On voit souvent le cerveau humain comme deux hémisphères complémentaires. Mais il est bon de considérer la pensée comme un trinité: logique, créativité et critique.

Cela fait longtemps que des chercheurs de disciplines variées essayent de comprendre comment l’être humain pense. Et beaucoup d’entre eux semblent d’accord de dire que le cerveau fonctionne suivant deux modes bien différents.

Pour résumer de manière sommaire ces deux temps de la pensée, disons que le premier moment imagine et ouvre le champ des possibles, et que le deuxième juge et choisit. Mais peut-être n’avons-nous rien inventé, car il y a déjà longtemps que les bouddhistes parlent de Ying et de Yang…

Que l’on soit un champion de la créativité ou un maître de la logique, les idées que nous élaborons sont destinées à être présentées à des tiers.

De nombreuses publications décrivent les travaux de ces experts, qui varient suivant le domaine ou le projet de l’auteur. Leurs approches modélisent le fonctionnement de la pensée suivant des angles différents, mais elles partagent une même hypothèse: le cerveau est un moteur à deux temps.

Blaise Pascal parlait déjà de l’esprit de finesse et de l’esprit de géométrie. Plus récemment, Roger Sperry a introduit l’idée de cerveau droit et de cerveau gauche, Edward de Bono celle de pensée latérale et de pensée verticale, et Daniel Kahneman celle de système rapide et de système lent. Les psychologues aiment évoquer la divergence et la convergence, les philosophes privilégient plutôt les mots induction et déduction. Etc.

Tous ces modèles sont utiles, mais ils donnent l’impression que la pensée est un effort essentiellement individuel, assez peu dépendant d’un contexte. Ce n’est pourtant pas le cas. Que l’on soit en effet un champion de la créativité ou un maître de la logique, les idées que nous élaborons sont destinées à être un jour ou l’autre présentées à des tiers. Elles devront alors être exposées, défendues, communiquées, négociées, voire même vendues.

Le troisième mode de la pensée

Quelle que soit la qualité des concepts que nous forgeons et des jugements que nous formulons, un jour ou l’autre ces idées se trouvent confrontées à des interlocuteurs. Il nous faut alors parler bien, mais aussi savoir écouter; expliquer, mais aussi comprendre le point de vue de l’autre. Il faut le convaincre ou le persuader. Il nous faut tenir compte du contexte de la discussion.

Aujourd’hui, avec internet qui offre aux sophistes l’outil de leur rêve, être créatif et logique ne suffit plus.

À quoi bon avoir des idées brillantes lorsque l’on se trouve face à des personnes qui ne veulent rien entendre, ont des agendas cachés ou, pire encore, sont de mauvaise foi?  

Quand le contexte est défavorable, la pensée doit en priorité déjouer les pièges sémantiques, distinguer le vrai du faux, se méfier des effets oratoires ou encore traquer les arguments fallacieux comme les pétitions de principe ou les faux dilemmes.

Aujourd’hui, avec internet qui offre aux sophistes l’outil de leur rêve, être créatif et logique ne suffit plus. L’esprit se doit également d’être critique, c’est le troisième mode de la pensée.

Logique inattendue

Reprenons de la hauteur. Le spectre de la pensée est vaste, car lorsque l’on fait une multiplication, on pense, mais quand on rêve la nuit, on pense aussi! Il s’agit certes de démarches cognitives très différentes, mais c’est néanmoins le même cerveau qui s’agite. Si certaines formes de pensée comme les mathématiques peuvent prétendre à la rigueur totale, la science ne peut par contre pas expliquer a priori la logique des cauchemars!

Entre ces deux extrêmes, différentes formes de raisonnement sont identifiables que l’on peut regrouper en trois ensembles, comme sur le dessin ci-dessus. Dans celui de gauche, on trouve les mathématiques, qui se nourrissent de nombres, et la pensée logique, qui ne manipule que des concepts. La logique est la discipline qui étudie les conditions du raisonnement valide, ou, plus familièrement, les conditions de l’utilisation correcte du mot "donc".  

Dans l’ensemble de droite sont regroupées entre autres deux formes de pensée consciente: la créativité et l’intuition, qui sont bien distinctes. Car l’intuition, c’est le raisonnement avant le raisonnement et on serait bien en peine d’expliquer ce qui y a conduit. La créativité, par contre, n’est pas une démarche illogique, c’est une logique cachée, inattendue, qu’on ne comprend qu’a posteriori. Une trouvaille est bien le résultat d’un raisonnement, mais celui-ci n’est identifiable qu’après le jaillissement de l’idée nouvelle. C’est ce qui nous fait alors souvent dire: "Mais comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt?"

Critique et critère

Le troisième ensemble est intitulé "pensée critique". Elle ne prétend pas être une science, n’énonce pas de vérités, ne prouve rien, mais elle nous invite au doute constructif et au discernement, elle nous pousse à rester en éveil, à être ouvert au contexte et à nous améliorer sans cesse. Elle est la condition des discussions utiles, sans elle on ne peut pas vraiment faire avancer les choses.

Le but de la pensée critique n’est pas de fournir des certitudes, mais plutôt de se protéger des lavages de cerveau.

Cette forme de pensée qui n’existe que dans l’interaction se divise en trois branches bien distinctes:

  • Si l’interlocuteur est a priori d’accord avec la thèse proposée, il s’agit d’une explication.
  • S’il est nécessaire de le convaincre, une argumentation est construite.
  • Si l’exposé ne fait appel que peu à un raisonnement, mais s’adresse plus aux émotions, on parle de rhétorique.

Un argument est une suite d’affirmations (assertions, allégations) dont la dernière est la conclusion. Les autres sont appelées prémisses. Deux cas sont possibles: soit le raisonnement est valide car il respecte les lois de la logique, soit il a été construit volontairement pour induire l’interlocuteur en erreur et il est alors dit "fallacieux". Il donne l’apparence d’un raisonnement correct, mais ne l’est pas. Il a un côté éblouissant, qui en met plein la vue, mais l’argumentation est viciée, piégée, truquée.

La pensée critique peut alors être définie comme la boîte à outil indispensable lorsque l’on est confronté à des arguments fallacieux. C’est elle qui va nous permettre d’établir s’il y a des raisons suffisantes de croire ou de faire ce que d’autres voudraient que l’on croie ou que l’on fasse.

Le but de la pensée critique n’est pas de fournir des certitudes, mais plutôt de se protéger des lavages de cerveau. Son outil est – l’étymologie ne doit rien au hasard – le critère, que l’on peut définir en première approximation comme "règle ou principe servant à juger".

Dans de précédentes chroniques, j’ai analysé de plus près les pensées logique et créative, ma prochaine chronique sera consacrée à la pensée critique. En toute logique !

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