interview

Paul De Grauwe : "C'est le moment de mettre certains dogmes de côté"

Il faut donner une chance à Brussels Airlines, dit Paul De Grauwe. ©Frank Toussaint

La BCE doit imprimer des billets pour éponger les déficits liés à cette crise du coronavirus. Si ce n'est pas le cas, il faudra peut-être envisager une contribution de crise, dit le professeur Paul De Grauwe.

 

Confiné chez lui à Louvain, Paul De Grauwe, professeur à la London School of Economics, va bien. On se souvient à la mi-mars de son départ précipité de la capitale britannique pour revenir en Belgique. Ce qu’il appelle l’"exode", en esquissant un sourire. Il ne désirait pas être une victime de la politique d’immunisation collective initiée dans un premier temps par le gouvernement de Boris Johnson. "Cette politique revient à dire que tous les vieux, on les laisse tomber. J’ai 73 ans, pourquoi je resterais dans un pays où l'on vous explique qu'on va vous sacrifier", lançait-il à l’époque. Aujourd’hui, il travaille à distance, aux côtés de son épouse qui enseigne également à Londres. "Je ne me plains pas. Il fait beau", glisse-t-il, en s’inquiétant juste un peu pour son jardin qui commence à souffrir de la sécheresse. Assez sereinement, il attend de voir comment les choses évolueront d’ici septembre pour un retour à Londres. Dans l’immédiat, ses inquiétudes se situent du côté économique, même si les dernières initiatives européennes vont dans le bon sens. 

On a l’impression qu’en l’espace de deux semaines, beaucoup de choses ont changé en Europe avec l’initiative Macron-Merkel et ensuite le projet européen d’un fonds de relance de 750 milliards d’euros, dont 500 milliards de subsides pour les pays le plus touchés par la pandémie. L’Europe a-t-elle enfin pris conscience du danger?

"Honnêtement, je ne pensais pas que ce serait possible. Angela Merkel a une nouvelle fois surpris tout son monde."

 

Le retournement de la situation est très significatif. Il est même spectaculaire en Allemagne. Honnêtement, je ne pensais pas que ce serait possible. Angela Merkel a une nouvelle fois surpris tout son monde. J’ai été impressionné par son argumentation selon laquelle "quand l’Europe va bien, l’Allemagne va bien aussi". Il ne s’agit donc pas d’aider un pays comme l’Italie seulement pour des raisons éthiques, mais également parce que c’est dans le propre intérêt de l’Allemagne de le faire. C’est une sorte d’altruisme éclairé

D’autres pays (Pays-Bas, Autriche, Danemark et Suède) ne sont pas du même avis. Les Néerlandais sont réticents à apporter leur aide. Certains disent qu’ils sont devenus par leur opposition les nouveaux Britanniques de l’Union européenne…

"Les Pays-Bas oublient tous les bénéfices qu’ils tirent de l’Europe. C’est vraiment dommage."

Je constate que le Danemark se dissocie quelque peu des autres pays dits frugaux. Pour ce qui est des Néerlandais, cela remonte au discours du ministre des Finances Gerrit Zalm qui avait toujours l’impression de payer trop pour l’Europe, comme le disait à l’époque Margaret Thatcher.

C’est devenu la seule dimension dans le discours politique néerlandais. Les Pays-Bas oublient tous les bénéfices qu’ils tirent de l’Europe. C’est vraiment dommage car c’est un pays qui par le passé était enthousiaste pour les idées européennes.

Pour résoudre cette crise, vous avez proposé que les États émettent temporairement et dans une certaine limite, par exemple 10% de leur PIB, des obligations perpétuelles à 0%, qui seraient achetées par les institutions financières et ensuite revendues à la Banque centrale européenne (BCE).    

"Il s'agit de permettre à la BCE de financer les déficits budgétaires qui trouvent leur origine dans la crise pandémique par l’émission de monnaie."

Oui, ce serait une procédure qui permettrait de façon légale à la BCE de financer les déficits budgétaires qui trouvent leur origine dans la crise pandémique par l’émission de monnaie. Et cela permettrait donc d’alléger les budgets et la dette. 

Mais certains craignent que de telles opérations de création de monnaie ne créent de l’inflation, voire de l’hyperinflation.

Bien entendu, si on finance tous les déficits budgétaires année après année par de l’émission de monnaie, cela pourrait entraîner de l’hyperinflation, c’est une leçon de l’histoire. Mais il faut bien se rendre compte qu’il s’agit ici d’une crise historique, même d’une crise existentielle. Et donc il faut employer tous les moyens dont on dispose afin d’éviter que cette crise n’entraîne une augmentation de la dette qui rendrait cette dernière insoutenable pour certains pays. Je pense notamment à l’Italie dont le ratio dette/PIB pourrait grimper à 170%. Cela pourrait entraîner une nouvelle crise très destructrice, avec un possible défaut de paiement et une sortie de la zone euro. C’est le scénario à éviter. 

Vous insistez sur le caractère temporaire et unique de cette solution. Mais est-ce crédible? Ce financement monétaire ne va-t-il pas se répéter par la suite?

Un tel financement monétaire doit en effet conserver un caractère unique. Une fois que la crise est terminée, il s’agit de retourner à la normale. Cette solution est-elle crédible? Oui, car la BCE est la banque centrale la plus indépendante au monde. Aucun gouvernement de la zone euro ne peut demander de l’argent à la BCE pour résoudre ses problèmes, ce qui n’est pas le cas en Angleterre et aux États-Unis. La garantie dans la zone euro est donc beaucoup plus forte qu’ailleurs qu’un financement monétaire ne pourra pas se perpétuer dans le temps. Alors oui, il y aura peut-être de l’inflation pendant un certain temps. J’ai calculé que l’on pourrait connaître une hausse des prix de 4 à 5% pendant trois, quatre ou cinq ans. Est-ce si dramatique que cela? Je ne le pense pas. C’est donc le moment de mettre certains dogmes de côté.

Vous êtes opposé à "l’hélicoptère monétaire" qui distribue de l’argent à tout le monde? 

Distribuer le même montant d'argent à tout le monde n’a pas de sens. Si dans mon cas personnel, je reçois de l’argent, je vais le mettre sur mon compte en banque. C’est de l’argent dont je n’ai pas besoin. Dans la proposition que je défends, c’est l’État, par son budget, qui identifie les gens qui ont réellement besoin de cet argent: les ménages ou les PME qui sont les plus touchés par la crise. C’est une forme de monnaie hélicoptère, mais plus intelligente.

Et si ce financement monétaire que vous défendez n’est pas possible, qui va payer la facture de la crise?

Je me rends bien compte que certains ne veulent pas de cette solution de financement monétaire pour des raisons dogmatiques. Alors que fait-on? Si la reprise économique est forte, cela ne pose pas trop de problèmes. Mais si la reprise est plus lente, il faudra effectivement prendre des mesures. Et là, il faudra peut-être faire participer à l’effort ceux qui n’ont pas été affectés par cette crise, dont des gens comme moi qui ont pu continuer à travailler. Ce que je propose, c’est de faire contribuer ceux qui gagnent plus de 4.500 euros en net par mois, soit 10% de la population. On pourrait leur demander de payer 20% supplémentaires sur la partie qui dépasse 4.500 euros. Si un ménage gagne 5.000 euros, il paierait 20% en plus sur 500 euros, soit 100 euros par mois. C’est le prix d’un dîner à deux dans un bon restaurant.

Une telle taxe, ce n’est pas une mesure très libérale pour quelqu’un qui est membre de l’Open Vld, non?

"Être libéral ne signifie pas que l’on ne se préoccupe pas des autres."

Je reste libéral. Je trouve que le système de marché doit être préservé. Mais il est nécessaire de le corriger quand il ne fonctionne pas bien. Cette crise touche surtout les bas revenus. Être libéral ne signifie pas que l’on ne se préoccupe pas des autres

Êtes-vous d’avis que notre système de sécurité sociale a bien fonctionné durant cette crise avec le chômage temporaire, le droit passerelle pour les indépendants...? 

Cela a relativement bien fonctionné. Rien n’est parfait évidemment, certaines personnes n’ont pas été soutenues de manière suffisante. Mais comparée à d’autres pays, la Belgique se distingue plutôt positivement. Surtout par rapport aux pays anglo-saxons.

Vous avez récemment critiqué les économistes Geert Noels, Peter De Keyzer ou Johan Van Overtveldt qui soulignent que l’État dépense trop et qu’il faut en réduire la taille.

Je les critique parce qu’ils ont cette vue, d’ailleurs très populaire parmi les entrepreneurs, que la base de l’économie, c’est le système de marché. Et que dans ce système de marché, c’est l’industrie qui est la plus importante. Et tout en haut de la pyramide, selon eux, il y a l’État et les services sociaux qui ne sont pas productifs, presque parasitaires. Ils constitueraient un fardeau pour les entreprises, d’où la nécessité de réduire les dépenses sociales. Or, on constate aujourd’hui que ce système social constitue un investissement. Sans ce système social, il n’y aurait pas la cohésion sociale qui est indispensable pour que le système de marché fonctionne correctement. On pourrait aussi bien dire que c’est l’éducation qui est la base du système. L’industrie dépend du niveau de l’éducation, elle dépend aussi d’un bon système de santé. Si les travailleurs tombent malades, l’industrie est incapable de fonctionner. On le voit aujourd’hui. En fait, cela n’a pas de sens d’identifier un secteur comme étant plus important que d’autres.  

Pensez-vous que l’État gagnera en importance dans le monde de l'après-corona?

Je ne dis pas que l’État doit tout reprendre en main, ce n’est pas du tout cela. Mais il faut éviter les discours idéologiques qui sans cesse opposent l’État et le marché. Cela n’a pas de sens. L’État et le marché sont tous les deux nécessaires. La question pratique est de savoir qui va faire quoi. Il s’agit de voir comment l’État et le marché peuvent interagir de manière intelligente. C’est là que se situe le vrai débat. 

Pour embrayer précisément sur le rôle de l'État, celui-ci doit-il venir au secours de Brussels Airlines?

Selon moi, la réponse est oui, parce que Brussels Airlines n’est pas responsable de cette crise. Il faut lui donner une chance. Et si dans cinq ans, on se rend compte que la société n’est pas rentable, alors il faudra peut-être la laisser tomber. Mais aujourd’hui, cette crise frappe de façon indiscriminée. J’entends dire qu’il ne faut pas soutenir les entreprises qui ne sont pas saines. Mais comment savoir si les entreprises sont saines. Aujourd’hui, avec cette crise, aucune entreprise n’est vraiment saine. 

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