Paulo Casaca: "Erdogan et Téhéran veulent détruire le royaume saoudien"

Selon Paulo Casaca, Kashoggi n’était pas le défenseur exemplaire des droits de l’homme face à Riyad que la presse occidentale veut présenter. ©Johan Frederik Hel Guedj

Député européen jusqu’en 2009, le Portugais Paulo Casaca a cofondé ARCHumankind et le South Asia Democratic Forum. Au-delà de l’affaire Kashoggi, il éclaire la partie triangulaire qui engage l’Iran et la Turquie contre l’Arabie saoudite.

Quelques princes saoudiens ont connu un destin étrangement similaire à celui d’Jamal Kashoggi…

En effet, en 2010, dans le cadre d’ARCHumankind, j’ai été présenté au prince saoudien dissident Sultan bin Turki bin Abdulaziz, dans sa résidence princière du 16e arrondissement de Paris, entouré d’une myriade de serviteurs. En 2015, attiré au Maroc par le leurre d’une affaire juteuse et douteuse, il a disparu. Il a publié un livre où il se disait le successeur légitime du trône. Il m’a notamment confié que l’un de ses frères, ne sachant pas nager, est mort noyé, après avoir pris la décision saugrenue de regagner la côte à la nage depuis son yacht…

Clairement, Mohammed ben Salman incarne un despotisme éclairé comparable à celui des monarques européens du XVIIIe siècle. Ce n’est pas un faux réformateur: il aspire à un véritable changement, l’humanisme en moins. Dans l’affaire Kashoggi, il a face à lui M. Erdogan, décidé à distiller habilement le poison du renseignement, en un soap opéra journalier. Il s’agit en fait d’une attaque en règle contre l’Arabie saoudite, menée par les Frères musulmans, dont le président turc est le plus éminent représentant et sur lesquels M. Kashoggi était aligné.

Mohammed ben Salman incarne un despotisme éclairé comparable à celui des monarques européens du XVIIIe siècle.
Paulo Casaca

Rappelons que l’Arabie saoudite est, depuis le XVIIe siècle, un pur produit du djihadisme tribal ancien: le clan fondamentaliste des Saoud s’est allié au wahhabisme, instaurant un compromis entre les mollahs et le pouvoir royal, et, au XXe siècle, s’est emparé de La Mecque.

Les Frères musulmans sont l’ennemi du pouvoir saoudien?

L’Occident connaissait surtout les Frères musulmans dans leur variante égyptienne, suite aux travaux de l’école de Bernard Lewis. Or, dès les années 1920, le mouvement du Califat, surgi en Inde britannique en réaction à la chute de l’Empire ottoman, précède chronologiquement la naissance des Frères musulmans. En 1927, le théologien indien Sayyid Abul Ala Maududi fut le premier à prôner dans un opuscule capital, "Al Jihad fil Islam", ce que j’appelle le "jihad moderne".

Pour l’Iran, l’exportation du djihadisme, comme en Irak, en Syrie et au Yémen, est un enjeu plus pressant que la destruction d’Israël.
Paulo Casaca

Paradoxe, ce grand connaisseur du marxisme en a repris la logique révolutionnaire, en opposant l’islamisme dans un seul pays à un islamisme mondial. Visant une Inde totalement musulmane, mais refusant la partition du Pakistan en 1947, il gagna ainsi l’estime de Gandhi! En 1963, à La Mecque, Maududi a pour disciple un certain ayatollah… Khomeiny. L’histoire officielle iranienne voudrait qu’entre 1953 et 1956, en pleine révolution nationaliste de Mossadegh, Khomeiny se soit retiré à Qom. En réalité, il était au centre des événements politiques, ce que l’Occident évite de voir: nullement retiré à Qom comme le veut la doxa, Khomeiny eut un rôle dans le renversement de Mossadegh, orchestré au premier chef par les Britanniques avec le shah.

Le clergé approuvait que Mossadegh nationalise le pétrole, pas qu’il libéralise la société et rompe avec la tradition attribuant la présidence du Majlis (le parlement, NDLR) à un religieux. Mes amis iraniens soulignent que les écrits indigents de Khomeiny n’ont jamais été publiés par le régime: bien plus activiste que théologien, sa nomination au titre de "Marja-e Taqlid" (source d’émulation) visait surtout à le protéger politiquement. Exilé en Turquie en 1964, indisposant les héritiers laïcs d’Atatürk, il est expulsé en Irak, où le parti Baath, loin d’être le parti des sunnites persécutant le shiisme qu’on a dépeint, soutient le clergé shiite pour contrer le Parti communiste, dont la base était urbaine et shiite. Ce n’est qu’après l’écrasement du parti communiste au début des années 1970 que Saddam se retourne contre le clergé shiite.

M. Erdogan s’est emparé de la totalité du pouvoir, avec le blanc-seing de l’Europe, qui a voulu voir en ce "démocrate musulman" un démocrate-chrétien à l’européenne.
Paulo Casaca

Face à ce djihadisme révolutionnaire d’État, quelle est la place de l’Arabie saoudite?

Selon la formule de Gramsci que j’adapte du communisme au djihadisme, Riyad est confrontée à un djihadisme organique, qui vise le pouvoir total. Avec Khomeiny à sa tête, l’Iran cherche à exporter ce djihadisme en Arabie saoudite sunnite, en influençant la prise de la Grande Mosquée de La Mecque, en novembre et décembre 1979. Or, la rivalité Irano-Turque pour l’hégémonie de l’islam est très ancienne. Pourquoi, en Iran, le shiisme est-il devenu religion étatique? La dynastie des Safavides, originaire de l’Azerbaïdjan, région linguistiquement turque, visait à disputer aux Ottomans cette hégémonie sur l’islam. Le sunnisme étant déjà "pris", si j’ose dire, ils ont opté pour le shiisme comme instrument de dispute politique. C’est donc la géopolitique qui commande le choix religieux du shiisme et non l’inverse. C’est ce qui amène les "puristes" du shiisme irakien à qualifier son shiisme de "shiisme Jaafari", par opposition au "shiisme safavide" (iranien).

Pour sa part, l’Arabie saoudite, État fondé en 1930, naît dans une ancienne colonie turque, qui n’a jamais été un épicentre civilisationnel comparable à l’Empire ottoman ou à l’Empire perse. Elle bénéficiait de deux atouts: le pouvoir économique du pétrole et le pouvoir symbolique de La Mecque.

Comment Erdogan, champion de la répression des journalistes turcs, peut-il passer pour le chantre de la liberté de la presse saoudienne?
Paulo Casaca

Dès l’éclatement de la guerre d’Afghanistan, qui n’a pas débuté en 1979, mais en 1973 avec la chute de la monarchie à Kaboul, la rivalité entre Arabie saoudite et Iran s’incarne dans le financement du djihadisme afghan. Pour l’Iran, l’exportation du djihadisme, comme en Irak, en Syrie et au Yémen, est un enjeu plus pressant que la destruction d’Israël, qui sert surtout à alimenter le fanatisme dans le monde musulman. Ainsi, l’alliance de Téhéran avec le Venezuela (premières réserves pétrolifères du globe, NDLR) s’inscrit dans une volonté de mainmise sur la production mondiale. Observons que, par coïncidence, la carte des gisements pétroliers saoudiens recouvre presque exactement la carte du shiisme saoudien.

Dans cette rivalité Arabie-Iran, quelle place occupe la Turquie?

Depuis peu, M. Erdogan s’est emparé de la totalité du pouvoir, avec le blanc-seing de l’Europe, qui a voulu voir en ce "démocrate musulman" un démocrate-chrétien à l’européenne – pure illusion. En 2010, une révision constitutionnelle lui a permis de concentrer le pouvoir entre ses mains, ce que le Service européen pour l’action extérieure s’est empressé d’approuver comme un pas vers la normalisation du régime. Auparavant, en tant que parlementaire européen, j’avais vigoureusement critiqué cette crédulité, et nos amis grecs ont alors eu beau jeu de nous rappeler qu’ils étaient depuis longtemps plus lucides que nous sur la Turquie!

Si Erdogan s’attache tant à retourner le meurtre Kashoggi dans la plaie saoudienne, c’est que ce dernier était un atout essentiel dans la lutte des Frères musulmans contre la couronne.
Paulo Casaca

Que cherche Erdogan en distillant ses informations sur l’assassinat de Kashoggi?

Comment Erdogan, champion de la répression des journalistes turcs, peut-il passer pour le chantre de la liberté de la presse saoudienne? Rappelons que l’Iran a enlevé nombre d’opposants au régime de Téhéran, réfugiés en territoire turc, avec le silence et la bénédiction d’Ankara. Depuis trois ans, la Turquie et l’Arabie saoudite se livrent une guerre ouverte, qui se manifeste par le soutien au réseau informel des Frères musulmans et au djihad en Syrie. Si l’Égyptien Youssef al-Qaradâwî est l’idéologue des Frères musulmans, Erdogan en est la figure de proue politique internationale. L’alliance insolite entre Ankara et Moscou en Syrie ne s’explique pas autrement: la Turquie cherchait un allié de poids contre Riyad et tous les pouvoirs arabes qui font face à la mainmise islamiste, comme l’Égypte.

Si Erdogan s’attache tant à retourner le meurtre Kashoggi dans la plaie saoudienne, c’est que ce dernier était un atout essentiel dans la lutte des Frères musulmans contre la couronne. Kashoggi n’était pas le défenseur exemplaire des droits de l’homme face à Riyad que la presse occidentale veut présenter. Ce meurtre est odieux, mais les enjeux de la rivalité géopolitique entre Ankara, Téhéran et Riyad débordent ce tableau simpliste. L’affaire Kashoggi atteste la volonté de l’Iran et de la Turquie de sceller une alliance pour éliminer le pouvoir saoudien. La Turquie voudrait redonner à La Mecque le régime "neutre" qui fut le sien pendant mille ans avec les Hachémites. L’Iran aimerait mettre la main sur le pétrole et La Mecque. Enfin, le récent projet américain d’Otan arabe, réunissant Égypte, Jordanie, Émirats et Arabie saoudite, est une menace majeure qui allie Ankara et Téhéran.

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