux, car il y a un malaise moral. Les gens se sentent sous l’emprise du marché et du travail dépersonnalisé, intensifié. Ils trouvent dans la religion des relations plus authentiques, plus autonomes. La religion permet de cultiver certaines récompenses: le fait d’avoir des rituels, de chanter ensemble, de se soutenir et de se réunir. On peut d’ailleurs développer des addictions religieuses. Je pense que nous sommes faits pour la jouissance, nous avons une capacité naturelle au bonheur. Pour le christianisme, le bonheur n’est pas de ce monde. Ce qu’a apporté le libéralisme, c’est la possibilité de jouir de la vie, y compris des biens de consommation et de la technologie. À mon sens, il reste la meilleure option, à condition de replacer la question de l’émancipation pour tous au centre.

©PUF

Vous dites à ce sujet qu’il faudrait constituer "une démocratie émancipée" pour contrer les formes addictives du capitalisme, notamment en retrouvant une "part du communisme". Qu’est-ce que ça signifie?

Qu’est-ce que le communisme? L’aide sociale, l’hôpital public, le revenu d’existence. C’est l’obligation faite à l’instance publique d’assurer des conditions de vie de base, matérielle et morale, de tous ceux qui font partie de la société. Actuellement, en Europe, on prend la direction opposée. Les enjeux de l’émancipation ne sont pas assez portés par la politique en général. Le traitement du problème migratoire est un véritable scandale. La liberté de circulation et la libre disposition de son corps sont des droits élémentaires. On devrait également développer une approche économique où l’on peut gagner de l’argent sans passer par les droits de propriété, avoir des activités qui restent à l’échelle de la société sans poursuivre l’enrichissement. Les FabLabs proposent à ce sujet une utopie intéressante. Si on peut se battre à un niveau individuel contre les formes addictives du capitalisme, nous avons aussi besoin d’une approche plus collective, d’une cause commune. Certaines choses peuvent venir de l’orientation de l’État. Il faut reconquérir, non pas tant les esprits, que les sentiments des gens. Aujourd’hui, on s’autorise trop à faire sécession sociale pour n’avoir aucun compte à rendre. Il faut recréer des consensus à propos des questions fondamentales.

"Le capitalisme addictif", Patrick Pharo, éditions Puf, 344 p., 20 euros.

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